XI. r.AIL. — MÉMOIRE
harangues, dit-il, mais dans cent passages des récits, j'ai traduit infiniment mieux que M. Lévêquc, et Ton ose m'opposeï^ mes emprunts, et Ton ose me combattre avec mes propres armes, ou plutôt avec de honteux sophismes ! Quoi ! parce que fai ilé généreux envers M. Lévêque, parce que je n'ai relevé aucun de ses innombrables contre-sens; parce que j'ai voulu les taire; parce que /ai couru ça et là priant les journalistes de ne point relever les fautes de M. Lévêque; parce que je les ai suppliés de respecter ses cheveux blancs et sa vie, dont le calme ne devait point être troublé; parce que fai fait tout ccln, vous voulez m'opprimer! etc. »
On pouvait lui répondre : Tout le pathos que vous venez nous débiter ici, traduit en bon français, signifie seulement : Quoi ! parce que j*ai pillé partout la traduction de M. Lévêque, parce que depuis je n'ai cessé de la diiïamer et de la décrier de tous côtés, autant qu'il était en mon pouvoir, vous ne voulez pas me présenter à S. M. l'Empereur et à l'Europe comme un savant digne des plus honorables récompenses ! Mais M. Gai! ne s'amuse pas à réfuter une objection aussi frivole. Il raconte (p. 96) comment il a collationné treize manuscrits de Thucydide ^travail incomplet et insuffisant, puisqu'il a négligé de donner les accents des variantes, et surtout les scholies inédites de ses manuscrits); comment il les coUationnait tout seul, quand personne ne l'aidait ; comment il tenait d'une main un texte imprimé, de l'autre un texte manuscrit, puis du manuscrit il revenait à l'imprimé; comment il acheta une maison contiguë au Collège de France ; comment il céda pour de l'argent comptant une indemnité future, loinlaiiie, et d'autant plus incertaine qu'elle devait résulter de la vente des exemplaires de m Xénophon, etc., etc., et d'autres détails de cette importance. Il dit et répète en plusieurs endroits : i"" Mon Mémoire sur Thucydide; 2% 3% 4**, 5**, 6*» d'autres Mémoires encore; V Un Index fait à la hâte. 8"* Un manuscrit! Tels sont les titres sur lesquels il fonde Tespoir de son triomphe.
Après avoir ainsi démontré comment la traduction de Thu-
cydide, par M. Lévèque, lui appartient véritablement, à lui M. Gail, il passe à Texamen critique de Touvrage de M. Coray, et si cette nouvelle victoire n'est pas moins difficile à remporter que la précédente, il n'y marche pas avec moins d'intrépidité. Mais d'abord, pour qu'on ne fût pas surpris de le voir entrer en lice avec M. Coray, dont tous les hellénistes de l'Europe prisent l'érudition peu commune et les profondes connaissances dans la langue grecque, M. Gail a pris une précaution : c'est de déclarer deux fois dans son mémoire (page 54 et 71) que Denys d'Halicaniasse n'entendait pas bien le grec; or, pour que M. Gail vît cela, il a fallu qu'il comprît mieux le grec que Denys d'Halicarnasse lui-même, et assurément personne n'oserait en dire autant de M. Coray; il est donc évidemment démontré à fortiori que l'auteur du mémoire est plus savant que M. Coray, il n'y a pas le mot à dire à cela. Voyons maintenant quelques échantillons de ses critiques.
M. Coray dit : « La première chose que doit faire un médecin en arrivant dans une ville qu'il ne connaît pas... » — « Vil/e nouvelle pour lui, dit M. Gail, rendrait, je crois mieux l'idée; car il la connaît au moins de nom. » Cependant, ville nouvelle pour lui, ne signifie rien en français; de plus on ne dit pas d'une ville qu'on la connaît de nom, et quoique M. Gail connaisse les noms de Londres et de Pékin, ce sont pourtant des villes qu'il ne connaît pas. Mais il n'importe, sa remai'que subsiste.
Plus loin il est choqué, non plus de l'expression, mais de la pensée même qu'il trouve dans la traduction de M. Coray. « Cette pefisée, dit-il, me paraissant peu digne de la haute renommée d'Bippocrate » Vous croyez qu'il va y substituer quelque pensée lumineuse ou sublime, point du tout; il prend sa canne et son chapeau et se met à courir tout Paris. « J'allai
voir, poursuit-il, MM. Portai, llallé, Chaussier » C'est
dommage qu'il n'ait pas songé à M. Pinel, car c'était le seul qui pût lui donner de salutaires avis dans la situation où il se trouvait. Quoi qu'il en soit, il ne rencontra que M. Chaussier,
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qui le mit, dit-il, sur la voie de la pensée qu'il n'avait pu trou-: ver tout seul ; cette pensée, ajoute-t-il, fondée sur le texte, se fonde en même temps, etc. Il disserte encore pendant une grande page sur cette pensée fondée qui se fonde, et il finit par ses paroles remarquables : « Pressé par le temps, étranger d'ailleurs à la médecine, je yie puis fixer le seîis de irepl r^acrou T« ypovou, etc. » Et c'était le point de la difficulté qu'il s'était proposée.
