PAR M. MOÏSE SCHWAB
Julien Havet n’a pas été seulement un paléographe hors ligne. Par profession, par ses soins consciencieux à remplir les hautes fonctions qui lui avaient été confiées, par « son intelligente curiosité » (selon les termes cle M. L. Delisle) autant que par goût, il s’était familiarisé avec toutes les langues de l’Europe. Il y avait ajouté des notions de langue arabe — pour les livres venant d’Afrique — - et même d'hébreu, assez du moins pour lire les titres de volumes imprimés en caractères hébreux, contenant souvent, en dehors de la littérature biblique ou rabbinique, des textes soit en judéo-allemand, soit en judéo-espagnol.
Combien d’amis du regretté philologue connaissent ces détails? Et, d’une façon plus générale, combien de gens du monde, même parmi les érudits, savent que les caractères dits carrés, servent maintes fois à imprimer des ouvrages allemands ou espagnols?
Dans cet ordre d’idées, il a pu sembler opportun de dresser un tableau de « lexicographie historique », pour employer l’expression dite par M. Gaston Paris sur une tombe prématurément ouverte \ et qui permette ainsi de
1. Discours prononcé sur la tombe d’Arsène Darmesleter (novembre 1888), p. 21. Ce nom rappelle les travaux les plus considérables dans le genre d’études envisagées ici.
M. SCHWAB
TRANSCRIPTION
constater combien de mots se sont conservés sous une forme qui s’éloigne quelque peu de l’original, tout en gardant leur caractère essentiel quant au fond, l’indice de provenance indo-européenne.
Il serait aisé d’étendre cette étude à la transcription hébraïque de tous les mots européens. Depuis l’antiquité et durant le moyen âge, aussi bien qu’ actuellement encore, les Juifs se servent de l’écriture qui leur est la plus familière pour transcrire à leur usage, soit les noms propres de personnes et de lieux étrangers, soit les mots techniques d’autres idiomes, enfin les versions de leurs livres en langues étrangères, pour les intercaler commodément dans leur propre langage. Certaines formes ont été conservées, qui passeraient à juste titre pour des incorrections : à une époque, elles ont été essentiellement populaires. C’est ainsi que les rabbins du Talmud, quel que soit leur savoir dans leur domaine spécial, sont de pauvres linguistes et 11e paraissent pas s’être éloignés du vulgaire par leurs expressions h D’autre part, après un long intervalle de temps, le système d’adaptation mis en œuvre dans l’Orient reste en usage dans l’Occident. Ainsi, pour les Anglais, des documents de cette nature, remontant au xme siècle, ont été mis en lumière par M. Davis, dans son ouvrage : « Hebrew Deeds of english Jews before 1290 » (London, 1888, in-8°) 2.
Ces textes, dit feu Isidore Lœb 3 4, servent de guide au lecteur pour fixer les règles de transcription suivies par les Juifs anglais pour écrire les mots et les noms qui 11e sont pas hébreux. Ces règles sont, en général, conformes à celles qui étaient suivies en France, et dont 011 trouve un spécimen étendu dans l’étude du même historien sur les Deux livres de commerce de Vesoul 1 au xive siècle. En Angleterre, il a fallu naturellement recourir à quelques conventions spéciales pour figurer les mots anglais et la prononciation
1. Israël Lévi, dans la Revue des études juives , t. I, p. 213.
2. Cf. The Jewish quarterly Review, octob. 1891 (vol. IV, p. 9-19): On non hebrew Languages used by Jews, by D1 Ad. Neubauer.
3. Revue des Éludes juives, t. XVI, p. 297 ; t. XVIII, p. 151-152.