‹ MélangesChapitre 82 sur 269 · XVIII. ACHAINTRE. — JUVÉNAL · texte numérisé non relu

XVIII. ACHAINTRE. — JUVÉNAL

A cette même époque, la décadence du goût avait, comme il arrive toujours, suivi celle des mœurs. Les écoles de littérature retentissaient incessamment de déclamations ampoulées, dans lesquelles on croyait suppléer au vide des idées par l'emphase ridicule et la recherche bizarre des expressions; c'en^st assez pour faire sentir comment la satire de Juvénal a dû être différente de celle d'Horace, et Ton conçoit que, quand même ces deux poètes auraient été doués d'un égal génie et d'un talent également flexible, la supériorité aurait encore dû demeurer à Horace, que les circonstances de tout genre avaient beaucoup plus favorisé. Mais on doit savoir gré à Juvénal d'avoir assez rarement sacrifié au mauvais goût de son siècle; l'indignation fut sa Muse, comme il le dit lui-même, factt indignatio versum; et, si un pareil sentiment a dû le rendre presque toujours étranger aux grâces et à l'aimable enjouement qui caractérisent les satires d'Horace, au moins élevait-il assez son âme et sa pensée pour lui faire dédaigner cette afi'ectation puérile qui défigurait le style de ses contemporains, et souvent il l'aida à revêtir ses idées généreuses et ses sentiments énergiques des expressions les plus nobles et les plus pitoresques (1).

Juvénal est un des classiques latins qui ont le plus besoin d'être éclaircis par un bon commentaire, moins encore à cause de Térudition qu'il affecte quelquefois qu'à raison des allusions continuelles qu*il fait aux usages et aux mœurs do son temps, en sorte qu'il ne fallait pas moins que les travaux successifs d'un grand nombre d'érudits, qui, depuis la renaissance des

(1) Dans le Discours sur les saimques latins que Dussaulx a mis à la tète de son estimable traduction de Juvénal, il a développé avec beaucoup de justesse, et souvent avec une éloquence entraînante, les qualités réelles de Fauteur qu'il traduisait. C*est un très-bon morceau de littérature que les jeunes gens liront avec autant de plaisir que d'utilité ; mais il convient d'y joindre la lecture des réflexions que La Harpe a faites sur ce même discours dans le tome II de son Cours de littérature. Il y réfute quelques exagérations et quelques paradoxes du traducteur de Juvénal, avec un ton de décence et de franchise noble dont il serait à souhaiter qu'il ne se fût pas trop souvent écarté.

lettres, ont consacré leurs veilles à cet auteur, pour le rendre accessible à ceux qui n'ont qu'une connaissance ordinaire de la langue latine. Grâce au zèle de M. Firmin Didot pour cette littérature ancienne, qu*il cultive avec autant de goût que de succès, nous avons enfin une édition de Juvénal infiniment recommandable« non-seulement par le choix de l'érudition et des notes, mais aussi par tout ce que Fart de la typographie, porté au plus haut degré de perfection, peut donner de beauté et d'élégance à un texte aussi correct qu'il est possible de l'espérer.

Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur ces deux volumes, pour reconnaître qu'il sont dignes de la réputation du célèbre typographe à qui nous les devons, et c'est en faire le plus grand éloge. Une très-jolie gravure orne le frontispice du premier tome; le sujet en est pris dans la satire quatorzième , celle où le poète, comme l'a dit Boileau, fait

au conseil courir les sénateurs, D*nn tyran soupçonneux pâles adulateurs.

Elle représente Domitien présidant le Sénat, qu'il a convoqué en hâte au milieu de la nuit, pour assister à la réception d'un turbot monstrueux qu'un pêcheur vient lui présenter. Le crayon élégant de M. Lafitte a rendu cette scène avec beaucoup d'esprit et de noblesse. L'éditeur est M. Achaintre, qui a déjà fait preuve d'un savoir peu commun et d'une critique judicieuse, en soignant l'édition à' Horace avec les notes de /. Bond, sortie des mêmes presses en 1806. Ici, il a pris pour base de son travail le Juvénal publié à Leipzig, il y a environ dix ans, par M. Ruperti, recteur du gymnase de Stade (1), et l'un des plus habiles philologues de l'Allemagne. Faire

(1) D. Junii Juvenalis Âquinatis Satirx XVI, ad optimorum exempiarium fidem recensitœy varietaie lectionum perpetuoque commentario illustratje^ et indice uben'imo instructx a Ge. Alex, Ruperti. — Vol. I, continens prolegomenaj satiras, varietatem lectionis et indicem verborum, — Vol. Il, commentarius in Juvenalis saliras. Lipsiœ, sumptibus Caspari Fritsch. MDCCCl.

