VI. AIGNAiN. — ILIADE. Il
médiocres ; et lorsqu'elle se trouve jointe à ce choix des objets et des traits qui constitue le beau, elle répand sur les travaux du génie un charme sans lequel ils peuvent étonner, mais non plaire dans tous les temps, ni surtout laisser dans les âmes ces traces aimables qui ramènent vers un livre comme vers un ami
« Je ne parlerai point de cette scrupuleuse attention à décrire les lieux tels qu'ils sont dans la réalité, de ce respect pour les traditions, pour le caractère connu de ses héros, pour les récits des événements passés, genre de mérite où les anciens et les modernes ont unanimement reconnu qu'il avait surpassé même les géographes et les historiens de profession ; je parle seulement de cet art avec lequel il donne toujours à chaque objet une manière d'être et une couleur propres : car ce n'est point une manière d'être et une couleur convenables à tout autre objet de la même espèce, mais à celui-là particulièrement qu'il veut mettre sous vos yeux. Peint-il un orage, un lion, le cours d'un fleuve, les bois et les rochers d'une montagne, ce ne sont ni un fleuve, ni un orage, ni un lion, ni des rochers et des bois tels que l'imagination peut les créer au hasard; tous ces objets sont particularisés; souvent le poète les prend dans la réalité des choses, il les a vus et il les caractérise avec une vérité parfaite ; mais lors même qu'ils ne sont que des fictions de sou esprit, il lui suffit, pour les faire confondre avec la nature elle-même, de quelques-uns de ces traits fins qui semblent n'avoir aucun rapport avec le but dont il est occupé dans le moment, et qui, sans ajouter au tableau comme tableau, ne permettent pas à l'esprit de rester en doute sur l'existence réelle de Toriginal. >)
Il me semble qu'il est impossible de caractériser avec plus de netteté et de précision ce genre de mérite si éminent dans Homère, et que j'avoue à regret que M. Aignan me paraît avoir trop rarement conservé dans sa traduction ; et, pour qu'on puisse juger jusqu'à quel point cette opinion peut être fondée, je suis obligé de citer un morceau d'une certaine étendue et
de le comparer avec- le morceau qui lui correspond dans la traduction manuscrite que j'ai entre les mains; mais je supplie les lecteurs de ne pas croire que mon intention soit ici de prévenir leur jugement en faveur de ceUe-ci et de déprécier le talent du nouveau traducteur. J'avertis expressément que je choisis à dessein un morceau dans lequel il me semble n'avoir pas réussi au même degré que son illustre devancier ; et certes ce procédé serait l'effet d'une partialité révoltante, s'il était question de comparer le mérite respectif des deux ouvrages, et non pas uniquement de faire comprendre par un exemple en quoi je trouve que M. Âignan n'a pas saisi la couleur et le caractère de son modèle. Le lecteur équitable ne peut et ne doit en effet que juger des morceaux isolés qui sont mis sous ses yeux, sans rien préjuger sur l'ensemble des deux ouvrages, puisqu'il n'y en a qu'un qui soit soumis à son examen.
Je choisirai, dans le XXIP chant, le discours touchant d'Andromaque, au moment où, après avoir aperçu du haut des murailles le corps sanglant d'Hector entraîné par l'impitoyable Achille, elle revient du long évanouissement où cet affreux spectacle l'avait fait tomber.
Voici d'abord ce discours tel qu'il est dans la traduction manuscrite :
D*un époux malheureux épouse infortunée, Hector, dés le berceati la même destinée Nous avait réunis; loi né dans Ilion, Moi dans les murs de Thèbe, empire d'.€)lion , Où les bois dont Tombrage entoure lïypoplacie Ont vu dans ses palais mon enfance nourrie. Fruit amer de ses soins et du plus tendre amour, Pour mo{'méme et pour /«/, devais-je voir le jour? Et toi, naguère encor le charme de ma vie, Mon soutien, moii espoir, Hector, ombre chérie, Tu me fuis ; tu descends vers ces lieux souterrains, Sombre abîme où vont tous s'engloutir les humains, Me laissant après toi, dans un triste veuvage. Avec ce tendre enfant, notre vivante image. Enfant de la douleur, pour protéger ses jours, Pour guider sa faiblesse, il n'a plus de secours !