‹ Mélanges Julien HavetChapitre 253 sur 567 · ET CHRÉTIENNES DE SYRIE AU XII0 SIECLE · texte numérisé non relu

ET CHRÉTIENNES DE SYRIE AU XII0 SIECLE

rAlî 'Abd Ibn Abî ’r-Raidâ se mit au service de Théophile le Franc, seigneur de Ivafartâb. 11 entraînait les Francs vers les musulmans pour piller ceux-ci, pour leur nuire avec acharnement, pour s’emparer de leurs biens et verser leur sang, au point qu’il détroussa les voyageurs sur les chemins. 11 avait avec lui une femme à Kafartâb sous la domination franque, qui lui reprochait sa conduite et le retenait sans qu’il se soumît. Elle envoya chercher l’un de ses parents, un artisan, son frère, je suppose, et le cacha dans sa maison jusqu’au soir. Tous deux conspirèrent contre son mari 'Alî 'Abd Ibn Abî ’r-Raidâ, le tuèrent et s’approprièrent tout son bien. Le lendemain matin, elle apparut parmi nous à Schaizar. Je me suis irritée, dit-elle, pour les musulmans de ce que faisait contre eux cet infidèle. Elle soulagea les hommes de ce satan et nous lui tînmes compte de sa belle action, en lui assurant chez nous l’honneur et le respect.

« Et il y avait parmi les émirs de Misr un homme nommé Nadî As-Soulaihî, sur la figure duquel ressortaient deux traces de coups; l’une s’étendait de son sourcil droit à la lisière de ses cheveux; l’autre de son sourcil gauche jusqu’à ses cheveux les plus rapprochés. Je l’interrogeai au sujet de ces deux coups. Il me répondit : Je montais, étant jeune, d’Ascalon à pied. Un jour, je montai dans la direction de Jérusalem pour attaquer les pèlerins des Francs. Nous nous heurtâmes à quelques-uns d’entre eux. Dans le nombre je rencontrai un homme avec une lance, ayant derrière lui sa femme qui portait une jarre en bois remplie d’eau. L’homme me frappa de ce coup que voici; j’usai de représailles et je le tuai. Je marchai vers sa femme qui me frappa au visage avec la jarre en bois et m’infligea cette autre blessure. Tous deux ils marquèrent ma face.

(( Un autre trait de bravoure des femmes, ce fut qu’une troupe de pèlerins Francs fit le pèlerinage et revint à Rafaniyya qui, à ce moment, appartenait aux Francs '.Ils en sortirent pour se rendre à Apamée, mais s’égarèrent de nuit et arrivèrent à Schaizar, au nombre de sept à huit cents, hom-

L Après 1126.

H. DERENBOURG

FEMMES MUSULMANES

mes, femmes et jeunes gens. Or, l’armée de Schaizar était sortie sous la direction de mes deux oncles ’Izz ad-Dîn Ab où VAsâkir Soultân et Fakhr ad-Dîn Aboû Kâmil Schâfl' (qu’ Allah les ait tous deux en pitié !) pour aller à la rencontre des deux femmes qu’ils avaient épousées, deux sœurs, de la famille Alépine des Banoù ’s-Soûfî. Mon père (qu’ Allah l’ait en pitié !) était demeuré dans la forteresse. Un des nôtres était sorti de la ville pendant la nuit pour une besogne urgente. Il vit un Franc, retourna sur ses pas prendre son épée et sortit, le tua. Le cri de guerre retentit à Schaizar. Les habitants sortirent, tuèrent les Francs et pillèrent ce qu’ils avaient avec eux, femmes, jeunes gens, argent et bêtes de somme.

« Or, il y avait à Schaizar une femme mariée à l’un de nos compagnons. Elle se nommait Nadra, fille de Boùzarmât, et était sortie avec les habitants. Cette femme fit captif un Franc, qu’elle introduisit dans sa maison, en sortit pour prendre un autre Franc qu’elle introduisit dans sa maison, puis en sortit pour prendre un troisième Franc. Ils furent réunis à trois chez elle. Alors elle s’empara de ce qu’ils avaient avec eux et de ce qu’il lui convint de leur enlever, appela ensuite quelques-uns de ses voisins qui les mirent à mort.

