XX. V^« CONDORCET. — LETTRES SUR LA SYMPATHIE
physique devenue individuelle, fortifiée par diverses circonstances, rendue plus active, plus énergique par Tenthousiafime, naissent en nous des peines et des plaisirs moraux: la réflexion qui termine cette troisième lettre est d'une grande vérité, et exprimée avec une force et une précision remarquables. « Non seulement le spectacle et le souvenir des peines et des plaisirs moraux ou physiques des autres sont accompagnés en nous de peine et déplaisir ; mais cette sensibiUté une fois éveillée et excitée dans notre âme se renouvelle à la seule idée abstraite du bien ou du mal. Il en résulte pour nous un motif intérieur et personnel de faire du bien et d'éviter de faire du mal, motif qui est une suite de notre qualité d'êtres sensibles et capables de raisonnement^ et qui peut, dans les âmes délicates, servir à la fois do moniteur à la conscience et de moteur à la vertu. »
Dans la lettre quatrième. Fauteur réfute quelques erreurs de Smith sur les causes de notre compassion pour les malheurs des princes et des personnages que la fortune a placés audessus des autres hommes : elle pense avec raison que Texcès de sensibilité, enpareilcas,vientdeceque nousimaginonsqu'ils doivent être d'autant plus affectés de leur sort qu*ils semblent devoir moins s'y attendre ; elle prouve aussi, contre l'opiniou des philosophes anglais, que notre sympathie pour les peines physiques est généralement plus forte et plus douloureuse que pour les peines morales, et que, si l'imitation des premières nous affecte moins, c'est en partie parce que cette imitation est, de sa nature, beaucoup moins propre à produire l'illusion qui nous attendrit sur le spectacle simulé des peines morales. Les recherches sur les causes du rire, sur les causes de l'empire que certains hommes exercent sur ceux qui les écoutent et qui les lisent, sont un modèle de discussion profonde et lumineuse et de sagacité philosophique. Le parallèle des ouvrages de Voltaire et de ceux de J.-J. Rousseau, qui termine cette quatrième lettre, est tracé avec autant de grâce et d'esprit que de vérité. L'origine des idées morales et du sentiment que nous avons de nos droits et de nos devoirs, du juste et de l'injuste,
est la matière des trois lettres suivantes. « Il résulte nécessairement de la satisfaction que nous fait naturellement éprouver le spectacle ou la seule idée du plaisir ou du bien-être d'autrui, un plaisir pour nous-même lorsque nous leur en procurons. — Au contraire, la vue ou l'idée du malheur d'autrui nous fait éprouver un sentiment douloureux ; et le sentiment est plus vif lorsque nous sommes la cause volontaire, ou même involontaire, de ce malheur. » Le premier de ces deux sentiments, devenu par rhabitude et par la réflexion une idée abstraite, est la source de toutes les affections bienveillantes et bienfaisantes qui peuvent entrer dans le cœur de l'homme : le second, modifié delà même manière, produit l'idée abstraite de ce sentiment importun et quelquefois insupportable nommé remords ; « ces deux sentiments sont universels, ils composent les principes et le fondement de la morale du genre humain. » A mesure que nous réfléchissons sur nos sentiments sympathiques, à mesure que nous comparons les affections qui peuvent nous déterminer à agir, nous parvenons à les apprécier d'une manière plus conforme à la raison et au bien général ; dès lors, nos actions, qui n'étaient que bienfaisantes et humaines, acquièrent une bonté et une beauté morales: de là naît Tidée de la vertu, c'està-dire des actions (jtn font aux antres un plaisir approuvé par la raison. (]ette définition de la vertu ne nous paraît pas tout ù fait exacte : le mot vertu, comme Tont observé Ilelvétius et Rousseau, signifie force, et toute action vertueuse suppose un effort sur soi-même pour faire aux autres un bien qui contrarie nos penchants ou nos intérêts ; du moins la vertu proprement dite est l'habitude de pareilles actions, de même le vice est l'habitude des actions nuisibles que la raison et la conscience désavouent et qu'un iiitrrêt apparent et actuel ou Tempire du plaisir nous porte à commettre. La Citoyenne Condorcel termine cette intéressante analyse par l'examen des causes principales qui peuvent nous détourner de la vertu, du sentiment de nos devoirs ; et elle observe avec raison que ces causes sont le produit de nos mauvaises institutions ou du moins pro-