XVI. DALLIER. - DIALOGUE SUR LES ORATEURS. 2U
ment la profession à laquelle il semble appelé, et il ne s'occupe qu'à composer des tragédies, où il a occasion d'exprimer trop souvent des sentiments énergiques et républicains, qui peuvent lui susciter des ennemis redoutables, ce qui alarme pour lui ses amis Aper et Julius Secundus.
Ceux-ci viennent, en effet, le trouver le lendemain du jour où il avait fait une lecture publique d'une tragédie intitulée Caton, Cotte lecture avait presque fait un scandale ; on en parlait beaucoup, et Aper, qui trouve Maternus occupé à relire son ouvrage, prend occasion de cette circonstance pour lui faire de vives représentations sur les dangers auxquels il s'expose (1) en s'obstinant à cultiver un art dont le moindre inconvénient est de lui fermer pour jamais la route des honneurs et de la fortune, tandis que l'éloquence du barreau, pour laquelle il est doué d'un si heureux talent, lui offrirait un moyen assuré de satisfaire son ambition sous ce double rapport.
Aper, qui, dans les représentations qu'il fait à son ami, mêle un brillant éloge de la profession d'avocat, en comparaison de laquelle il affecte de rabaisser beaucoup les travaux du poète, ne nous est guère connu que par ce dialogue. L'auteur nous le donne pour un homme qui ne manquait pas d'instruction, qui affectait une sorte de ^dédain pour les connaissances littéraires, quoique, au fond, il ne les eût pas négli-, gées, mais qui s'imaginait par ce moyen donner une plus haute idée de son talent et du mérite de ses productions, lorsqu'on pourrait penser qu'il devait tout à la nature dénuée des ressources de l'art et de l'étude. En un mot, on nous le peint comme une espèce de sophiste, qui se plaît à soutenir des para-
(1) Si c^estf comme il peut paraître assez vraisemblable, le même Maternus que Domitien, au rapport de Dion (I, 67), fit périr pour s'être permis (][uelque8 propos contre la tjrrannie, les craintes qu'expriment dans ce Dialogue les amis du poète, et qui sont comme une espèce de présage du sort qui l'attendait, confirment ce que le commencement de cet ouvrage exprime au reste assez clairement, c'est-à-dire qn'il ne fut composé que longtemps après l'époque où l'entretien est censé avoir lieu, et lorsque ceux qui en sont les interlocuteurs ne vivaient déjà plus.
2i2 MÉLANGES DE FEU FRANÇOIS THUROT.
doxes, uniquement pour le plaisir de disputer, et de montrer la siigacité et la souplesse de sou esprit.
Julius Secundus, qiii est venu avec Aper chez Matemus, ne prend la parole que deux fois, Tune pour se récuser comme juge dans la discussion entre ses deux amis, qui Tinvitent à prononcer entre eux, et Tautro au moment de l'arrivée de Messala. Cependant il fut, au jugement de Quintilien, son contemporain et son ami, Tun des plus éloquents avocats de ce temps-là, et ce célèbre maître dans Tart oratoire, en déplorant la mort prématurée qui Tenleva, ne craint pas d'avancer que, s'il avait vécu plus longtemps, il aurait laissé un nom digne d'être placé par la postérité entre ceux que le talent do la parole a le plus illustrés. Il était neveu de Julius Florus, l'homme le plus éloquent qui fût alors dans les Gaules, où l'on cultivait les lettres avec beaucoup d'ardeur, et Quintilien rapporte à leur sujet une anecdote qui mérite d'être rappelée : « Dans le temps que Julius Secundus suivait les écoles de rhétorique, son oncle, le voyant un jour fort triste, lui demanda la cause de cet air morne et soucieux. Le jeune homme lui avoua avec franchise que depuis trois jours il était occupé d'un sujet qu'on lui avait donné à traiter, et que malgré tous ses efforts il n'avait pas seulement pu parvenir encore à trouver son exorde, ce qui nonseulement l'affligeait beaucoup pour le présent, mais même le désespérait entièrement pour l'avenir. Alors Florus souriant : Eh quoi ! lui dit-il, prétends-tu donc faire mieux que tu ne peux? »
Enfui le quatrième interlocuteur est Vipstanus Messala, que l'auteur du dialogue introduit au moment où la discussion est déjà entamée entre Aper et Matcrnus. Tacite, dont il paraît avoit été l'ami, rend hommage, en plusieurs endroits de ses Histoires, au mérite, à la naissance et aux qualités distinguées de ce personnage. Lorsque Vitellius et Vespasien se disputaient l'empire, Messala, qui commandait la septième légion, l'amena au secours de Vespasien, et l'historien dit de lui qu'il fut le seul qui montra dans cette guerre des sentiments vrai-