XVIII. ACHAINTRE. — JUVÉNAL
commentateurs, mais où je crois vjDÎr une difficulté réelle; c'est au vers 88 et suivants. Le poète décrit tous les genres d'humiliations', toutes les avanies auxquelles était exposé alors un parasite à la table des riches. Le maître de la maison^ dit-il, arrosera son poisson avec Thuile d'olive la plus exquise, et celle qu'on te donnera sentira la lampe ; « car poursuit-il, on no remplit vos burettes que de cette mauvaise huile qui nous est apportée par les petites barques des Africains. »
Illud enim vesU*is datur alveolis quod
Canna Micipsarum prord subvexUt acutâ.
Puis il ajoute : '
Propter quod Borna? cum Bocchare nemo lavatiar^ Quod tutos etiam facit à serpentibus atris.
On veut que le mot Bocchare soit ici un nom propre et commun en Afrique, pour désigner, en général, un homme de cette contrée, et l'on traduit : « Voilà pourquoi personne à Rome ne veut se baigner avec ceux qui ont coutume de se frotter de cette huile, dont l'odeur suffit pour vous garantir de l'approche des serpents. » Je conçois bien comment le poète a pu exprimer les barques africaines par Canna Micipsarum; le nom de Micipsa avait été celui de plusieurs rois Numides; mais j'ai peine à croire qu'il ait employé le nom propre Bocchar dans le vers suivant pour désigner aussi un Africain, et de plus la construction de la phrase deviendrait alors extrêmement irrégulière, le relatif quod du quatrième vers se trouvant beaucoup trop loin du mot auquel il se rapporte. Je serai donc porté à croire qu'il faut lire Bacchare au lieu de Bocchare^ et qu'ici Juvénal s'est servi, comme il lui arrive si souvent, d'une expression plus grecque que latine, pour désigner une huile, une essence en général. En effet, on voit dans Pline (4) que la plante appelée Bacchar servait à composer une espèce d'huile ou d'essence, et Athénée (2) nous apprend que cette huile servait chez les
(1) L. XXI, c. XVI.
(2) L. XII,'p. 553. Voyez aussi L. XV, p. 690.
Grecs à oindre les pieds, etc.; alors le sens des deux vers qui nous occupent serait : « Voilà pourquoi personne à Rome ne veut faire usage, même pour le bain, de cette huile dont Todeur est si pénétrante, qu'elle suffirait pour vous garantir de rapproche des serpents. »
Je ferai une dernière observation sur le vers 31 de la onzième satire^ et je citerai le passage tout entier, parce qu'il est d'une excellente philosophie, et qu'il mérite d'être remarqué.
E cœlo descendit x*^ti ocautov
Figendum, et memori tractandum pectore, sive Conjugium quxras, vel sacri in parte senatùs Esse velis; nec enim loricam poscit Achillis Thersites, in qua se traâtAcebat Ulysses. Ancipitem seu tu magno discrimine causam Protegere affectas^ te consule^ etc.
« C'est du ciel qu'est descendue cette maxime qui doit être gravée en caractères ineffaçables dans nos cœurs, connatS'tot toi-même. Ne l'oubliez jamais, soit que vous songiez à serrer les nœuds de l'hymen, ou que vous aspiriez à prendre place dans l'enceinte sacrée du sénat ; car enfin Thersitc ne réclame point les armes d'Achille, sous lesquelles Ulysse lui-même s'exposait à paraître ridicule. Voulez-vous braver les dangers qu'entraîne la défense d'une cause épineuse, consultez vos moyens, etc. » Ici M. Achaintre veut qu'on joigne le mot ancipitem à traducebat se, et qu'on entende par là qu'Ulysse, revêtu des armes d'Achille, faisait douter s'il n'était pas lui-même le héros dont il portait Tarmure; c'est aussi le sens que Dussaulx a suivi, mais j'avoue que je ne saurais adopter cette opinion. D abord ce dernier sens me semble un peu forcé ; ensuite les idées ancipitem cm/sam et magno discrimine s'appellent si naturellement l'une l'autre, qu'on ne peut guère les séparer; enfin, se tradiicere ancipitem me semblerait une locution tout à fait vicieuse dans le sens qu'on veut lui donner ici. Mais ces différentes observations et quelques objections, plus ou moins importantes, qu'on pourrait faire encore.