A. MOREL-PATIO
FERNAND DE CORDOUE
dont la science et l’art d’argumenter stupéfièrent les simples au point de leur donner l’impression de quelque chose de surnaturel et réussirent, ce qui était plus remarquable, à intéresser et à charmer un esprit de la trempe de Yalla. Histoire, hélas, de beaucoup de prodiges !
Un point de la lettre de Yalla qui mérite encore d’être relevé concerne l’âge que donne à Fernand l’humaniste italien : dix-huit ou dix-neuf ans, ce qui s’accorde avec le dire de plusieurs chroniqueurs, mais se trouve, d’autre part, comme l’a montré J. Ilavet, en contradiction formelle avec l’épitaphe du docteur qui le fait mourir en 1486, à soixantecinq ans. Sans doute, ces dix-huit ou dix-neuf ans, c’était l’âge que Fernand lui-même se donnait en 1444 : on ne saurait être surpris qu’il ait cherché à se rajeunir un peu afin d’étonner encore plus le public qui se pressait à ses argumentations.
Comme il appert du document de trésorerie produit plus haut, Alphonse fit au recommandé de Yalla un accueil honorable : il le nomma son confesseur et lui servit une pension ; mais ces bonnes dispositions ne paraissent pas avoir duré longtemps. S’il faut en croire le rapport d’un grammairien de Gênes dont il sera parlé tout à l’heure, Alphonse se serait vite dégoûté de l’Espagnol, ne le jugeant pas à la hauteur des Italiens de son entourage : « Rex, ut nosti, catus liomo », écrit ce grammairien à un de ses amis, « suae gentis hominem ferre noluit, quia, praeter nostros, omnes inscios et barbaros vocat ». Quoi qu’il en soit d’une appréciation si dédaigneuse et bien digne de l'incommensurable orgueil de ces humanistes italiens, Fernand ne demeura pas plus d’une année à la cour de Naples, puisque nous le retrouvons, dans l’été de 1445, en France où il devait remporter de grands succès, mais se voir en butte aussi à la haine et à l’envie des docteurs parisiens, qui, paraît-il, ne toléraient pas volontiers la concurrence étrangère. Son séjour en France dura moins longtemps encore (et pour
ftcio omnis et investigandi et inveniendi naluram scibilis, que M. Menéndez y Pelayo a fait copier en Italie et qu’il se propose de publier (M. Menéndez y Pelayo, Ensayos de critica filosôftca, Madrid, 1892, p. 95).
ET LES HUMANISTES ITALIENS
cause) que celui qu’il avait fait à Naples; il ne lui fut toutefois pas inutile et les luttes homériques qu’il soutint, au collège de Navarre, contre les élèves de l’Université de Paris, aiguisèrent ses facultés, le renseignant aussi très utilement sur les petitesses des doctes. L’Italie, au reste, l’attirait toujours; là seulement il pouvait trouver un asile paisible et une protection efficace auprès de quelque prince ou pape humaniste, là seulement il pouvait se livrer à ces exercices de gymnastique intellectuelle qui lui étaient chers et avancer les études qu’il avait entreprises, sous la direction et dans le commerce des meilleurs maîtres d’alors. C’est ce qu’a bien compris un de ses contemporains et compatriotes, Juan de Lucena: « Fernand de Cordoue, dit-il, le plus grand luminaire de nos jours, instruit dans les écoles françaises, a été se laver dans les fontaines de l’Italie et a tout appris de nouveau, comme un enfant L »
J. Havet perdait la trace de maître Fernand au commencement de l’année 1446 ; il admettait seulement, sur la foi d’un document des archives de Châlons-sur-Marne, qu'il avait pu se rendre en Allemagne et notamment à Cologne au printemps de ladite année. Si ce voyage sur les bords du Rhin en 1446 était prouvé, ce serait peut-être alors qu’il faudrait placer la rencontre de Fernand avec l’empereur Frédéric III, qui, « émerveillé », rapporte Juan de Lucena, « qu’un jeune homme de vingt ans eût réussi à absorber une pareille somme de science, lit peindre son portrait dans une salle où, chaque fois qu’il entrait, il ôtait son chapeau comme devant l’oracle d’Apollon » 1 2. En tout cas cette excursion fut rapide : Fernand avait hâte de rentrer en Italie.
Il y rentra, en effet, et, nous le savons maintenant, par Gênes, où il donna, le 6 juin 1446, une séance de dialectique devant cinq mille auditeurs : vingt huit questions, proposées par les docteurs de la localité, y furent discutées par l’Espagnol, qui étonna surtout l’auditoire en défilant un prodi-
1. Carta exhortatoria d las letras, dans les Opûsculos literarios de los j siglos XIV d XV, publ. par D. Antonio Paz y Melia. Madrid, 1892, p. 215.
2. Juan de Lucena, Libro de vida beata, dans les Opûsculos, etc., p. 162..