Voy. ci-dessus, p. 609, n
3. Feist, Zur Kritik der Bertasage ( Marbourg, 1886). Voyez sur ce travail E. Muret dans la Romania, XIV, 608, et cf. Pli. -A. Becker, Zeitschr. f. rom. Pliil., XVI, 210. M. Muret avait annoncé, il y' a sept ans, sur cette légende un travail étendu qu’il ne nous a pas encore donné.
au père de Charlemagne. Il est probable qu’il s’est attaché à lui à la suite de l’histoire de la jeunesse de Charlemagne lui-même et de ses luttes contre ses frères Heldri et Rainfroi : on a voulu expliquer comment le père de Charles avait des fils à demi-légitimes et on a mis sur son compte l’histoire du roi qui, trompé par une machination criminelle avait vécu pendant des années avec une femme qu’il prenait pour la sienne. C’est sans doute parce que le premier auteur de cette combinaison savait que l’épouse du roi Pépin s’appelait Bertrade ou Berte qu’il a donné ce nom à l'héroïne de son récit1 2. 11 n’y a donc pas lieu de se demander si le véritable héros de l’histoire n’est pas Pépin « le Moyen » et non son petit-lils, ce qu’on serait tenté de croire en considérant que les aventures prêtées par nos poèmes au jeune Charlemagne appartenaient plus anciennement à Charles Martel et n’ont de fondement que dans son histoire 3; mais le nom de Berte, qui est commun à toutes les versions, semble bien prouver que le conte n’a été introduit dans l’épopée carolingienne que pour être appliqué au père de Charlemagne et quand celui-ci avait déjà tout à fait remplacé sou grand-père dans sa lutte contre Heldri (Helpri) et Rainfroi. 11 est vrai qu’on pourrait soutenir que le nom de Berte, auquel on a cru trouver un sens mythique, était essentiel au conte avant son incorporation à notre épopée, et que c’est ce nom même qui a fait rapporter le conte à la femme de Pépin; mais cela paraît peu vraisemblable : le nom de Berte ne se trouve nulle part dans une version du conte étrangère à l’épopée française, et rien ne nous autorise à faire remonter plus
1. Dans nos poèmes ils sont qualifiés tout simplement de bâtards; mais le fait que Pépin avait cru les engendrer avec sa femme légitime leur donne naturellement une position à part. Au reste, dans la réalité, c’était Charles (Martel) qui était bâtard, et les plus anciens poèmes ne le dissimulaient sans doute pas.
2. Je n’entre pas dans l’examen de tout ce qui a été dit sur la véritable origine de la femme de Pépin ; on sait aujourd’hui avec certitude qu’elle était la fille du comte de Laon Herbert.
3. Voy. G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne , p. 438; Rajna, Origini dell’ epopea francese, p. 199 ; Romania, XIII, 609.
haut que la fin du xiP siècle la mise eu œuvre de ce coûte comme épisode de la geste de Charlemagne !. Il est donc probable que c’est à une combinaison érudite qu’il faut attribuer le nom de Berte donné à l’héroïne du conte quand on voulut le rattacher au roi Pépin.
Berte n’est pas (sans parler de la perfide « serve » qui la supplante pendant quelque temps) la seule femme que l’épopée donne à Pépin. Comme on l’a déjà vu, il est marié, dans les poèmes du cycle des Lorrains , à Blanchefleur, fille du roi Tierri de Maurienne. Les derniers poèmes du cycle se préoccupent de concilier les deux traditions : ils racontent que Blanchefleur mourut et fut enterrée à Saint- Victor de Paris, et que bientôt, Pépin ayant voulu se remarier, on lui amena de « Grifonie » sa nouvelle épouse, Berte, qu’il fallut rebaptiser parce qu’elle était schismatique, et qui s’appelait primitivement Baqueheut1 2. Sans rapporter cette bizarre circonstance, Adenet, qui fait de Berte la fille de Floire et de Blanchefleur, roi et reine de Hongrie, nous parle aussi, dans son préambule, de la première femme de Pépin et de sa mort. Les autres versions de l'histoire de Berte ne mentionnent pas le veuvage du roi de France.
