XI. GAÏL. — MÉMOIRE
deur des pensées, par des harangues d'une éloquence admirable. Mais, malheureusement pour M. Gail, cette traduction, qu'il donne comme son ouvrage, est celle du savant et respectable M. Lévêque, qu'il n'a fait que copier presque d'un bout à l'autre, et qu'il préteiîd s'approprier sans façon. Il ne pouvait donc se dissimuler que ce serait là le premier fait qu'on opposerait à ses prétentions, et il est curieux de voir comment il s'y prend pour anéantir ce fait accablant.
Il commence par rassembler un certain nombre de morceaux dans lesquels il croit avoir le mieux réussi à déguiser les phrases et les expressions de M. Lévêque, quoique les traces du plagiat y soient pourtant encore évidentes pour l'œil même le moins exercé, et il fait imprimer ces morceaux sur deux colonnes : « Pour mettre, dit-il, mes lecteurs à portée de juger si Thucydide était traduit imparfaitement avant moi, je vais offrir de nombreux échantillons de ma version placée en regard de celle de M. Lévêque. » Ces échantillons occupent environ soixante-douze pages.
Cependant il n'est pas encore bien rassuré sur l'effet que cet artifice maladroit pourra produire, et il croit devoir faire cette concession : « Je dois beaucoup^ il est vrai, h la traduction de M. Lévêque; et pourquoi n'aurais-je pas profité d'une traduction que je savais être bien préférable à celle de ses devanciers? Oui : fen ai profité, ainsi que je Tai déclaré dans ma préface, et, en diminuant le travail des mots, j'ai donné plus de temps à celui des choses. » Mais, à mesure qu'il écrit, sa tête se monte, ses doutes sur la légitimité de son procédé s'évanouissent. Bientôt ce ne sont plus que des chapitres tout entiers dans les livres VII et VIII seulement qu'il a empruntés à la traduction de son confrère; et enfin, sa confiance s'accroissant avec le besoin qu'il a de la montrer, il met de côté toute mauvaise honte, tous les scrupules qui jusque-là semblaient l'avoir arrêté ; il prend décidément son parti, et déclare, sans hésiter, « que sa traduction ne doit rien, rien absolument à celle de M. Lévêque dans tout ce qui, pour être compris,
\m MÉLANGES DE FEU FRANÇOIS THUROT.
exigeait érudition et logique, comme ce qui, pour être noblement exprimé, exigeait verve, éloquence et poésie; que, malgré ses emprunts de brouillards, sa traduction, louée par tout ce qu*il y a de plus savant et de plus grand en Europe, fruit de tant d'années de travaux, pouvait, malgré ses emprunts, s*opposer a la fameuse version des sept pages et demie de M. Coray, etc. ».
Cependant M. Gail sentait bien qu'on pourrait n'être pas très-frappé de la force d'une pareille logique, et lui représenter que sa distinction entre le travail des mots et le travail des choses n'est qu'une vaine subtilité, que dans une traduction le travail des mots, c'est-à-dire, le choix des expressions, l'emploi des locutions, la coupe et le tour des phrases, sont assurément des choses d'assez grande importance; qu'en supposant que les changements plus ou moins nombreux qu'il a faits à l'ouvrage de M. Lévêque, l'eussent amélioré, ce serait pourtant encore Touvrage de M. Lévêque, revu et corrigé par M. Gail; mais que si, au contraire, il avait souvent substitué des expi*essions impropres, des locutions vicieuses, de véritables contre-sens et des non-sens complets, dans les endroits qu'il avait changés (1), alors il était clair que cette traduction qu'il prétend s'attribuer, et en vertu de laquelle il veut qu'on lui adjuge le prix, n'est, dans le fait, que la traduction de M. Lévêque mutilée et défigurée par M. Gail.
Pressé par de telles objections, il ne lui restait plus que la ressource des déclamations, des récriminations les plus étranges, et en effet il y a recours : a Non seulement dans mes
(i) Dans la seule harangue d'AIcibiade, qui n*a pas plus de cinq à six pages, M. Gail a fait ou des fautes de langage, ou des fautes contre le sens de son auteur, partout ou il a cessé de copier M. Lévêque. Ainsi, là où celui-ci a dit ; lancer des chars, M. Gail dit : émettre des chars; au lieu de dire comme son devancier ; personne chez eux ne croit avoir une patrie à défendre, il dit : personne ne se croit une patrie, ce qui signifierait, en français, ne croit être une patrie, c'est-à-dire, ce qui n'a aucun sens, etc. Il faudrait écrire un volume entier pour relever les méprises de tout genre qu'offrent les seuls échantiUons que M. Gail a donnés de sa prétendue traduction,