« Mes deux oncles et l’armée arrivèrent pendant la nuit. I)e nombreux Francs avaient été mis en déroute et poursuivis par des habitants de Schaizar qui les avaient tués à l’extérieur de la ville. Aussi les cavaliers qui rentraient trébuchaient-ils dans l’obscurité au milieu des cadavres, sans savoir ce qui les faisait trébucher. L’un d’eux mit pied à terre et vit les cadavres dans les ténèbres. Ce spectacle les épouvanta et ils s’imaginèrent que Schaizar avait été envahi par surprise. En réalité, c’était un butin qu’ Allah le Tout- Puissant avait poussé vers les habitants.

« On avait amené dans la maison de mon père (qu’Allâh l’ait en pitié !) quelques jeunes filles captives d’entre les Francs. Ils sont (qu’Allâh les maudisse !) une race maudite, qui ne s’allie pas avec qui est d’autre origine. Mon père distingua une jeune fille belle, à la fleur de l’âge. 11 dit à

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l’intendante de sa maison : Fais-la entrer dans le bain, répare le désordre de sa toilette et outille-la pour le voyage. L’intendante obéit. Mon père confia la jeune tille à l’un de ses écuyers et la fit conduire vers l’émir Schihâb ad-Dîn Mâlik ibn Sâlirn ibn Mâlik, seigneur deKal'at Dja'bar l’un de ses amis, auquel il écrivit : Nous avons fait sur les Francs du butin, dont je t’ai envoyé une part. La jeune fille plut à l’émir et le charma. Il se la réserva et elle mit au monde pour lui un fils qu’il nomma Badrân 1 2 3. Son père le constitua son héritier présomptif. Il grandit, son père mourut. Badrân gouverna la ville et les sujets, sa mère conservant le droit d’ordonner et de défendre. Celle-ci contracta un arrangement avec quelques hommes et se laissa glisser avec une corde du haut de KaLat Dja'bar. Ces hommes l’accompagnèrent jusqu’à Saroùdj qui appartenait alors aux Francs :!. Elle se maria avec un cordonnier Franc, tandis que son fils était seigneur de Kal'at Dja'bar.

« Parmi les femmes Franques qui avaient été dirigées vers la maison de mon père, il y avait une vieille avec une de ses filles, jeune et bien faite, et un fils robuste. Le fils devint musulman et son islamisme fut de bon aloi, étant donné ce qu’il étalait de sa prière et de son jeûne. Il apprit l’art de travailler le marbre à l’école d’un artiste qui pavait en marbre la maison de mon père. Puis, son séjour s’étant prolongé, mon père le maria avec une femme d’une famille pieuse et lui fournit tout ce dont il avait besoin pour ses noces et pour son installation. Sa femme lui mit au monde deux fils qui grandirent parmi nous. Us avaient cinq et six ans, quand leur père, l’ouvrier Raoul, dont ils étaient la joie,

1. Sur cet émir, qui fut seigneur de Kal'at Dja'bar, dans la Syrie septentrionale, entre 1125 et 1140 environ, et sur la dynastie 'Oukailite à laquelle il appartenait, voir la Vie d’Ousâma, p. 359, note 2.

2. Y aurait-il par hasard dans ce nom un compromis entre les onomastiqnes chrétienne et musulmane pour désigner le fruit d’une union mixte? Cf. d’une part Badrhawâ, un chevalier franc, dont j'ai conjecturé que le nom pourrait bien être une transcription dePedrovant ( Vie d’Ousâma, p. 57, note 2), d’autre part, l’emploi fréquent de Badrân comme nom propre musulman.

3. Saroûdj, au sud-ouest d’Édesse, en Mésopotamie, fut conquis par les Francs dès 1101, après Édesse.

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