La mort de Pépin, dans Mainet et dans diverses allusions qui se rapportent à ce poème, ainsi que dans la Berte d’ Adenet, est attribuée au poison que les fils de la fausse Berte lui auraient donné pour venger leur mère 3. C’est un trait de pure invention, destiné à jeter de l’odieux sur les compétiteurs du jeune Charles et à montrer dans quel péril et dans quel abandon il se trouve jeté à la mort de son père.
Pépin, d’après la tradition épique, laissa quatre enfants:
1. Je ne veux pas contester que la Berte de notre récit ait emprunté quelques traits à la Bertha mythologique (par exemple les grands pieds ou le pied plus grand que l’autre, l’habileté à filer, etc.); mais ces traits ne sont pas essentiels au récit (ils manquent dans le groupe allemand) et peuvent être venus s’annexer à notre Berte bien qu’ils appartinssent à une homonyme.
2. Voy. Feist, p. 42, et les manuscrits cités par E. Muret, Rom., XVI, 609. Le passage relatif à la mort de Blanchefleur se trouve une vingtaine de feuillets plus haut dans ces manuscrits.
3. Mainet, V, 90-93. Cf. Ren. de Montauban ( Hist . poét. de Charl., p. 231); Floriant et Florete, éd. F. Michel, v. 228.
les deux bâtards Heldri et Rainfroi, Charles, et une tille, appelée tantôt Gisle et tantôt Berte, et à laquelle les textes donnent pour mère tantôt la vraie Berte, tantôt la fausse1 : c’est elle qui fut la mère de Roland, quelle eut, suivant les traditions diverses, soit de son propre frère Charles, soit de Milon d’Anglers 2. 11 est curieux qu’un texte fort étranger au cycle des Lorrains donne à cette fille ce même nom de Baqueheut que l’un des derniers poèmes de ce cycle attribue comme premier nom à la seconde femme de Pépin3.
L’intérêt que peuvent offrir les recherches qu’on vient de lire, outre le jour qu’elles jettent sur tel ou tel épisode de notre ancienne épopée et notamment sur le souvenir incertain et confus qu’avait laissé la substitution des Carolingiens aux descendants de Clovis, est du même ordre que celui qui s’attache aux grands travaux consacrés dans ces derniers temps à l’histoire de cette épopée dans sa période la plus ancienne, antérieure par son sujet à l’époque de Charlemagne et même de Pépin. On voit que non seulement le roi Pépin a été l’objet de chants épiques qui avaient certainement pour point de départ des faits réels de sa vie (comme ses guerres de Saxe), et qu’il est devenu, grâce à eux, assez célèbre pour attirer à lui des récits qui ne s’appuyaient pas sur son histoire, mais encore que sous le nom du père de Charlemagne se cache souvent son grand-père, Pépin fils d’Anseïs, et que par conséquent plusieurs poèmes qui le concernaient remontaient essentiellement à la fin du vif ou au commencement du vme siècle. La légende de Pépin « le Bref » nous fournit donc un double anneau dans la chaîne qui relie l’épopée carolingienne à l’épopée méro-
1. Aucun texte ne dit qu’il ait eu d’enfants de sa femme Blanchefleur.
2. Voyez Iiist. poèt., p. 407 ; Romania, t. II, p. 363 ; La Vie de saint Gilles, p. p. G. Paris et A. Bos, p. lxxv.
3. Aquin, p. p. Joiion des Longrais, v. 1002 (cf. Feist, l. c., p. 22). D’autres sœurs de Charlemagne sont mentionnées dans divers romans; elles sont énumérées à la p. 414 de l’Histoire poétique de Charlemagne.
vingienne, et la restitution, incomplète à coup sûr, que j’en ai essayée justifie une fois fie plus les vers fameux du « poète saxon » sur les chants qui, depuis des siècles, glorifiaient les aïeux et les prédécesseurs du grand Charles :
Est quoque jam notum : vulgaria carmina magnis Laudibus ejus avos etproavos célébrant; Pippinos, Carolos, Hludovicos et Theodricos Et Carlomannos Hlothariosque canunt.