VI. AIGNAN. — ILIADE
Celle antithèse recherchée n'est assurément pas aussi louchante que Timage de la coupe étroite et presque vide qui mouille à peine les lèvres de celui à qui elle est présentée dans sa détresse. Et c'est ainsi qu'on généralisant les traits et les idées, on détruit ou on efface presque toujours le sentiment, qui, par sa nature, ne peut en effet s'attacher qu'aux objets particuliers et déterminés.
On s'étonnera peut-être que je n'aie cité avec éloge aucun fragment de cette traduction , tout en rendant hommage aux talents et aux connaissances de l'auteur. Ce n'est pas que je ne pusse en effet trouver un assez grand nombre de morceaux purement écrits et élégamment versifiés ; mais en les considérant, comme j'ai dû le faire, sous le rapport de l'exactitude et de la fidélité au texte grec, et en m'iulerdisant même toute critique de détail sur la manière dont les expressions isolées étaient rendues, j'avoue que je n'ai point trouvé de fragments un peu considérables où les observations générales que j'ai faites précédemment ne s'appliquassent ; en sorte que si l'ouvrage que je viens d'examiner est généralement bien écrit, ce n'est pas au moins une traduction suffisamment exacte de /7liade d'Homère.
Je n'ajouterai plus qu'une remarque sur un passage du dis* cours préliminaire de cette traduction, au sujet des opinions diverses qui partagent les savants sur la question de savoir si l'écriture était généralement conniie des Grecs d'Asie à l'époque où l'on place l'existence d'Homère. M. Aignan se décide pour l'affirmative ; et, pour prouver qu'Homère lui-même a consigné l'existence de l'écriture au VP chant de l'Iliade, dans l'épisode de Bellérophon, il cite ces vers de sa traduction :
Vers le roi de Lycie avec pompe exilé, Dans un perfide écrit que la haine a scellé, Le guerrier de sa mort porte l'arrêt funeste.
Véritablement la question serait complètement résolue, si
\n .MÉLANGES DE FEU FRANÇOIS THUROT.
le texte grec était aussi positif que le sont les vers du traducteur ; mais on se tromperait fort si l'on croyait qu'Homère eût employé ici aucun des mots grecs qui expriment les idées d>crit ou de lettres; il ne les emploie même nulle part dans aucun de ses poèmes; et, dans le passage cité, il dit seulement que Prétus chargea Bollérophon de porter au roi de Lycie des signes funestes; ce qui ne peut guère s'entendre que d'une espèce de quipos ou de chiffres^ dont le sens ne pouvait pas même être deviné par celui qui les portait.
Bibliothèque cTApollodore f Athénien, Traduction nouvelle, avec le texte grec revu et corrigé, des notes et une table analytique; par E. Clavier, membre de la cour de justice criminelle séante à Paris. Deux volumes in-8* de plus de 500 pages. De Timprimerie de Delance, rue des Mathurins, hôtel de Cluny. [Décade, an XIII (1805), 4* trimestre, 30 messidor, p. 146.)
Cet ouvrage ne saurait manquer d'être accueilli avec beaucoup d'intérêt par les gens de lettres, et, en général, par tous les hommes qui aiment ù porter dans leurs connaissances de tout genre le plus grand degré de précision et d'exactitude qu'il soit possible d'atteindre. La Bibliothèque d'ApoUodorc étant, comme le dit le traducteur lui-même, la compilation la plus ancienne qui nous soit parvenue sur la mythologie et l'histoire héroïque de la Grèce, les notes nombreuses et savantes qu'il a jointes à sa traduction, et la table alphabétique très-détaillée et très-étendue dont il Ta accompagnée en font un dictionnaire de mythologie très-précieux, et où l'on pourra puiser des notions plus complètes, et des documents plus authentiques que dans aucun autre ouvrage du même genre.