Dans tout cet examen critique de la version de M. Goray, notre illustre professeur montre du moins qu'il possède au plus haut degré le merveilleux talent déparier sans rien dire. Jeu ai pas le temps d'examiner un passage de Polyhe; un plus ample examen m'est nécessaire; telles sont les formules qu'il emploie fréquemment, et il espère bien que ses lecteurs compteront pour autant de fautes dans l'ouvrage qu*il attaque ainsi, les doutes que sa passion lui suggère, et que sa précipitation ou son incapacité ne lui permettent pas de résoudre.
Que M. Gail se soit montré tout à fait incapable de lutter en fait de critique et d'intelligence de la langue grecque avec celui qu'il lui plaît d'appeler son rival, quoique assurément personne n'ait songé à établir de comparaison entre lui et M. Coray, c'est ce qui n'étonnera personne. Mais qu'un professeur de littérature, né en France, qu'un traducteur qui a la prétention modeste de conserver « à Xénophon sa douce harmonie, à Thucydide son énergique précision, ses riches métaphores, ses mouvements oratoires, ses brillantes prosopopées, ses étonnantes onomatopées,.., etc., » ait fait les fautes les plus grossières et les plus ridicules, toutes les fois qu'il entreprend de critiquer et de corriger le style d'un étranger, c'est ce qu'on aurait peine à croire; citons donc encore un ou deux exemples.
Là où M. Coray a dit, « l'urine que rendent ceux qui ont la pierre est extrêmement claire, » M. Gail dit : Les calculetix pissent ime urine très-claire, et il ajoute avec un ton de jactance qu'on a peine à comprendre : « Mc^ traduction, quoique faite à la hâte, me semble cent fois plus littérale et plus claire. »
Elle n'est bien certainement que plus ignoble et plus incorrecte. « Les Scythes, en général, dit M. Coray ont le teint basané...; etc. » et moi, dit M. Gail, « je traduirais mot pour mot, et un enfant même allemand, même suisse, traduirait, sans étonner personne, la nation scythe est basanée à cause du froid, » Certes, tout le monde approuvera M. Coray, de n'avoir traduit ni comme un enfant allemand, ni comme un enfant suisse, ni comme M. le professeur Gail. Et qu'on ne s'imagine pas que je me sois donné beaucoup de peine pour trouver ces fautes grossières; ceux qui ont lu cet incroyable mémoire savent assez que je n'ai pu avoir que l'embarras du choix.
On a vu jusqu'ici comment l'illustre professeur a établi la vérité de ses deux premières propositions : 1^ qu'il est l'auteur de la traduction de Thucydide; 2" que M. Coray n'est qu'un traducteur incorrect et un très-mauvais critique. Examinons maintenant comment il prouve ce système de persécution et de dénigrement dont il se plaint dans vingt endroits d'une manière si pathétique. Qui sont-ils, en effet, ces ennemis dont il se vante? Il n'en nomme pas un seul. Il cite en sa faveur les témoignages honorables de MM. de Sainte-Croix (1) et Heyne, et, pour parler son langage, les Amar, les HoffmaUy les Féletz^ les Sévelingp; il reconnaît que le Momteiir, le Journal de l'Empire, le Mercure, etc., ont cent fois publié ses louanges, et, pour établir la preuve de cette prétendue persécution dont il se dit l'objet, il est obligé de rapporter une critique de sa traduction
(1) On est d'abord un peu surpris qu'un savant du mérite de M. de Sainte- Croix ait donné des louanges si exagérées à des ouvrages qu'il était, mieux que personne, capable d'apprécier à leur juste valeur. Mais M. Gail a pris la peine de nous expliquer lui-même comment il était parvenu à obtenir cette marque d'excessive indulgence : A tout moment, il est vrai, dit-il, f étourdissais M. de Sainte-Croix de mes réclamations^ à tout moment je lui disais : Comment! les savants honnétas gens ne prendront jamais mon parti, et ne fermeront pas la bouche à l'intrigue audacieuse ? » Et remarquez ici que ceux qui ont le malheur de ne pas admirer les ouvrages du savant professeur sont traités d'intrigants audacieux, et ne peuvent pas, en effet, être dhonnétes gens, car
Qui méprise Cotin n'estime point hoo roi, Kt n'a, selon Colin, ni Dieu, ni foi, ni I04.