‹ Mélanges Julien HavetChapitre 461 sur 567 · PAR M. GASTON PARIS · texte numérisé non relu

PAR M. GASTON PARIS

Si l'on se souvient aujourd’hui du roi Pépin \ en dehors du monde des érudits, c’est parce qu’il a été le premier roi de la race carolingienne et le père de Charlemagne. Son nom est, en outre, devenu inséparable du surnom de « bref », mot qui n’a même, en français, son sens latin de « petit de taille» qu’en s’appliquant à lui. Cependant notre ancienne épopée ne faisait pas à son souvenir une place aussi restreinte : il a été l’objet de récits et de chants épiques, qui ont presque tous disparu, mais qui ont laissé certaines traces ; il joue en outre, dans diverses chansons de geste conservées, un rôle peu glorieux, il est vrai, mais central. Je voudrais esquisser ici ce qu’on peut appeler l’histoire poétique de Pépin ; il y aurait certainement beaucoup à faire pour compléter ces indications 1 2. Si l’ami regretté en

1. Je suis l’usage qui prévaut depuis quelque temps en imprimant Pépin; mais anciennement la première voyelle de ce nom était un e féminin (venu du premier i de Pipin = Pippînum par dissimilation). C’est ce qui explique les formes variées comme Peupin, Pupin, Popin, Poupin. L’histoire du nom commun pépin, d’origine inconnue et propre au français, est pareille à celle du nom propre. Dans son avant-dernière édition, l’Académie écrivait encor e pépin (et cette prononciation s’entend encore) ; mais elle écrivait pépinière : cette inconséquence, signalée par Littré, a disparu de l’édition de 1878, où on lit pépin comme pépinière. Notons que c’est par erreur que Carpentier, suivi par Littré, attribue à pépin, dans un texte du xive siècle, le sens de « jardinier » : les Pépins de la Pepiniere sont les membres d’une famille Pépin dont la résidence s’appelait la Pépinière.

2. J’ai donné jadis une première ébauche de cette esquisse dans l'Histoire poétique de Charlemagne, liv. 11, ch. ii. Je rectifie ici tacitement quelques

souvenir de qui je publie ces pages était encore là, il m’aurait certainement fourni, pour la partie historique, plus d’une addition ou rectification ; en les écrivant, comme chaque fois qu’il m’arrive de toucher à quelque sujet des époques mérovingienne ou carolingienne, je sens cruellement le vide que sa mort imprévue a ouvert dans nos rangs.

Il semble que la filiation de Pépin n’ait jamais dû s’oublier : en effet le nom de Charles Martel est resté vivant dans l’épopée. Toutefois il n’y a, à ma connaissance, parmi nos chansons, que les Lorrains où le père de Pépin, Charles Martel, soit désigné avec exactitude 1 ; il est vrai qu’il est donné comme roi et même empereur, ce qui était bien naturel ; mais d’ailleurs ses rapports avec l’Église, des biens

erreurs de détail contenues dans ce passage, et surtout j’ajoute des renseignements nouveaux. Je laisse presque entièrement de côté, comme on le verra, l’histoire du mariage de Pépin avec Berte, qui remplit la plus grande partie du chapitre de Y Histoire poétique. — Mon ami Pio Rajna a bien voulu m’envoyer le chapitre qu’il avait écrit sur Anseïs et Pépin pour ses Origines de l'épopée française, et qu’au dernier moment il a laissé de côté. Ce chapitre m’est arrivé quand la présente étude était à l’impression ^’ai pu cependant encore profiter de quelques indications de l’auteur (par exemple en ce qui concerne Gaifier de Bordeaux, dont j’avais oublié de parler).