vu. CLAVIER. — BIBLIOTHÈQUE D'APOLLODORE. lîo
Mais ce n'est pas le seul but que parait s'être proposé M. Clavier; il a eu en vue de jeter une lumière plus abondante sur quelques points assez obscurs de l'histoire de la Grèce, sur l'origine des difTéwînts peuples qui y ont figuré, et sous ce rapport, le travail qu'il a fait sur Apollodore se liait à un autre travail plus important sur Pausauias, dont il est occupé depuis . longtemps. On peut juger de la manière et de l'érudition du savant traducteur, par une digression sur les Pélasges, qui termine le volume des notes : on y reconnaît un esprit exact et une critique à la fois sévère et judicieuse ; et l'auteur y pix)uve avec autant de clarté qu'il est possible de le faire dans les questions de cette espèce, que les Grecs, tous Pélasges d* origine y se partagèrent, à la suite de quelques divisants intestines, en deux nations principales, qui furent les Ioniens et les Doriens. Enfin il y établit comme un fait qui porte, à la vérité, de grands caractères de vraisemblance, que ce fut là Torigine et la cause de ces divisions fréquentes qui éclatèrent entre les Athéniens et les Lacédémoniens, et qui, portées au plus haut degré d'animosité, produisirent la guerre du Péloponnèse, et ne finirent qu'avec la ruine de la Grèce entière. « En effet, Argos qui était l'ancienne métropole, étant entre les mains des Doriens, qui étaient un peuple nouveau, Athènes, la plus ancienne des villes Pélasges, prétendait exercer sur tous les Grecs les droits de métropole. Lacédémone, de son côté, les réclamait comme étant gouvernée par les Héraclides, qui étaient les descendants d'inachus, premier roi des Pélasges. »
De là ces querelles sans cesse renaissantes et ces guerres continuelles qui finirent par affaiblir les deux peuples rivaux, et les préparèrent à devenir facilement la proie d'un vainqueur étranger.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail des preuves sur lesquelles l'auteur établit la vérité de cette assertion, et dont la réunion suppose une lecture immense, et le véritable esprit de la critique historique et littéraire; mais nous remarquons que c'est faire de l'érudition un emploi tfès^heUreUx et
en même temps extrêmement utile, que de la faire servir à généraliser ainsi les idées dans une science qui en paraît d'abord aussi peu susceptible; c'est même le seul rapport sous lequel on puisse, à notre avis, donner un haut degré d'importance et d'intérêt à cette étude aride d'écrivains de tout genre, . la plupart fort médiocres, do scholiastes, de commentateurs, de compilateurs de toute espèce qui se multiplièrent à Tinfini, depuis l'époque de la décadence des lettres en Grèce et en Italie, et qui n'ont pas été moins nombreux depuis leur renaissance dans les temps modernes; c'est, dis-je, en tirant de la lecture de tous ces auteurs des résultats généraux et importants, soit relativement à la connaissance de Thistoire, soit relativement à celle des langues et de l'antiquité, qu'on rendra de véritables services à la raison humaine, en découvrant et propageant des vérités utiles, et surtout en diminuant la masse des connaissances de détail qu'on est encore forcé d'acquérir dans ces sciences pour les cultiver avec quelque succès. Car, il faut bien l'avouer, nous marchons encore dans cette route avec un bagage trop considérable, s'il est permis de se servir de cette expression, pour qu'il nous soit possible d'y faire des pas aussi sûrs et aussi rapides qu'on pourrait le désirer. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'esprit philosophique qu'on a porté en France, dans toutes les parties des sciences, pourrait, s'il était transporté, pour ainsi dire, dans l'érudition, lui donner, en quelque sorte, une face nouvelle; et déjà même, dans les écrits de quelques hommes supérieurs, tels que MM. de Sainte-Croix, Coray, Visconti, etc., elle a pris ce caractère de sagesse et d'utilité générale qui se remarque un peu moins peut-être dans ceux des savants qui les ont précédés. Le nom do M. Clavier, qui se place honorablement parmi ces noms respectables, nous rappelle à l'ouvrage d'ApoUodore dont ces réflexions nous ont écartés; nous tirerons tout ce que nous allons dire, de la savante préface du traducteur. ApoUodore, célèbre grammairien d'Athènes, qui vivait dans la 158' olympiade, environ cent cinquante ans avant noire ère, avait étudié