B. N., fr. 2495, fol. 22 v
droite d’un autre récit ; en effet, dans notre poème, le rôle de Basin est tout à fait inexplicable ; qu’a-t-il besoin de s’affubler une fois de plus de son déguisement favori pour pénétrer à la cour de Charlemagne ? Pourquoi ce long récit d'un prétendu pèlerinage en Terre-Sainte ? Déguisement et mensonge, toutes ces précautions auraient leur raison d’être s’il pénétrait dans un milieu ennemi et s’il devait courir quelque danger à être reconnu. Le messager de Roland, le pair de Charlemagne, n’est-il pas assuré d’une sécurité absolue à la cour de l’empereur? L’auteur de Jelian de Lanson imite un récit où tous ces détails avaient leur explication. Là le faux pèlerin, placé dans un milieu ennemi, profitait de son incognito pour maltraiter les traîtres et ce trait a semblé si plaisant à notre auteur qu’il a voulu le mettre en œuvre, sans s’apercevoir que son récit devenait tout à fait illogique. On est donc amené à conclure qu’il a existé une rédaction perdue de Renaus, où Maugis, sous son déguisement ordinaire,* devant son irréconciliable ennemi et toute la cour de Charlemagne, disait de dures vérités à quelque traître odieux à la grande joie des barons français. C’est cette rédaction qui, par des intermédiaires que j’ignore, a été connue de l’auteur de 1a. saga islandaise qui a, comme on l’a vu, singulièrement amplifié la donnée primitive.
Le* souvenir constant de Maugis dans la composition du personnage de Basin de Jehan de Lanson a naturellement amené le trouvère à subir d’autres influences du poème de Renaus. Je n’étudierai pas ici cette question ; je me bornerai à faire ces remarques très générales, que les deux poèmes racontent la soumission d’un vassal révolté. On y voit une élite peu nombreuse tenant tête à toute une armée d’assaillants et successivement assiégée dans trois châteaux 1 ; suivant la tradition reproduite dans Renaus et dans la plupart des chansons de la geste de Doon de Mayence, la
1. On se rappelle dans Renaus, Montessor, Montauban et Trémoigne.
SUR LA CHANSON DE JEHAN DE LANSON
Pouille, pays de Jean de Lanson, est le refuge des révoltés et des bannis *. Quelques traits plus ou moins remarquables ont été aussi empruntés par notre poète à son modèle; je citerai seulement celui-ci : dans Renaus, Roland vient de tomber de cheval :
Il resailli en piés et trait le branc forbi Et vint a son cheval, le chief li voit coper :
« Malvais roncin, coart, » a son cheval clamé,
« Par icel saint apostre c’on quiert en Noiron pré,
A poi que ne vos fas cele teste voler 1 2. »
De même Charlemagne dans Jehan de Lanson :
Le roi resaut en pié, corrociés et irés ;
Puis a traite l’espée qui li pent au costé ;
Mauvais roncins faillis, a son cheval clamé...
J’a li tousist le chief ce ne li fust vistés 3.
Il me reste à montrer que notre trouvère connaissait particulièrement Fierabras et s’en est souvenu dans une notable partie de son récit ; il y fait une allusion positive dans ce passage :
Ains Rolant de douta ne roy ne aumachour,
N’oncques ne perdy sanc en assaut n’en estour Fors .m. gouttez sans plus, quant Charles par yrour Le fery de son gant que le virent plusour,
Quant Charlez four jura par force et par yrour Fierabras d'Alixandre [que] conquist par vigour Olivier de Viane qui tant ot de valour 4.
De plus, tout le début de son roman reproduit un épisode important de Fierabras : Olivier et quatre des pairs sont pri-
1. Cf. P. Meyer, La chanson de Doon de Nanteuil, dans la Romania, 1884, p. 7.