G. PARIS
Dans plusieurs poèmes français, Pépin est présenté comme le roi régnant, mais il ne prend à l’action qu’une part accessoire et généralement peu honorable. Tel est le cas surtout pour le vaste cycle des Lorrains : il y joue un rôle constant, mais un rôle lamentable. Mis sur le trône par Hervi de Metz, il refuse de le secourir quand les Hongrois le menacent, si bien qu’Hervi renonce à son hommage. Plus tard, réconcilié avec les fils d’Hervi, il se laisse décider par eux à aller repousser les Sarrasins en Maurienne, mais il tombe malade à Lyon, et les Français combattent sans lui. Après des guerres entre ses barons qu’il n’essaie pas d’empêcher ou auxquelles il se mêle sans grand souci de la justice, il enlève à Garin, à l’aide d’une machination cléricale, la main de Blanchefleur de Maurienne, que son père le roi Tierri avait expressément destinée au fils d’Hervi. Dès lors entre les Bordelais et les Lorrains se déchaîne une guerre implacable, qui 11e s’arrête par moments que pour reprendre avec plus de fureur, et qui se déroule pendant trois générations devant le roi Pépin, ballotté sans cesse dans cet orage qu’il essaie en vain d’apaiser, dominé par son impérieuse épouse qu’un penchant secret rattache à son premier fiancé jouet impuissant entre les mains des terribles
1. Un passage curieux de certains manuscrits, que P. Paris n’a pas admis dans son édition de Garin, mais dont il a rendu le sens dans sa traduction ( Garin le Loherain, chanson de geste mise en nouveau langage, Paris, 1862? p. 138), tend à faire croire que dans certaines versions l’affection de Blanchelleur pour son cousin Garin n’était pas restreinte à une honnête amitié. C’est le jour même de ses noces que la jeune reine compare l’époux qu’elle vient de prendre à celui qu’elle aurait pu avoir (je mets en italique les vers que j ajoute, d’après une note de mon père, au texte imprimé) : « Devant le roi esta en pies Garins, De la grant coupe servi le roi Pépin : Gent ot le cors, molé et eschevi, En nule terre plus bel de lui ne vi. Bien le regarde la franche empereris: Forment li siet et o moût li abelist; D’eures en autres a regardé Pépin (cd. le regarde Pépin), Qui li resam hic si menuz et peliz ■' Moût se repent quant ele a sa cort vint, Qu’en Moriane n’avoit 'mandé Garin , El l'esposast et feïst son plaisir; Mais ne puet estre, dés or i a failli. » Dans Girbert de Metz, Fromont accuse Blanchefleur d’être la maîtresse à la fois des deux fils de Garin, dont leur cousin Hernaud favorise les amours, pendant que le mari n ose se
adversaires. Les infatigables continuateurs des premiers récits finissent pourtant par s’apercevoir que la vie de ce roi traditionnel de l’épopée lorraine se prolonge au-delà de toute vraisemblance : ils annoncent enfin sa mort \ et c’est sous son fils Charlemagne qu’ils placent les derniers épisodes de la grande guerre 2.
Le poème à’Auberi le Bourguignon, qui offre plus d’un rapport avec l’épopée des Lorrains,, lui ressemble encore dans la façon dont il représente et fait agir le roi Pépin, qui y figure surtout dans la dernière partie. Après avoir protégé la juste cause d’Auberi et de Gacelin, il se laisse deux fois acheter par les présents du traître Lambert, et s’il finit par rendre justice à Gacelin et même par le couronner roi de Bavière, c’est que celui-ci a triomphé de tons ses ennemis et que Dieu lui a montré une visible protection3.
Pépin ne joue pas un rôle beaucoup plus brillant dans les diverses versions du roman de Landri, fils de sa sœur (ou de sa fille) Olive, mariée à Doon de la Roche (où à Iïugon). Il se laisse convaincre sottement du crime imputé à l’innocente jeune femme, et reçoit du traître qui l’a calomniée de riches présents qui le gagnent à sa cause; plus tard cependant, dans l’une au moins des versions, il prend en main le bon droit et contribue à le faire triompher 4.
Ce n’est que dans les versions franco-italiennes ou italiennes de Bovon de Hanstone que le roi (ou l’empereur)
plaindre : « Girberz la tient, et si la sert Gerins, S’en est richeuz Hernaudez li petiz, Si en est cous l’emperere Pépins : Tant est solïranz qu'il n’en ose tentir (Roman. Studien, t. I, p. 516). » Je donne le texte qui résulte de la comparaison des manuscrits. Le mot richeut est un nom propre de femme, devenu synonyme d’« entremetteuse » et ici appliqué à un homme : M. Godefroy, qui cite ce passage, propose de traduire richous, que donne le manuscrit suivi par M. Stengel, par « qui possède ».
1. .Te n’ai pas trouvé cette indication dans nos manuscrits, mais elle résulte de la substitution de Charlemagne à Pépin dans le poème français qui a servi de base à l’imitation néerlandaise (voy. la note suivante).
2. Voy. G. Huet, Les fragments de la traduction néerlandaise des Lorrains ( Romani a , t. XXII), p. 363.
3. Voyez Le Roman d’Aubery le Bourgoiyg, p. p. Tarbé (Reims, 1849).
4. Sur les différentes versions de ce roman, voy. Ward, A Catalogue of romances in the British Muséum, 1. 1, p. 671.
Pépin intervient; majs ces versions reposent certainement sur un original français que nous n’avons plus. Dans le Bot on franco-italien, dans le Bovo vénitien, dans le Buovo en octaves toscan et dans les Reali di Francia , Pépin, gagné par l’or du traître Doon de Mayence, vient assiéger Bovon dans Hanstone (Antona); mais cette expédition malhonnête tourne à sa confusion : il est fait prisonnier, et n’est délivré qu’en remettant à Bovon comme otage son lils, le petit Charles, que Bovon lui renvoie plus tard avec magnanimité '.
Dans le roman du Comte de Poitiers 1 2 3, Pépin n’est du moins pas présenté sous un aspect ridicule ou déshonorant. Le caprice du poète lui a fait rattacher au règne de ce roi, dont il connaissait de beaux faits d’armes, un récit qui n’a évidemment rien à faire avec lui et qui est une variante du thème si répandu que nous connaissons surtout par le Cymbeline de Shakespeare. Pépin montre seulement trop de facilité à accepter comme vraie une accusation calomnieuse ; en cela, il ressemble à tous les rois des contes populaires et surtout de nos vieux contes épiques.
Le seul poème conservé dont Pépin soit à proprement parler le protagoniste est la Berte aux grands pieds d’Adenet, à laquelle il faut rattacher toutes les variantes de 1a, légende qui en fait le sujet. Je n’étudierai pas ici ces variantes, qui ont déjà fait l’objet de plus d’une comparaison critique j et qui appelleraient encore des recherches, mais qui n ont pas d’intérêt pour I ’ histoire de Pépin lui-même : ce conte, originairement mythique, n’est rapporté que par hasard
1. Sur les variantes de ce récit dans les divers testes italiens, voy. Rajna, 1 Reali di Francia, 1, p. 114-218 (notamment p. 144).