‹ Mélanges Julien HavetChapitre 462 sur 567 · O. PARIS · texte numérisé non relu

O. PARIS

allusion en la plaçant à la villa royale de Ferrières en Gâtinais L C’est aussi de la tradition que s’était inspiré le sculpteur qui, au xmc siècle, avait représenté au portail de Notre- Dame de Paris le roi Pépin debout sur le lion qu’il vient de tuer 1 2. Du moins les historiens latins ou français ne contiennent, que je sache, aucune mention de cette histoire jusqu’à la publication en 1601, par Canisius, de l’œuvre du moine de Saint-Gall.

Le récit d’Adenet le Roi est tout différent de celui de Notker : la scène est à Paris ; un lion terrible, qu’on nourrissait depuis longtemps, brise la cage où il était enfermé, tue son gardien, et se lance dans le jardin où le roi Charles Martel, entouré de sa famille, prenait son repas ; le roi s’enfuit avec sa femme, mais Pépin s’empare d’un épieu, marche au lion et lui enfonce l’épieu dans la poitrine ; il n’avait alors que vingt ans 3. Adenet a-t-il suivi une tradition particulière, ou s’est-il borné à développer la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, à savoir que Pépin avait tué un lion 4 ? La seconde hypothèse serait assez plausible : la prouesse de Pépin est ici plus banale que chez Notker, et un trait de courage tout à fait analogue a été attribué à d’autres qu’à lui 5. Toutefois un témoignage notablement antérieur à Adenet nous disant aussi que Pépin A Paris le lion vainqui 6, il faut plutôt croire que la scène

1. Pertz, SS., II, 641. Ce passage a été interpolé par un moine de Ferrières dans une énumération de monastères aquitains restaurés ou fondés par Pépin, au milieu desquels l'abbaye de Ferrières est tout à fait déplacée (voy. D. Bouquet, VI, 95, n.).

2. Voyez les descriptions anciennes des statues de rois au portail de Notre- Dame. Le lion dans cette représentation n’était pas décapité ; il semble donc que l’artiste avait suivi une version plus semblable à celle d’Adenet qu’à celle de Notker.

3. Berte uus grans pies, éd. Scheler, v. 36-78. La mise en prose de Berlin ne lui donne que seize ou dix-sept ans.

4. Les allusions à ce haut fait sont généralement très vagues et ne sont pas nombreuses. On lit, par exemple, Pépin gui ocist le lion dans Mainet (IV, 55) et dans Doon de la Roche (v. 2042 ; cf. 2219).

5. Voy. P. Cassel, Lowenkümpfe (Berlin, 1875). Dans cette étude d’ailleurs fort savante, mais gâtée par des rêveries mystiques, l’auteur, chose singulière, a précisément oublié le fameux combat de Pépin.

6. Le Roman du comte de Poitiers, p. p. Francisque Michel (Paris, 1831), v. 12.

s’était anciennement localisée dans le palais de Paris, et dès lors il est probable qu’elle avait pris la forme qu’elle a chez Adenet *.

Tout autre encore est la façon dont le compilateur liégeois Jean des Prés ou d’Outremeuse, au xive siècle, raconte l’exploit de Pépin. Celui-ci, du vivant encore de son père, a secouru le roi Udelon de Bavière contre les Hongrois et les Danois ; il atteint, dans une forêt, le roi Julien de Danemark qui s’enfuyait, le combat et va le tuer, « quant un grant lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la corant1 2 ». Le lion attaque Pépin; une lutte terrible s’engage; enfin Pépin peut tirer son couteau et tue le lion : « Après vint a son cheval, qui mult estoit navreis, et atachat le lion a la couwe de son cheval et l’amenat avuecli al’oust. » Rentré en France, « adont fist le petis Pépin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx foree de strain ; si en lisent tous les Franchois grant fleste, et fut pendue en palais a Paris 3 ». Nous avons sans doute encore ici un simple développement, dû à l’auteur de quelqu’un des nombreux poèmes inconnus de nous qui garnissaient l’extraordinaire « librairie » de Jean d’Outremeuse, de la donnée légendaire du lion tué par Pépin.

Quoi qu’il en soit, le souvenir de cet acte héroïque était indissolublement lié à celui de la petite taille du héros, et l’un et l’autre s’étaient attachés au père de Charlemagne : l’imagination se plaisait au contraste de sa petitesse avec la grandeur légendaire de son fils. Dans le poème perdu du Couronnement de Charles, dont nous possédons un abrégé norvégien, les Français, en voyant le jeune roi monté sur un puissant cheval, remercient Dieu d’avoir permis qu’un

1. Voyez aussi la remarque faite plus haut sur la statue de Notre-Dame.

2. Un lion dans une forêt de Bavière, cela n’a rien d’extraordinaire pour un romancier du xiue ou du xive siècle. Mais Jean des Prés, rationaliste à sa manière, a trouvé l)on d’ajouter une explication : « Chis lyons avoit longtemps devant esteit aporteis de Tharse en une hughe de fier, et avoit esteit presenteit al roy de Beahvier ; mains ons l’avoit si mal gardeit qu’ilh escapat et entrât en chis bois, si n’osoit la passeir nullui, car ilh devoroit les gens mult crueusement. »

3. Ly mireor des hestores (Bruxelles, in-4»), t. Il, p. 409, 440.

homme aussi petit que l’était Pépin ait pu engendrer un fils aussi grand Son nom se présente rarement dans les textes sans être accompagné de l’épithète « petit » 2. Cette petitesse n’est pas toujours excessive : elle n’était même réelle, dit Jean d’Outremeuse, que relativement à la haute stature de ses contemporains. On pouvait d’ailleurs l’apprécier, car, d’après une légende de provenance érudite qui courait le pays de Liège aux xme et xive siècles, Pépin avait élevé dans l’église de Herstal un crucifix qui était juste de sa taille, et cette taille était de cinq pieds, ce qui était une grandeur raisonnable 3. D’après Adenet il avait même cinq

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