A. MOREL-FATIO
FERNAND DE CORDOUE
controverse; il est jeune, plein d’ardeur, il brûle de faire montre de son savoir et de son talent, et, séduit par le désir de gagner l’amitié et la protection de Yalla, il épouse sa querelle et vient à sa rescousse. De là, reconnaissace de l’humaniste, qui recommande chaudement à Alphonse cet auxiliaire imprévu dans la bataille livrée par la science laïque contre quelques ecclésiastiques ignorants et bornés.
Revenons à la lettre. Yalla commence par préparer Alphonse à ce qu’il va voir et entendre; il lui explique le personnage, originaire de cette cité de Cordoue, patrie des Sénèques et de Lucain, et qui fut la grande métropole intellectuelle de l’Espagne au temps des empereurs. Et précisément il se trouve que ce Cordouan possède une des aptitudes qui ont rendu célèbres et Sénèque le Rhéteur et son compatriote Porcius Latro : une mémoire prodigieuse qui retient tout ce qu’on lui confie. Yalla n’a éprouvé la mémoire de Fernand que pendant trois jours, mais cela lui a suffi et il demeure émerveillé de son étendue et de son agilité : ou Fernand répète littéralement les discours qu’on lui a tenus, ou il en résume le sens avec une rapidité et une précision telles que ce qu’il dit semble être, non emprunté à d’autres, mais tiré de son propre fonds. Il se donne aussi le plaisir de signaler à ses interlocuteurs les fautes de raisonnement qu’ils ont été amenés à commettre dans la chaleur de la discussion et les rectifie d’un mot ; en somme, c’est un argumentateur de premier ordre qui connaît tous les secrets du métier. Que dire de son érudition? Sans parler de ses connaissances en langues orientales dont Valla ne peut juger par lui-même, que ne sait cet Espagnol! Il semble aussi familier avec la grammaire et la dialectique qu’avec toutes les autres sciences : physique, métaphysique, morale, géométrie, astronomie, médecine, musique, théologie et droit.
Et ce Fernand, quel âge pensez-vous qu’il ait? Trente ans? Non. Cinquante au moins, ou, mieux encore, «les trois âges d’homme qu’a vécus Nestor », car c’est bien ce temps-là qu’il lui a fallu pour emmagasiner tant de choses. Eh bien, oui, il a presque trois âges... c’est-à-dire qu’il a traversé Xinfan-
ET LES HUMANISTES ITALIENS
lia et la pueritia et se trouve en pleine adolescence : le prodige a dix-huit ans, au plus dix-neuf, et nul poil de barbe n’orne encore son menton ! Qui le croirait à l’entendre, et comment ferons-nous croire cela à ceux qui viendront après nous? Ajoutez qu’il est aimable, doux et modeste, et qu’on ne peut s’empêcher de concevoir pour lui autant de sympathie que d’admiration.
Une légère critique cependant, ou plutôt une réserve, bien naturelle de la part d’un humaniste tel que Yalla. Le latin que parle Fernand ne possède pas encore ce fini et cet éclat auxquels l’Italie est accoutumée; son latin sent la province, et il a, sans doute, comparé au latin italien, ce quelque chose de pingue et de peregrinum que Cicéron reprochait aux poètes de Cordoue. Mais sous un bon maître, Fernand corrigera ces défauts et pourra alors tenir tête aux plus experts dans leur art ou leur science, car cet homme est universel et son étonnante mémoire ne le servira pas moins que la subtilité de son esprit ou la force de son jugement.
Ainsi parle Yalla, et quand bien même quelques superla- | tifs de cet éloge seraient à mettre au compte de la reconnaissance, rien n’autorise cependant à douter, en général, de sa sincérité. Yalla a vraiment admiré les dons rares du docteur de dix-huit ans et il en a rendu un témoignage qui nous prouve que les chroniqueurs de Paris ou d’ailleurs n’ont rien exagéré. Fernand fut donc une nature exceptionnellement bien douée et d’une précocité fort peu commune même dans les pays méridionaux; mais, comme tant d’autres, il ne tintpas les promesses de son jeune âge : ni les éloges de Yalla, ni les conseils que l’humaniste lui adressa indirectement dans sa lettre à Alphonse ne firent du prodige un grand penseur ni un grand savant. Quelques traités de théologie ou de philosophie, qui, encore qu'ils n’aient guère été étudiés jusqu’ici, ne dépassent pas, on peut le dire hardiment, la moyenne de beaucoup d'écrits analogues de l’époque 1 : voilà tout le bagage de ce Fernand de Cordoue
1. J. Havet a donné la liste des ouvrages connus de Fernand de Cordoue (pp. 21-27 du tirage à part). Dans le nombre figure un traité inédit, De arti-