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connaître ce qu'avait déjà fait ce savant célèbre pour la correction du texte de Juvénal, et pour en rendre Tintelligence plus facile, c'est donner une idée plus exacte et plus positive du mérite de l'édition qui nous occupe.

Pour donner à son texte toute l'exactitude qu'il était possible d'obtenir, M. Ruperti a conféré celui de l'édition de Deux- Ponts avec quatre-vingts manuscrits et un grand nombre d'éditions, dont il a donné le catalogue raisonné ; et, après avoir choisi dans cet immense amas de matériaux ce qu'il avait jugé le plus propre à constituer la véritable leçon, il a rejeté ~dans des notes les variantes qui lui ont paru cependant mériter d'être conservées. Son commentaire est également extrait des écrits de tous les savants qui avaient travaillé sur Juvénal avant lui, de plusieurs dissertations manuscrites qui lui ont été communiquées, et il y a joint le résultat de ses propres recherches. Une attention scrupuleuse à renvoyer aux auteurs originaux qui peuvent servir à Tinterprétation des divers passages, et à marquer exactement les endroits où il puise ses autorités, et ceux où l'on pourra trouver de plus amples renseignements, ajoute un nouveau degré d'utilité et d'intérêt à cet excellent travail 'du savant Allemand. Sans doute, bien loin de faire un crime à M. Achaintre d'avoir mis à contribution un fonds si riche d'observations et de lumières précieuses pour l'objet qu'il avait en vue, on aurait pu, au contraire, lui faire un reproche très-légitime s'il avait négligé d'en profiter.

Au reste, il est aisé de deviner que dans un aussi grand luxe d'érudition il doit y avoir beaucoup de superflu, et quoique le nouvel éditeur paraisse très-disposé à regarder le superflu en ce genre comme chose très-nécessaire, il a cru devoir supprimer une grande partie de celui qu'avait réuni son devancier; mais ses propres travaux et une circonstance heureuse l'ont mis à même de dédommager à cet égard les amateurs qui se feraient une peine de cette perte, quelle qu'elle soit. D'abord il a coUationné lui-même avec le plus grand soin trente-six manuscrits de la Bibliothèque impériale, qui n'a-

vaient pas pu être employés par M. Ruperti, et- les variantes qu'il en donne dans un grand nombre d'endroits peuvent entrer en compensation pour celles de Tédition allemande qu'il a jugé convenable de passer sous silence. De plus, il a fait imprimer pour la première fois les notes d'Adrien et Charles de Valois, dont M. Chardon de la Rochette (1) possédait le manuscrit, et que ce savant, également recommandable par sa profonde érudition et par son zèle pour tout ce qui est utile aux lettres, a bien voulu céder à M. Didot. Ce commentaire, élégamment écrit de la main de Charles de Valois, est muni de l'approbation de Fontenelle (S); une pareille addition ne peut que donner plus do prix encore à ce livre, qui se recommande par tant do titres à l'estime des gens de lettres et des amateurs de la saine littérature.

Il ne me reste plus, pour en donner une idée complète au lecteur, qu'à exposer en détail l'ordre et la distribution des matériaux dont se compose l'édition de M. Achaintre, et c'est ce que je vais faire. Dans une préface latine, généralement bien écrite, l'éditeur expose le plan qu'il a suivi dans son travail, rend justice à celui de M. Ruperti, et témoigne sa reconnaissance aux personnes qui ont bien voulu l'aider de leurs conseils ; particulièrement à M. F. Didot, qui lui a fourni plusieurs notes pleines de goût et de sagacité, et qui sont indiquées par les initiales F. D. Un de ses anciens condisciples, ajouto-t-il, lui a obligeamment communiqué des remarques et des conjectures extrêmement précieuses. Nommer M. Boissonade, c'est en effet donner une idée trcs-avantageuse des ressources que l'éditeur a dû trouver dans Térudition également sûre et variée de son ami. Je ne parlerai point de quelques opi-

(1) Il a donné uno excellente notice de cette édition de Juvénal dans le Magasin encyclopédique j numéro d'octobre 1810, pp. 432 et suiv.

(2) Elle est ainsi conçue : J*ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, les notes sur Juvénal, et fai cru que Cutilité dont elles peuvent être pour Vintelligence de ce poète, et le nom de leurs auteurs, les rendraient recommandables au public. Paris, ce 1'^' février 1705. (On a eu soin de faire graver la signature de Fonte nelle.)

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