XII AVERTISSEMENT
les journaux « imputaient à Voltaire, à Buffon, à Rousseau, à Montesquieu, les infâmes doctrines des Hébert et des Marat (i) ». Ces préventions n avaient d'ailleurs tant d'influence dans le public, que parce que la philosophie du xviii" siècle avait perdu de sa nouveauté et par conséquent de son intérêt. » La métaphysique, » dit Thurot lui-même (2), « naguère cultivée en France, avec beaucoup de succès, y est aujourd'hui fort négligée, et presque abandonnée.» Dans ces mêmes temps, une rénovation de la philosophie se préparait sourdement. Royer Gollard commençait, en i 8 11 , dans la chaire de l'histoire de la philosophie de la Faculté des lettres de Paris, une polémique très-serrée contre la philosophie du xvni* siècle (3), et introduisait en France la philosophie écossaise. Thurot lui-même, qui était devenu, la même année, collègue de Royer Gollard, tout en restant fidèle à la tradition du xvin* siècle, se modifiait insensiblement à peu près dans le même temps. 11 étudiait la philosophie grecque si dédaignée de Condillac et de Destutt-Tracy; il pensait que « les écrits des anciens philosophes » sur la métaphysique et la logique «ont encore pour nous une haute importance», et que « les théories morales, intellectuelles, et même politiques, dont ils sont le dépôt précieux, peuvent être encore d'utiles et imposants objets de méditation (4).» Il étudiait et même traduisait Reid. Il n'avait pas pour la philosophie de TAllemagne la même estime que pour son érudition. Il considérait comme « l'indice d'un bon esprit et d'un amour sincère de la vérité, le goût pour les idées claires, l'aversion naturelle pour les doctrines obscures et mystérieuses qui ont malheureusement séduit et même égaré beaucoup d'hommes d'un talent distingué en Allemagne, et peut-être y auront arrêté pour un temps assez long encore les progrès de la saine philosophie (5) ». Ce que Thurot écrivait là en 1809 resta le fond de sa pensée; il trouva toujours que les systèmes de Kant, Fichte, Schelling, s'appuyaient presque uniquement sur des déductions purement logiques et verbales ; les ouvrages de Locke, Berkeley, Hume lui paraissaient offrir (( une lecture attachante et profitable, parce qu'ils sont riches de faits et d'observations fines et judicieuses (6) ». Il recon-
(1) Page 494. Voir encore page 409.
(3) Le programme en était tracé dans son discours d'ouverture, voir page 659.
(4) Page 46. En 1806, il pensait (page 581; que Platon « peut légitimement être accusé de n'avoir été souvent qu'un sophiste très-ingénieux et très-éloquent. -
(5) Page 348. Voir encore pages 352, 506, 514, et surtout pages 631 et suiv.
(6) Page 635^ note 1.
AVERTISSEMENT. xiii
naissait que « les partisans et les disciples de Gondillac ont quelquefois exagéré le mérite etTutHité de ses observations sur la méthode et le langage considéré comme instrument de la pensée (1) ». La théorie de la sensation transformée lui paraissait fondée sur un abus de mots (2). Il n'avait plus sur les rapports du physique et du moral les mêmes opinions que vingt ans auparavant; <( les faits do conscience et les faits physiologiques» lui paraissaient «deux ordres de phénomènes essentiellement distincts (3)». Il n'admettait plus que Vamour de soi pût servir « de principe régulateur et fondamental » de la morale ; « Vamour de sot ne peut guère, de quelque manière qu'on s y prenne, faire comprendre les actions les plus héroïques, les sacrifices les plus magnanimes, que les hommes véritablement vertueux sont quelquefois dans le cas de faire à l'amitié, à la patrie, à l'humanité (4) ».
Tburot abandonnait donc la philosophie du xvni° siècle sur des points essentiels. Cependant, quand il vit Cousin, avec la superbe de la jeunesse, avec une éloquence plus chaleureuse que lumi' neuse, diriger une polémique, qui lui semblait superficielle et insultante (5), contre les doctrines de ses amis les plus chers, il se sentit révolté; malgré sa bienveillance naturelle il ne pouvait parler de Cousin sans humeur et sans impatience ; le philosophe, l'écrivain, l'homme, lui étaient également antipathiques. L'article de Thurot sur les Fragments philosophiques (6), est l'expression trèsvive de ces sentiments, atténuée cependant par l'instinct d'équité qui ne l'abandonnait jamais et qui lui faisait rendre justice au talent éminent du professeur (7). Cousin a dit dédaigneusement (8) : « En France, la préface de l'édition de 1826 a été le sujet d'une polémique qui n*a pas été inutile à la cause de la philosophie. Je ne
(1) Pages 495-496. Avant 1823, Thurot ne fait pas de réserves quand il parle de Condillac, pages 253, 234, 274, 329, 344, 349, 355-356, 396, 443.
(3) Page 624.
(4) Page 513.
(3) Il était particulièrement choqué du terme de sensualisme. Mais il y avait malentendu; voir page 659.
(6) Pages 498 et suiv. Voir encore pages 626-627, 636-638, où Thurot a constamment Cousin en vue, sans le nommer. Daunou le désigne également sans le nommer, pages 24, 25, 31.
(7) L'Essai sur l'histoire de la philosophie en France au xix" siècle, rédigé par Damiron sous Tinspiration du maître, donnait aussi de l'humeur à Thurot; voir pages 621, 621-625, 65o ; voir encore Daunou, page 31.
(8) Dans la préface des Fragments philosophiques (édition de 1833).