1. On peut y ajouter Auberi le Bourguignon , qui se rattache aux Lorrains en cela comme en plus d’un autre trait. Je ne compte pas la Berte d’Adenet, qui ne fait dans son prologue que suivre les Lorrains. Il en est de même de la petite et curieuse Chronique des rois de France (Jubinal, Nouv. Bec., t. II, p. 21), où une histoire absolument fantastique des premiers rois de France donne comme onzième roi « Ancheïs », père de « Philippe le Gros » : Et après vint Charles Martiax, Qui clers haï et Sarrasins, Après lui vint ses fils Pépins. On pourrait ajouter le témoignage de Girart de Roussillon, où Charles Martel était sans doute originairement le vrai Charles Martel et n’a été confondu que par des arrangeurs relativement récents avec Charles le Chauve (voy. P. Meyer, Girart de Roussillon, p. lviii ; Rajna, Le origini dell’ epopea francese, p. 233 ; Stimming, Girart von Rossillon, p. 47-74) : Pépin y est représenté comme le fils de Charles Martel et est qualifié (traduction P. Meyer, § 561) de « damoiseau de bonne mine, sage, courtois, plein de libéralité » ; plus loin (§ 616) on voit Girard emmener le jeune Pépin à Rome et le faire couronner roi des Romains. Mais toute la partie du poème où figure Pépin est d’un renouveleur, probablement moine, qui était assez savant pour introduire le fils historique de Charles Martel dans son roman. Voy. aussi Feist, Zur Kripih der Bertasage (Marbourg, 1886), p. 33,

de laquelle il s’empare pour subvenir à ses frais de guerre, sont présentés avec une certaine fidélité. Charles Martel étant mort (de blessures reçues dans un grand combat), son fils « Pepinet », encore tout jeune, est couronné grâce à la vigoureuse intervention du lorrain Hervi. Tout cela est de l’invention pure, mais conserve au moins la tradition authentique en ce qui concerne le père de Pépin. Il n’en est pas de même ailleurs. Jean Bodel ', dans sa Chanson des Saisnes, fait de Pépin le fils d’Anseïs. Cet Anseïs aurait été lui-même le fils naturel d’une femme d’humble condition (fille d’un vacher) et de Garin 1 2, qui avait été élu roi de France après la mort, sans héritiers, de Charles le Chauve et de Charles Martel, derniers rois du lignage de Clodoïs et de son fils Floovent. Élevé dans l’obscurité, Anseïs s’était fait connaître par un exploit éclatant. Les descendants du « Saisne » Brunamont, qui avait épousé la fille de Floovent, revendiquaient la couronne de France, et il avait été convenu que la question serait décidée par un combat singulier entre deux champions ; mais aucun Français n’osait combattre le redoutable Brohier, quand Anseïs, simple écuyer, se présenta. On l’arma chevalier sur le champ : il vainquit Brohier, et les Saisnes se retirèrent tout confus. Anseïs fut alors couronné roi à Saint- Denis, et c’est de lui que naquit Pépin. Ce récit était certainement le sujet d’un poème ancien 3 qui s’est perdu, mais non sans avoir laissé quelques autres traces dans la tradition et sans avoir rendu célèbre le nom d’An-

1. La Chanson des Saisnes, par Jean Bodel, p. p. Francisque Michel (Paris, 1839), t. I, p. 4-9 et 165-166.

2. Ce Garin est appelé le Pohier (Picard) dans le premier passage (la variante isolée d’un ms., Pontier, est à rejeter); dans le second passage, il est appelé, suivant chacun des trois manuscrits consultés par l’éditeur, Garin de Baiviere, de Sansuerre ou de Lancele, et semble être donné comme appartenant au « parage » des rois précédents. Dans le dernier passage deux des trois mss. portent Girart au lieu de Garin, mais les trois mss. donnant Garin au second passage, c’est ce nom qui est authentique.

3. Ancien relativement, car il est clair que nous avons là l’application à un personnage dont on ne savait plus guère que le nom d’un lieu commun que nous retrouvons plus d’une fois dans notre épopée.

seïs \ Ce nom est, en réalité, celui dn bisaïeul de notre Pépin, Ansegisus ou Ansegisilus, père de Pépin II, « le Moyen », comme on l’appelle pour le distinguer de son grand-père et de son petit-fils 2. Dès lors on peut se demander si le roi Pépin n’a pas pris, dans certains récits légendaires qui le concernent, la place de son grand-père, comme l’a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel. Ce qui appuie cette hypothèse, c’est qu’il semble que le fameux surnom de Brevis, aujourd’hui inséparable du nom du roi Pépin, appartenait originairement à son aïeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne à l’un ou à l’autre, ni ne parle de l’exiguïté de leur taille, et celui des deux qui est le plus anciennement désigné comme petit est même le roi et non le maire du palais. Mais le fait que des auteurs du xie et du xiie siècle attribuent le surnom de Brevis à celui-ci 3

