‹ Mélanges Julien HavetChapitre 252 sur 567 · Izz ad-Din Soultân, émir de Schaizar · texte numérisé non relu

Izz ad-Din Soultân, émir de Schaizar

ET CHRÉTIENNES DE SYRIE AU XIIe SIÈCLE

me trouver, tenant une cire allumée. C’était une femme très âgée, presque centenaire. Je ne mis pas en doute qu’elle était venue me féliciter d’avoir échappé au danger et m’exprimer sa joie de ma noble action. Je m’avançai vers elle et je lui baisai la main. Mais elle me dit avec colère et emportement : 0 mon cher fils, quel motif te pousse à affronter ces dangers, dans lesquels tu risques ta vie et celle de ton cheval, tu brises tes armes et tu aggraves les mauvaises dispositions et l’antipathie de ton oncle à ton égard? — Je répondis : O ma princesse, je n’expose ma vie en cette occasion et dans d’autres que pour gagner le cœur de mon oncle. — Elle répondit : Non, par Allah, ce n’est pas ce qui te rapprochera de lui, mais, au contraire, ce qui t’en éloignera de plus en plus, ce qui aggravera envers toi son inimitié et son aversion. Or, j’ai reconnu que cette femme (qu’ Allah l’ait en pitié !) m’avait donné un avis sage et qu’elle avait dit vrai en parlant ainsi. Par ma vie, de telles femmes sont assurément les mères des hommes !

« Ma grand’mère (qu’ Allah l’ait en pitié!) était parmi les plus vertueuses musulmanes, pratiquant la religion, l’aumône, le jeûne et la prière d’une façon admirable. J’étais un jour présent la veille au soir du quinze scha'bân *, alors qu’elle priait auprès de mon père. Et celui-ci (qu’ Allah l’ait en pitié !) excellait à psalmodier le Livre d’Allâh le Très Haut, sa mère s’associant à sa prière. 11 eut compassion de sa mère et lui dit : O ma mère, si tu priais assise! — Elle répondit : 0 mon cher fils, me reste-t-il assez de jours à vivre pour que je revoie une nuit comme celle-ci? Non, par Allah, je ne m’assiérai pas. Or, mon père, à ce moment, était septuagénaire, et ma grand’mère (qu’ Allah l’ait en pitié !) était presque centenaire.

« J’ai vu merveilles de l’héroïsme des femmes. C’est ainsi

1. Les fêtes des musulmans, comme celles des juifs, commencent la veille au soir et se terminent le lendemain à la nuit. Le quinze du huitième mois, appelé scha'bân, était consacré par Allah à régler d’avance avec sagesse le sort futur de chaque individu, les morts et les naissances de l’année. Mohammad avait enjoint à ses fidèles de passer d’abord cette nuit toute entière en prières, puis de jeûner lajournée du lendemain.

H. DERENBOURG

FEMMES MUSULMANES

qu'un des compagnons de Khalaf ibn Moulâ'ib ’, un certain rAli 'Abd Ibn Abî r-Raidâ, avait été doué par Allah le Très Haut d'une vue aussi étonnante que celle de Zarkâ Al- Yamâma 1 2. Car il faisait campagne avec Ibn Moulâ'ib, apercevant les caravanes à une distance d’un jour entier.

« Il m’a été raconté par un de ses amis, Sâlim Al-Tdjâzî, qui passa au service de mon père après l’assassinat de Khalaf ibn Moulâ'ib : Nous étions montés un jour et, dès le lendemain matin, nous avions envoyé en avant, pour faire le guet à notre profit, 'Ali Abd Ibn Abî r-Raidâ. Il nous rejoignit et dit : Réjouissez-vous du butin. En ce moment une caravane considérable s’avance. Nous eûmes beau regarder, rien ne nous apparut. Nous dîmes : Nous ne voyons ni caravane, ni quoi que ce soit. Il répondit : Par Allâh, je vois une caravane, et en tête s’avancent deux chevaux qui ont telle et telle marque, avec les couleurs effacées. Nous restâmes dans l’embuscade jusque dans l’après-midi. La caravane nous arriva, précédée par les deux chevaux marqués. Une sortie nous en rendit maîtres.

Sâlim Al-Tdjâzî m’a encore raconté ce qui suit : Nous montâmes un jour et 'Ali 'Abd Ibn Abî ’ r-Raidâ monta pour faire le guet à notre profit. Il s’endormit et, à son insu, fut saisi par un Turc, qui appartenait à un détachement de Turcs et qui s’était attaqué à lui. On lui dit : Qui es-tu? — Il répondit : Je suis un mendiant qui ai loué mon chameau à un commerçant de la caravane. Donne-moi ta main comme gage que tu me rendras mon chameau, à condition que je vous guide vers la caravane. Leur chef lui donna la main. Il marcha devant eux jusqu’à ce qu’il les eut fait parvenir à nous, à l’embuscade. Nous fîmes une sortie contre eux et ils devinrent nos captifs. 'Ali s’attacha à celui qui était devant lui, prit son cheval et son équipement. Notre butin fut abondant. Puis, lorsque Ibn Moulâ'ib eut été assassiné,

1 . Khalaf ibn Moulâ'ib, seigneur d’Apamée, fut assassiné en 1106.

2. Zarkâ Al-Yamâma, ou plus correctement Al-Yamâma Az-Zarkâ, cette épithète signifiant « la femme aux yeux bleus ». renommée pour sa vue plus perçante encore dans l'antiquité antéislamique. Voir Caussin de Perceval, Essai sur l’histoire des Arabes, t. I, p. 100.

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