XVII. PAILLET. — ÉTUDES DE I/ÉNÉIDE
Virgile saisissait sans doute avec empressement toutes les occasions de louer Auguste, dont les bienfaits l'avaient prévenu; il est même probable qu'il avait choisi de préférence un sujet qui lui offrait de nombreuses et éclatantes occasions do rehausser dans ses vers la noble origine et les qualités éminêntes de son bienfaiteur, et Ton a eu raison de dire que, si Auguste n'avait pas été neveu et fils adoptif de César, nous n*aurions probablement pas V Enéide. Mais vouloir que ce beau poème ne soit qu'une froide allégorie, qu'Enée ne soit qu'un emblème d'Auguste, et que l'intention du poète, en composant un ouvrage d'environ dix mille vers, ait été d'exercer sur l'opinion de ses contemporains la petite influence qu'on pouvait obtenir par une harangue ou par un écrit de quelques pages, c'est, à notre avis, être beaucoup plus habile politique que Virgile lui-même.
Nous savons bien que celte opinion, ou plutôt cette erreur, n'est pas uniquement propre à l'écrivain que nous réfutons; elle a été avancée et soutenue par quelques hommes qui ne manquaient ni de sagacité ni d'érudition, mais elle n'en choque pas moins les véritables principes du goût et la droite raison : M II n'y a rien, dit à ce sujet M. Heyne , qui soit plus étranger au poème épique que Tallégorie, elle en détruit toute la force; elle abaisse et dégrade la dignité des personnages et des événements; elle dissipe une illusion chère à l'esprit des lecteurs, refroidit l'enthousiasme dont ils seraient animés, et leur ôte tout le plaisir qu'ils se promettaient. »
L'auteur des Études de l'Enéide paraît aussi s'être fait des idées très-peu justes sur la nature et l'espèce des emprunts que le poète latin a faits à Homère, et, quel que soit son zèle pour la gloire de Virgile, on croirait à l'entendre que celui-ci n'a pas une idée, une conception, une image, un personnage, un fait, qu'il n'ait imités du poète grec. « Il semble, dit-il, que Virgile a voulu rassembler dans son Enéide tout ce qu'il y avait de plus beau dans V Iliade GiV Odyssée, Il réduit quarante-huit chants à douze, et deux héros à un; de deux poèmes dont Tun traite de
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guerres, et laulre de voyages, il n'en fait qa'tm de guerres et de voyages tout ensemble... Cequ'ildit d'Apollon, de Diane, dlris, d'Éole, du Sommeil, de Bellone, de la Discorde, de la Renommée, et de plusieurs autres dieux, tout cela est pris et imité,.. C'est aussi sur les héros d'Homère que Virgile a calqué les siens... Lavinie. tient chez lui la place d'Hélène, Didon celle de Caljrpso et de Nausicaa, la Sibylle celle de Circé ; Anchise dans les enfers fait f office de Tirésias ; Palinure dans le même endroit revient à Elpénor, Didon à Ajax, Déiphobe à Agamem- ^non, etc. » Enfin, il n'y a pas jusqu'aux bœufs des Harpies, qui, suivant l'auteur, ont beaucoup de rapport avec ceux du Soleil. Vraiment il faut bien que les bœufs ressemblent à des bœufs, des femmes à des femmes, des guerriers à des guerriers, etc. Il n'y a que la ressemblance, ou le rapport de Didon avec Ajax, que personne assurément n'admettra. Mais que conclure de tout ceci ? que Y Enéide n'est pas un poème original, qu'elle n'étincelle pas de beautés uniquement propres à Virgile, de traits sublimes, de tableaux d'une vérité et d'une grâce inimitable, de sentiments nobles, vrais, touchants, et toujours appropriés avec la plus merveilleuse convenance aux personnages que le poète a créés et aux circonstances où il les a placés? Sans doute ce n'est pas là ce que l'auteur veut dire, et il serait bien fûché qu'on tîrût une pareille conclusion de sou livre : mais alors il faut avouer que l'espèce de digression qui le termine, sous le titre de Rapprochement d'Homère et de Virgile, dans laquelle il a accumulé tous les prétendus traits de ressemblance qu'on vient de voir entre ces deux poètes, et bien d'autres encore, il faut convenir, dis-je, que cette digression se compose d'idées tout à fait inexactes et trop peu réfléchies.
Parce qu'un érudit du xvi* siècle (Fulvius Ursinus) a compilé une multitude de passages tirés de tous les auteurs grecs et latins antérieurs à Virgile, et s'est autorisé du moindre mot qui pouvait avoir quelque rapport éloigné avec les expressions de ce poète, pour représenter à l'instant ces expressions comme une imitation ou une traduction des auteurs qu'il cite, il ne fal-