1. La locution des le lens Anseïs ( Ansehier , Anseï), pour indiquer une époque très ancienne, se trouve, par exemple, dans le Chevalier au Cygne (éd. Hippeau, v. 318), dans Doon de Maience (v. 5031, 5860) et dans Simon de Fouille (Gautier, Épop. fr., 2e éd., t. Il, p. 348). Dans Foucon de Candie, le roi Louis est appelé le bon roi du lignage Anseïs (éd. Tarbé, p. 160). C’est bien probablement le même Anseïs dont Guiraut de Cabreira, dans son célèbre Ensenhamen, reproche au jongleur Cabra de ne pas connaître la chanson (Bartsch, Clirest. prov., 4°éd., col. 86).

2. On sait que les noms de Pépin de Landen et de Pépin d'Héristal ou de Herstal, qui figurent encore dans nos histoires, n’ont aucun fondement historique et ne paraissent pas avoir été inventés avant le xine siècle. Il serait vraiment temps de les faire disparaître. M. André Berthelot, en parlant du second Pépin (Histoire générale du ive siècle à nos jours, par Lavisse et Rambaud, t. I, 1893, p. 277), dit : « Pépin le Jeune, que nous appelons d’Héristal. » J’aurais préféré que l’auteur, qui est d’ailleurs très bien informé, eût dit : « qu’il ne faut pas appeler d’Héristal. »

3. Adémar de Chabanais le désigne (liv. I, ch. lxix) comme Pipinus Brevis, et(liv. II, ch. i) Pipinus Vetuius vel Brevis. Il est également appelé Pippinus Brevis dans un Catalogus regum Francorum du xne siècle (Pertz, SS., V, 18), et dans les Nomma regum Francorum (1180) on lit encore : Karolus Marlellus, filius Pippini brevis stdturae, qui filius fuit Ansigisi (Pertz, SS. , X,

1 38). Les Chroniques de Saint-Denis suivent encore la même tradition : « Cet Ansegise fu pere Pépin le Brief le pere Charle Martel (liv. V, ch. xxm; cf. ch. xx, où le ms. suivi dans l’édition offre d’ailleurs un texte très tronqué). » Paulin Paris remarque même à ce propos : « Tous les anciens chroniqueurs français ont donné au père de Charles Martel le surnom qui n’est pourtant resté qu’à son fils. » — Le chroniqueur italien Jacques d’Acqui (fin du xme siècle) s’embrouille étrangement dans ses réminiscences sur les deux Pépin, où il en mêle de plus confuses encore sur saint Arnulf et Anseïs, fondus en un

paraît très probant: il est, en effet, naturel que l’on ait fait passer le surnom d’un grand-père complètement oublié à un petit-fils beaucoup plus en vue \ tandis que l’inverse ne s’expliquerait pas. Le vrai Pépin le Bref est donc bien probablement le fils d’Anseïs, le père de Charles Martel 2.

Je dis « le vrai Pépin le Bref » ; mais pour celui-ci même il est fort possible que le surnom ait son origine dans la poésie et non dans la réalité 3. On a remarqué, en effet, avec raison, que pour le roi Pépin ce surnom est intimement lié

Alnulfus de Assigio. Le passage est assez curieux pour être cité comme un échantillon des connaissances historiques du temps. Voici comment Jacques esquisse l’histoire des Carolingiens : « Primus omnium in principio parentelle absque regno fuit cornes Alnulfus de Assigio, vir sanctus, qui a baronihus Francorum fuit vocatus ad regendum [regnum| Francie sicut vicarius et non sicut rex, donec proceres regem facerent. Iste stando in vicaria genuit filium nomine Pypinum,corpore parvulum, quem regni gubernatores Francie statim regem fecerunt, et sic est primus rex de secunda familia que vocatur de familia Karoli magni. Hic Pipinus genuit... Karolum Martellum... Iste genuit duos filios, scilicet Karoium et Pipinum secundum. » C’est, donc le père de Charles Martel qui est parvulus corpore ; mais plus loin nous lisons : « Pipinum regem Francorum primus istius nominis sequitur in regno filius ejus Karolus Martellus... Iste habuit très filios, scilicet Pipinum nanum, qui fuit Pipinus secundus, et Karolummanum et Grossonem (Mon. hist. patr., III, 1399, 1478). » Jacques d’Acqui dépend ici comme en beaucoup de points de Godefroi de Viterbe.

