‹ Mélanges Julien HavetChapitre 250 sur 567 · H. DERENBOURG. — FEMMES MUSULMANES · texte numérisé non relu

H. DERENBOURG. — FEMMES MUSULMANES

prit point part au combat dans cette journée, tandis que j’en fus le pivot. 'Alawân voulut se l’attacher et lui dit : Retourne vers ta maison; emporte tout ce que tu pourras et viens, que tu ne sois pas tué. Car le château-fort, nous en avons pris possession. Schabib rentra chez lui et dit : Quiconque a quelque chose me le remettra. Il parlait ainsi à sa tante et aux femmes de son oncle paternel, et chacune d’elles s’empressa de lui donner ce qu’il demandait. Sur ces entrefaites, voici qu’un homme entra dans la maison, couvert d’une cotte de mailles et d’un casque, portant une épée et un boucher. A sa vue, Schabib se crut perdu. Le personnage retira son casque. Il n’était autre que la mère de son cousin Laith ad-Daula Yahyâ (qu’Allâh l’ait en pitié!). Elle dit : Que veux-tu faire? — 11 répondit : Prendre tout ce que je pourrai, descendre du château-fort à l’aide d’une corde et m’en aller vivre dans le monde. — Elle reprit : Quelle mauvaise action tu vas commettre! Tu laisserais tes cousines et les femmes de ta famille aux séducteurs 1 pour t’en aller! Quelle existence sera la tienne, lorsque tu te seras déshonoré dans ta famille et que tu te seras enfui loin d’elle? Cours au combat pour les tiens, afin de te faire tuer au milieu d’eux. Qu’Allâh te châtie, qu’il te châtie encore! Et cette femme (qu’Allâh l’ait en pitié!) l’empêcha de fuir. Et désormais il devint l’un des cavaliers les plus estimés.

« Dans cette même journée, ma mère (qu’Allâh l’ait en pitié !) distribua mes épées et mes casaquins. Elle se rendit auprès d’une de mes sœurs plus âg'ée que moi et lui dit : Revêts tes bottines et ton manteau. Elle obéit et sa mère l’entraîna vers un balcon de ma maison, qui dominait la vallée à l’est. Elle l’y fit asseoir, s’asseyant elle-même sur le pas de la porte du balcon. Allâh (gloire à lui !) nous donna

1. Traduit par conjecture en lisant qui pourrait également signi-

fier : aux gens d’origine douteuse; peut-être aussi : aux bateliers. La leçon admise dans mon édition signifie : aux cardeurs de coton, ce qui me paraissait et continue à me paraître inintelligible. Le manuscrit n’a aucun point diacritique.

ET CHRÉTIENNES DE SYRIE AU XIIe SIÈCLE 309

la victoire sur les Ismaéliens. J’arrivai dans ma maison, réclamant quelqu’une de mes armes, sans trouver autre chose que les fourreaux des épées et les sacs en cuir des casaquins. Je dis à ma mère : Où sont mes armes? — Elle répondit : O mon cher fds, j’ai donné les armes à ceux qui combattaient pour nous, et je ne présumais pas que tu fusses en vie. — Je repris : Et ma sœur, que fait-elle ici? — Elle répliqua : O mon cher fils, je l’ai fait asseoir sur le balcon, et je me suis assise en arrière d’elle. Dès que j’aurais vu les Bâténiens 1 parvenir jusqu’à nous, je l’aurais poussée, je l’aurais lancée dans la vallée pour la voir morte plutôt qu’emmenée en captivité avec les paysans et les séducteurs 2. Je remerciai ma mère, que ma sœur remercia également en lui témoignant sa reconnaissance. En vérité, ce point d’honneur est plus strict que les points d’honneur des hommes.

« Une vieille, nommée Fanoûn, qui avait servi mon grandpère l’émir Abou ’l-Hasan ’Ali (qu’Allâh l’ait en pitié!), se couvrit dans cette même journée la bouche d’un voile, saisit une épée et s’élança au combat. Elle ne discontinua pas jusqu’à ce qu’elle nous vît remonter et l'emporter sur nos adversaires.

« On ne saurait dénier aux femmes distinguées la bravoure, le point d’honneur et la sagesse du jugement. J’étais parti un certain jour avec mon père (qu’Allâh l'ait en pitié!) à la chasse. Il était épris de ce divertissement et possédait une collection presque unique de faucons, de gerfauts, de sacres, de guépards et de chiens braques. Il montait à cheval à la tête de quarante cavaliers, ses enfants et ses serviteurs, tous experts en matière de chasse, au courant de la pêche. Or il avait à Schaizar deux rendez-vous de chasse. Un jour il chevauchait à l'ouest de la ville vers des fourrés et des rivières, où il poursuivait les gélinottes, les oiseaux aquatiques, les lièvres et les gazelles, tuait les sangliers ; l’autre jour, il gravissait à cheval la montagne au sud de la ville,

1. Les Bâténiens, c’est-à-dire les adeptes des doctrines secrètes, est une autre dénomination des Ismaéliens.

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