AU LECTEUR
« Je devais ici, comme je l'avais promis, compléter quelques courtes notes sur notre langue, lorsqu'un malheur inattendu est tombé, comme la foudre, sur ma tête : j'ai perdu un ami de près de quarante ans, mon ami le plus cher, et en ce moment le plus regretté, François Thurot, professeur de philosophie grecque au Collège royal de France.
« L'ami que je viens de perdre était du petit nombre des hommes qui mettent leur vie d'accord avec leur enseignement. Philosophe en pratique comme en théorie, il eut le bonheur d'avoir pour compagne une femme très-bien élevée par les parents les plus recommandables, et, secondé par elle, il donna à sa fille unique une éducation digne d'être proposée comme modèle à tous ceux qui ont des filles à élever. Telles étaient ses vertus domestiques.
« Comme citoyen, il a été toute sa vie un modèle pour les amis de la liberté et de la patrie. Attaché à l'égalité qui est fondée sur la justice, il n'avait en vue que l'intérêt public, et c'était uniquement vers ce but qu'il dirigeait ses pensées et ses actions. 11 se réjouissait du bonheur de la patrie comme du sien, et il se sentait frappé par ses revers comme par un malheur domestique.
« La patrie fut sensible aux vertus de l'excellent citoyen qui était son enfant, et elle ne se montra pas ingrate envers lui. Elle le récompensa d'abord par la chaire de philosophie grecque au Collège royal de France. Ensuite elle décerna une importante récompense à son excellent ouvrage intitulé : Introduction à l'étude de la philosophie (1). Enfin, il y a quelques mois, elle le proclama membre de l'Institut royal.
« Parmi ses concitoyens comme parmi les étrangers, tous ceux qui l'ont connu et pratiqué ont recherché son amitié comme une bonne fortune (et comment en effet ne pas désirer d'être uni d'amitié avec l'ami des hommes I). Vivant, ils l'aimaient de tout leur cœur; et sa mort leur cause autant de douleur qu'un deuil et une infortune personnelle.
(( Mais de tous ces amis qui ont eu le malheur de perdre Thurot, il n'en est peut-être aucun qui soit plus malheureux que moi. Dans toutes les infortunes qui ont afÛigé ma vie, j'étais soutenu par la certitude qu'il les ressentait comme les siennes; et cette persuasion était si forte que je n'o-
(i) Cet ouvrage mériterait d'être traduit dans notre langue. Feu Thurot a en outre traduit la Morale et la Politique d'Aristote, et d'autres écrits importants sur rhistoire et la grammaire.
sais pas les lui confler entièrement. Le peu de satisfactions que j*avais devenaient plus vives par la part qu'il y prenait. La perte d'un tel ami me laisse sans aucune consolation dans les derniers temps de ma vie. »