H. PIRENNE. — LA CHANCELLERIE
pour arriver sur ce point à quelque précision, de longues recherches seraient nécessaires et je ne puis me flatter d’avoir vu, à beaucoup près, tous les originaux que nous avons conservés de cette époque. L’exemple suivant me semble pourtant établir à l’évidence que, sous le règne de Philippe d’Alsace, certains actes étaient expédiés par la chancellerie du prince.
Nous avons conservé, de l’année 1177, vingt chartes de Philippe d’Alsace, constituant, en faveur d’autant d’églises des rentes perpétuelles consacrées à l’achat du pain et du vin nécessaires à la célébration de la messe L Ces donations ont été faites incontestablement toutes ensemble, lors du départ de Philippe pour la croisade, départ qui a eu lieu, comme on sait, en 1177 1 2. Cette remarque permet déjà de croire que le comte a dû faire expédier en même temps, par sa chancellerie, les chartes en question. Mais il est possible de transformer cette vraisemblance en évidence complète. Nos chartes présentent, toutes, en effet, le même texte 3 et
1. Ces chartes sont octroyées aux églises suivantes : abbaye de Saint-Andrélez-Bruges (Miraeus, Op. dipl., III, 55), cathédrale d'Arras {Ibid,., IV, 212), abbaye de Bergues-Saint-Winoc (Pruvost, Chron. de l’abb. de B. S. W., I, 140), abbaye de Saint-Bertin (Guérard, Cartul. de S. B., p. 355), abbaye de Bourbourg (de Coussemaker, Notice sur les arch. de l’abb. de Bourbourg, p. 49), abbaye de Cisoing (de Coussemaker, Cartul. de l’abb. de Cisoing, p. 43), abbaye des Dunes (Chronicon mon aster ii de Dunis, p. 462), abbaye d’Eename (Piot, Cartul. de l’abb. d’Eename, p. 54), chapitre de Harlebeke ( Analectes pour servir à l’hist. ecclés. de la Belgique, VI, 179), église de Lens (Miraeus, op. cit., II, 713), chapitre de Loo (Ibid., II, 706), abbaye de Loos (De Rosny, Hist. de l’abb. dcN.-D. de Loos, p. 159), abbaye de Messines (Diegerick, Inventaire des chartes de l’abb. de Messines , Cod. dipl., p. xxvii), abbaye de Saint-Nicolas de Fûmes (Van de Putte et Carton, Chronicon S. Nicolai Furnensis, p. 86), abbaye de Ninove (De Smet, Corpus Chron. Flandr., II, 775), abbaye de Nonnenbossche (Van Hollebeke, L'abbaye de N., p. 62), cathédrale de Térouanne (Duchet et Giry, Cartul. de l'église de T., p. 46), abbaye de Voormeseele ( Chronicon Vormeselense , p. 40), chapitre d’Ypres(Feys etNelis, Cartul. de le. prévôté de S . Martin à Y près, II, 24), abbaye de Zonnebeke (Analectes, etc., II, 333). Les rentes constituées varient entre 15 sous et 60 sous.
2. La date du départ de Philippe pour la croisade est établie par la formule suivante d’une charte imprimée dans Miraeus, op. cit., II, 1182 : Actum est hoc Ariae, dominicae incarnationis anno MCLXXVII, pridie antequam cornes Jherosolymam iturus penam peregrinationis suae susciperet.
3. A part quelques variantes orthographiques ou de légères différences dans l’emploi des mots, comme notum fieri volo au lieu de notum esse volo.
UT LES NOTAIRES DES COMTES DE FLANDRE
j’ai remarqué, en outre, entre trois expéditions originales de ces chartes que j’ai eues sous les yeux, des caractères de parenté si visibles qu’il est impossible de ne pas leur attribuer une origine commune. Ces trois originaux contiennent les donations en faveur des monastères de Bourbourg \ de Messines 1 2 et de Ninove 3. Or, s’ils avaient été respectivement écrits, le premier à Bourbourg, le second à Messines et le troisième à Ninove, ils présenteraient certainement, tant par les formules que par l’écriture, des différences sensibles. Dès lors, s’il est clair que les documents en question n'ont pas été dressés par leurs destinataires, il faut admettre qu’ils ont été confectionnés à la cour du comte, et partant conclure que, dans la seconde moitié du xne siècle, les princes flamands faisaient expédier par leur chancellerie une partie des chartes octroyées par eux 4 5.
Par qui ces chartes étaient-elles écrites? Selon toute vraisemblance, ce n’était pas par le chancelier. Dans quelques cas très rares, il est vrai, le chancelier est indiqué comme ayant donné le document s. Mais, outre que nous n’avons à faire probablement, en cette occurence, qu’à une imitation
1. Bibl. nat. de Paris, Colleet. de Flandre, n» 192, chartrier de Bourbourg, n<> 26. M. M. Prou a eu l'obligeance de vouloir bien prendre pour moi un calque de cet acte.
2. Archivesde l’abbaye île Messines, à l'Institut royal de Messines (Flandre Occidentale), n° 22 de l'inventaire.
3. Archives de l’État à Gand. Chartes de Ninove, n° 34 de l'inventaire.
4. On pourrait naturellement ici multiplier les exemples. Mais j’ai cru pouvoir me borner à celui-ci, qui est particulièrement convaincant. Des observations qu’il m'a été donné de faire jusqu’aujourd’hui dans les archives de Flandre, il me semble résulter qu’en général, sous Philippe d’Alsace, les actes de peu d’étendue étaient dressés dans la chancellerie, tandis que les chartes solennelles étaient écrites par les destinataires. A partir du règne de Baudouin IX, l’intervention de la chancellerie est beaucoup plus fréquente. Voy. Cartul. de Ninove (De Smet, Corpus chron. Flandr., Il), p. 814 : Ut hoc autem donum firmum et stabile maneat perpetuo, scripto meo sigillato et hominum meorum testimonio, feci roborari. A partir du milieu du xme siècle, ce n’est plus que très exceptionnellement que les actes rendus au nom du comte ne sont pas dressés dans sa chancellerie.
5. 1195. Datum apud Curtracum per manum Gerardi Brugensis prepositi, cancellarii nostri (Piot, Cartul. d’Eename, p. 82). — 1200. Datum per manum Gerardi, Brugensis prepositi, cancellarii Flandrie (Miraeus, op . cit., I, 320).
H. PI RENNE
LA CHANCELLERIE
des formules de la chancellerie pontificale ', le mot datum ne nous permet nullement d’affirmer que le chancelier ait fait alors fonction de scribe. Le prévôt de Saint-Donatien était, ce semble, un trop haut dignataire et ses attributions étaient trop absorbantes, pour qu’il pût lui-même mettre la main à la confection des chartes. Son rôle différait ainsi assez sensiblement de celui des chanceliers des évêques de Cambrai et de Tournai1 2, et de celui du chancelier du comte de Hainaut 3.
C’est donc parmi les notarii, les capellani et les clerici mentionnés dans la charte de 1089, que nous devons chercher les cartae confectores des comtes de Flandre. Les notaires n’ont dû être, semble-t-il, qu’assez exceptionnellement occupés à l’expédition des actes. Comme on le verra plus loin, ils étaient moins des employés de chancellerie que des receveurs comptables. Quant aux chapelains, c’étaient des ecclésiastiques vivant dans l’entourage du comte et attachés spécialement à sa personne et à celle de la comtesse 4. Ils faisaient partie de la maison du prince, le