‹ Mélanges Julien HavetChapitre 469 sur 567 · G. PARIS · texte numérisé non relu

G. PARIS

La part que prit Pépin lui-même à cette lutte héréditaire formait évidemment le plus glorieux épisode de son histoire poétique. Pépin fit réellement la guerre aux Saxons, et du vivant de son père et quand il fut devenu maire du palais, puis roi (en 753 notamment il mena en Saxe une campagne victorieuse). Mais les maigres annales du temps ne nous donnent aucun détail sur ces expéditions, et nous ne savons jusqu’à quel point l’histoire a inspiré la poésie L Le grand exploit que celle-ci attribue à Pépin, c’est d’avoir tué de sa main le roi Justamont, le père du célèbre Guitequin. Dans l’ancienne chanson des Saisies dont la cinquième branche de la Karlamagnus Saga nous a conservé une traduction, cet exploit est rappelé d’une façon assez dramatique dans un dialogue entre Guiteclin (Guitalin) et Charlemagne, séparés par le fleuve sur lequel Charles construit un pont. Guiteclin lui demande de quel droit il envahit son pays; l’empereur répond que la Saxe est son patrimoine, car Pépin son père la possédait. Guiteclin réplique , avec force invectives , que Charles n’est pas même roi légitime de France , car il n’est que le bâtard de Pépin 2, qui l’engendra un jour en revenant

fonel, fils de Ganelon. Le ms. de Lyon de Ronceveaux (éd. Fôrster) se termine, après avoir raconté la mort de Pinabel et de Ganelon, *par ces vers :

Puis en otilen France moût dolerous tormant,

Et de ce muit la guerre de Grifonel l’enfant.

1. Les Annales Metteuses (voy. ci-dessus, p. 613), nous présentent, dans les guerres de Pépin outre Rhin, une scène dont le pendant se trouvait déjà dans le vieux poème sur Clotaire dont le Liber historiae Francorum nous a conservé un résumé : Pépin, combattant (en 743) contre le duc de Bavière Ogdilo, qui a avec lui Saxones et Alamannos, se trouve séparé des ennemis par le Lech : « Provocati tandem Franci inrisionibus gentis illius, indignatione commoti, periculo se dederunt, etc. » (Pertz, SS., I, 328); la même scène se reproduit plus tard entre Pépin et les Saxons des deux côtés de l’Ocker (ib., 330). Ces insultes et ces provocations entre Saisnes et Francs d’une rive d’un fleuve à l’autre sont typiques pour les guerres de Saxe, et on les retrouve dans les chansons consacrées à Charlemagne comme dans celles qui célébraient Clotaire.

2. Je suis ici la leçon de la famille B (qui a passé à la version danoise). Le

de la chasse: quand il naquit, on l’exposa devant les portes de Saint-Denis, et il y fut recueilli et élevé par charité. Charlemagne réplique qu’il est le fils de Pépin et de sa femme épousée ; son père Pépin a tué, pour de justes causes, le père de Guiteclin et l’a emmené lui-même en France, où il a renié ses idoles et accepté le baptême; il a reçu alors la Saxe en fief; mais aussitôt il est retourné au service du diable. Guiteclin se répand en menaces et jure de venger la mort de son père h — Ce père, tué par Pépin, n’est pas nommé ici; mais le renouvellement des Saisnes par Jean Bodel, quoiqu’il ait omis cette scène, nous apprend que c’était .Justamont. Après avoir parlé d’Anseïs, Bodel nous dit :

Cil fu peres Pépin le vassal droiturier,

Qui puis reflst as Saisnes maint mortel encombrier,

Et ocist Justamont voirement sanz cuidier :

Guiteclins le cuida puis vers Charlon vengier ;

Li fil après les peres repristrent le mestier 2.

Ailleurs il dit expressément :

Guiteclins de Saissoigne, qui fu fiz Justamont 3.

Dans Oger le Danois on dit, en parlant de Charles : Pépins ses peres si ocist Justamont 4.

La Chronique des rois de France dit de Pépin :

ms. A donne « Ornolf » au lieu de Pépin, et on est tenté de voir là un souvenir d’Arnulf, le père d’Anseïs et le chef réel de la lignée carolingienne. Mais la réponse de Charles semble plutôt s’appliquer à l’accusation que formule la rédaction B, et on a là sans doute le reste d’une ancienne version des Enfances de Charles Martel, plus tard transportées à Charlemagne : on sait que Charles Martel était réellement bâtard de Pépin « le Moyen ».

1. Karlamagnus Saga, éd. Unger (Christiania, 1860), V, 25-26. Cf. Bibl. de l’Éc. des Chartes, 6e série, t. 1, p. 28; Pedersens Danske Skrifter, éd. Brandt (Copenhague, 1856), p. 77.

2. La Chanson des Saxons, p.p. Francisque Michel (Paris, 1839), t. I, p. 9. Voy. encore p. 25.

4. La chevalerie Ogier de Danemarche, p.p. Barrois (Paris, 1842), v. 9877. Plus loin Brehus, s'adressant à Charles lui-même, lui dit : Pépins les peres , li malvais nains puant, Roi Justamont rochist il vraiemant, En traïson, ce dient Aufrieant (v. 9946).

Par force conquist Justamont l.

La chanson de Mainet ajoute à ce renseignement quelques détails qui nous montrent que le poème sur les guerres de Pépin en Saxe avait dû subir un remaniement assez récent, puisqu’on y voyait figurer « Carsadoine de Perse » à côté du Saisne Justamont. Les compagnons de Mainet (Charles), émerveillés de ses premiers exploits, s’écrient :

Ahi ! sire, quels estes, gentis fieus a baron !

Ja fus tu fieus Pépin qui ocist le lion,

Et vainqui en bataille le Saisne Justamont :

Il li caupa le chief , n’i feri se li non ;

Carsadoine de Perse mist il en sa prison;

Et si conquist Saisoigne par l’art de l’esperon 2.

C’est à la même chanson que se rapporte une allusion de Doon de la Roche , où on voit que ce Carsadoine était le frère de Justamont 3.

D’après Jean des Prés, c’est dans une guerre menée par son père « Charmartel » que Pépin tua « l’ajoiant Juscalmont », haut de quinze pieds (tandis que Pépin n’en avait que cinq) : il lui coupe la tête (comme dans Mainet ) et la rapporte au bout de sa lance 4 5 ; les Sarrasins s’enfuient s. Le

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