X. GAIL. — DÉSINENCES
L'on pourrait, d'après cette citation, être un peu surpris que l'éloge le plus habituel que des journaux fassent de M. Gail soit celui de son talent d'écrire, de la pureté, de la grâce et de Télégahce de son style. On a même imprimé que ces qualités étaient portées en lui jusqu'à l'excès : il est vrai qu'une fois ce fut de l'ironie que celui qui en était l'objet eut l'ingénuité de prendre au sérieux.
Pour moi, j'ai toujours trouvé, en effet, comme M. Boissonade, que M. Gail prodiguait l'éloquence assez hors de saison; et je pourrais citer de nombreux exemples de cet abus du style soi-disant oratoire pris dans les ouvrages mêmes qui sont l'objet de cet article.
Telle est cette période emphatique au sujet de la voyelle e, p. iij des Obset^vations préliminaires qui sont en tête du Traité des désinences : « Doucement et sans efforts, la voyelle e se prononce, et par l'enfant dont les yeux sont à peine ouverts à la lumière, et par le vieillard près de descendre dans la tombe. Que l'un et l'autre respirent, qu'ils fassent une légère émission d'air, et la voyelle e se trouve prononcée, et la preuve d'existence est donnée. » M. Gail est si satisfait de cette merveilleuse découverte qu'il y revient encore page 96 de la seconde partie de son ouvrage : « On a fait une légère émission d'air (1), dit-il, aussitôt est née la voyelle e, qui atteste on ne peut pas mieux fexisience; aussi cette voyelle, qui n'exige qu'une simple ouverture de bouche pour être entendue, se retrouve -t-elle en grec, en latin, en français, et dans d'autres langues encore, » Le savant professeur est ici trop timide dans ses assertions ; nous pouvons rassurer que la voyelle e, qu'il a démêlée avec tant de sagacité dans le grec, dans le latin et dans le français, existe dans toutes les langues de l'univers; au reste la voyelle e n'a pas seule le privilège d'exprimer l'idée d'existence. M. Gail
(1) Est-il bien sûr qu'une émission d*air^ pourvu qu'eUe soit légère^ fasse toujours entendre la voyelle e, et suffise pour attester on ne peut mieux Texistence f C'est une question de physiologie, ou même de civilité puérile et honnête, que je n'entreprendrai pas de résoudre.
nous apprend que les autres voyelles a, i, o, u, concourent aussi à la manifestation de ce grand phénomène « Mais, ajoute-t-il, afin d'être entendues et de devenir plus sensibles, elles exigent du mouvement, une forme déterminée et 'un jeu d'organe. Pour la prononciation de Vu, la bouche semble se rétrécir; les mâchoires se rapprochent pour Yi; les lèvres se serrent et se portent en avant pour o; quant à la lettre a, que Wachter, dans son Glossaire germaniquei place de droit divin au premier rang, en avouant ces avantages, assurons néanmoins que pour être prononcée elle suppose un peu de force et d'expansion de l'âme. »
On ne voit pas assez dans cette dernière phrase si c'est M. Gail qui croit que Wachter a pu de droit divin placer la lettre a au premier rang, ou si c'est Wachter lui-même qui s'attribue ce droit; mais cela est au fond assez indifférent, puisque, si Wachter se l'attribue de sa propre autorité, M. Gail ne le lui conteste pas. Nous ne l'en blâmerons point; mais nous oserons lui reprocher d'avoir dissimulé la source où il a puisé son ingénieuse et profonde doctrine sur les cinq voyelles. Il a beau citer tout d'un trait Abresch, Cattier, Port-Royal, le Dictionnaire de r Académie française, d' Olive t, Beauzée, Régnier, Roubaud, LivoiSy Gaulthier, Xénophon, et surtout Thucydide comme lui ayant fourni le fonds de ses idées [V, les Observ. prélim,, p. ij, nol. 6); tout cet étalage scientifique de noms, si étonnés de se trouver à côté les uns des autres pour un pareil sujet, n'est rion qu'un piège adroit tendu à la bonne foi des lecteurs, pour leur faire perdre de vue le véritable auteur à qui M. Gail doit le fond et les détails de la théorie qu'on vient de faire connaître; c'est Molière dans le Bourgeois gentilhomme. Qu'on lise la scène sixième du second acte de cette admirable comédie, on y trouvera toutes les mêmes choses, mais mieux développées, et présentées d'une manière encore plus divertissante par le maître de philosophie de M. Jourdain que par M. Gail.
Je ne ne citerai plus qu'un exemple du talent d'écrire de ce