1. C’est de même que Hugues Ccipet porte couramment le surnom qui appartient réellement à son père et non à lui.

2. Le plus ancien document sur la « brièveté » du roi Pépin est le passage du moine de Saint-Gai 1 dont il sera parlé tout à l’heure. On ne trouve ensuite rien dans les textes latins jusqu’aux Annales Elnonenses minores (1064), où on lit : Karolus imperator filius Pippini parvi (Pertz, SS., V, 18); dans la Genealogia regum Franciae comitumque Flandriae (1120), en vers rythmiques, on trouve également : Karolus quippe Martellus a Pippino nobili Genuit parvum Pippinum, patrem magni Karoli (Pertz, SS., IX, 308). Ces textes sont cités par MM. Hahn (Jahrbücher des frank. Reichs, 741-752, p. 9, n. 6), et Œlsner ( Jahrbücher des fr. R. unter Kbnig Pippin, p. 11, n. 6); et ces deux savants sont portés à penser que le surnom de Prévis appartient originairement au second Pépin et non au troisième.

3. M. A. Berthelot ( Histoire générale du ive siècle à nos jours , t. 1, 1893, p. 297) remarque sur le roi Pépin : « Le surnom sous lequel il est connu, le Bref, parait n’être qu’une traduction de son nom même de Pépin. » Je ne sais où l'auteur a pris cette idée. Le nom de Pippin, qui, si je ne me trompe, apparaît pour la première fois avec Pépin le Vieux (dit à tort de Landen), grand-père maternel de Pépin le Moyen, et n’a jamais été porté que par ses descendants, est d’une origine inconnue, d'une forme assez singulière et d’une signification tout à fait obscure.

à l’épisode de son combat contre un lion, épisode qui appartient certainement à la légende. Si le surnom a été primitivement donné à Pépin II, c’est lui aussi qui a dû être avant son petit-fils le héros de l’épisode en question. Mais dans la tradition qui nous est parvenue il n’est attribué qu’au roi Pépin, père de Charlemagne. Cette tradition se présente sous trois formes différentes. La plus ancienne est dans le livre célèbre qu’un moine de Saint-Gall, bien probablement Notker le bègue ', offrit à Charles le Gros en 884. Il est curieux de constater que déjà dans la famille impériale l’attribution de cette histoire au père de Charlemagne (trisaïeul de Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scène, dans le récit de Notker, n’est pas déterminé : Pépin, sachant que les principaux chefs francs le méprisent (évidemment à cause de sa petite taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renversé le taureau et va le dévorer, il descend seul de son trône, au milieu de la terreur de tous les assistants, et tranche d’un coup d’épée la tête des deux animaux féroces ; puis, s’adressant aux grands stupéfaits : « Croyezvous, leur dit-il, que je puisse être votre maître? N’avezvous pas entendu raconter ce que le petit David a fait à l’immense Goliath ouïe tout petit (brevissimus) Alexandre à ses gigantesques compagnons? 1 2 » Le livre de Notker est resté à peu près inconnu au moyen âge ; c’est donc dans la tradition orale qu’un interpolateur du biographe de Louis le Pieux connu sous le nom de l’Astronome limousin a dû puiser la connaissance de cette histoire, à laquelle il fait

1. Voy. Scherer, Gesch. der deutscli. Literatur, 4e éd. (Berlin, 1887), p. 816.

2. L. 11, c. xsiii. Je ne sais d’où provient ce conte du petit Alexandre matant ses procerissimos satellites ; en tout cas on peut être sûr que l’allusion est du fait du rédacteur monacal. — Dans le chapitre suivant, Notice raconte un trait de courage de Pépin encore plus extraordinaire : il rencontre, à Aix, 1’ « ennemi » lui-même, et le transperce de son épée ; mais comme il n’a frappé qu’une ombre, l’épée violemment poussée s’enfonce dans le sol si profondément qu’il a la plus grande peine à la retirer. Sans s’émouvoir, Pépin fait évacuer l’eau souillée par le contact de l’esprit immonde et prend le bain qu’il avait l'intention de prendre. C’est, on le voit, par avance un vrai Richard sans Peur (cf. ci-dessous, p. 613, n. 2)

Page 1