VI. AIGNAN. — ILIADE. m
Homme, il ne pourra point veiller sur son vieux père ! A la fureur des Grecs quand un hasard prospère Le ferait échapper, quelques voisins puissants Enlèveront bientôt les bornes de ses champs. Les jours de Torphelin délaissés, solitaires, S*écoulent sans amis, sans conseils salutaires ; Assiégés de besoins, de craintes, de regrets, La honte abat son front et déforme ses traits ; Toujours des pleurs amers sillonnent son visage; Des amis de son père attendant le passage, S*il s'attache à leur robe, à leur manteau flottant, Leur avare pitié s*enfuit en Técoutant ; Ou de leurs faibles dons la coupe presque vide Irrite encor sa faim, rend sa soif plus avide (i). Et Tenfant du bonheur, dont les riches parents Font sous le toit natal fleurir les jeunes ans, Ç*il voit rinfortuné dans un banquet aimable. Il le frappe, il l'insulte, et Tarrachant de table : — Sors d'ici, lu n'as point de père parmi nous ! L'orphelin, l'œil en pleurs, revient à mes genoux. Veuve faible, indigente, hélas ! que peut ta mère. Enfant trop cher? Jadis, dans les bras de ton père. Nourri des plus doux mets, chaque jour par nos soins L'abondance et le choix prévenaient tes besoins : Bientôt las de ces jeux qu'appelait ton caprice, Tu dormais sur le sein d'une tendre nourrice. Ou sur des lits moelleux la joie et le sommeil Peignaient d'un vif éclat ton visage vermeil. Mais, ô Dieu ! maintenant, jouet de la fortune. Ces tems ne sont pour toi qu'une image importune. Le nom d'Astyanax, de Roi de la cité , Ce nom n'est plus permis à ta témérité... Hector ne défend plus les murs sacrés de Troie !
Voici le même discours traduit par M. Aignau :
0 malheureux Hector, épouse malheureuse !
De son astre et du mien l'influence est affreuse.
Quel nœud fatal vous joint, Priam, Eétion ,
Champs de la Cilicie et plaines d'Ilion !
D'un père infortuné fille plus déplorable.
Ce jour que je respire est un poids qui m'accable !
(1) 11 est à regretter que le traducteur n*ait pas pu rendre ici le sens littéral d'Homère : « Mouille ses lèvres, mais ne mouille pas son palais. »
Cher ^poux, tu descends au séjour de la mort, Et seule, sans appui, je reste sur ce bord. Ton fils, de notre amour ce triste et tendre gage. Connaît déjà le deuil k la tieur de son âge. De sa plaintive enfance il perd l'heureux appui; Il n'attend rien de toi, tu n'attends rien de lui. Ah ! dût-il échapper aux malheurs de la guerre. Souffrir est désormais son destin sur la terre. D'avides étrangers vont dévorer ses hiens; En vain dans ses amis il cherche des soutiens. Va-t-il à ces flatteurs qu'attirait sa fortune, Peindre, les yeux baissés, sa misère importune? Va-t-il à leurs genoux mendier des secours? 11 trouve tous les cœurs iiilloxibles et sourds. Ou si par la Pitié la coupe est présentée, L'Avarice accourant l'a bientôt écartée.
De la table où ses yeux les verront tous assis, La main de ses égaux repoussera mon fils. Ton père ne vit plus, supporte la misère. Lui diront ces enfants heureux d*avoir un père. Et je verrai mon fils gémissant, indigné. Se jeter sur mon sein, de ses larmes baigné! Souvenirs déchirants pour ma douleur mortelle ! Il recevait les mets de la main paternelle ; Lorsque, rassasié de plaisirs et de jeux. Mon fils au doux sommeil abandonnait ses yeux , Les bras de sa nourrice ou la pourpre moelleuse Prolongeaient le repos de son onfance heureuse. Aslvanax ! ô nom si chéri dos Trovens ! De leur reconnaissance il serrait les liens ; Hector, il rappelait tes exploits, ton courage; Seul, de nos ennemis tu repoussais la rage.
Que sont devenus ici les traits précis par lesquels le poète caractérise d'une manière si touchante le malheur d'un enfant orphelin et le malheur particulier du (ils d'Hector? Combien les idées et les expressions que le traducteur y substitue sont vagues, et combien le lecteur, pénétré des beautés pathétiques d'Homère, regrette de les voir remplacer par des traits d'esprit !
Ou si par la Pitié la coupe est présentée, L'Avarice accourant l'a bientôt écartée.