‹ Mélanges Julien HavetChapitre 54 sur 567 · Semper quem blanda gaudio · texte numérisé non relu

Semper quem blanda gaudio

<i Probo conjunxit caritas. «

BRUNO KRUSCII.

LA FALSIFICATION

confiée. Mais les abbés Ursolus et Jnstus, qui l’avaient toujours eu pour camarade, cherchèrent à le détourner de son projet, et l'évêque de Grenoble Victorius vit même avec déplaisir « quod corpore ei absentaretur » et le lui déconseilla, mais sans succès. 11 lui lit plus tard une visite à Acaunum et le pria d’aller revoir du moins les moines et l'église qui l’avait enfanté. Ce récit contient les plus grossières erreurs. Le « monasterium Grenencense » est choquant; car il y avait une foule de monastères qui portaient ce nom, et saint Avit les appelle (ep. 74) « monasteria Grinincensia » ; mais ils se distinguaient par les noms des saints, par exemple, « sancti Ferreoli basilica 1 ». I)e plus l’auteur, en parlant des efforts de l’évêque de Grenoble pour détourner Hymnemodus d’une séparation et de l'invitation qu’il lui fait de visiter le « monasterium Grenencense », en ne soufflant mot d<> l’évêque Avit et de Vienne, place le monastère dans les environs de Grenoble, tandis que les « monasteria Griuineensia » sont notoirement situés près devienne et appartenaient au diocèse d’Avit. Il fait aussi servir Achivus sur le territoire de Grenoble avant son entrée dans le « Grenencense monasterium ». Ces cloîtres ont été détruits par les Sarrasins au début du viiic siècle, en sorte qu’un auteur postérieur pouvait être dans l'incertitude sur leur situation. Mais, comme il résulte de l’examen ci-dessus qu’Hymnemodus n’a aucunement été le premier abbé d'Acaunum, toute l’histoire du couvent se dévoile comme une audacieuse duperie. Un lecteur attentif de la vie des abbés suivants Ambrosius et Achivus, dont l’auteur prétend avoir approché, s’expliquera maintenant la pénurie des renseignements et la conscience avec laquelle le pieux écrivain peint dans le détail la piété de ses héros et livre à la postérité même leurs pieuses sentences.

11 ne s’agit plus maintenant que d’expliquer les relations de l’auteur de la première partie avec la seconde. S'il l’aluimème jointe à son travail, il s’est écarté du plan marqué dans la préface, en poursuivant l’histoire du couvent jus-

i. Longnon. Géographie delà Gaule, p. 424.

DES VIES DE SAINTS BCRGONDES

qu’au successeur d’Achivus, l’abbé Tranqnillus. 11 ne pourrait y avoir à cela qu’un motif purement extrinsèque, c est qu’il n’aurait trouvé, dans la bibliothèque du couvent, la collection poétique de Pragmatius que pendant son travail. Elle ne remplissait que quelques pages et comme, il n’y avait pas encore alors des catalogues de manuscrits, comme ceux auxquels nous sommes habitués aujourd'hui, c’était pur hasard si l’on trouvait un si petit écrit dans les pièces de toute sorte qui composaient un codex. La chose n’est pas facile à décider puisque celui qui n inséré les poésies n’a écrit lui-même que les deux premières lignes. Les mots par lesquels il fait la transition à Tranquilles : « Tranquillum successorem electio divina providit », sont fort analogues à ceux qui servent pour la transition précédente à Ambrosius: « dispensatione divina et congrcgationis electione, S. A. abba loco ejus imponitur », et il est fort vraisemblable que l’une et l’autre transitions sont dues à la même plume. Il est donc vraisemblable que l’auteur de l’histoire du couvent a lui-même tourné en prose l’épitaphe de Tranquilles et l’a ajoutée immédiatement à la biographie d’Achivus; il a transcrit les autres pièces telles qu’il les trouvait dans sa source.

La chronique d’Acaunum \ écrite vers 830, ne trahit pas encore un emprunt à l’histoire du couvent, mais celle-ci ne doit être guère postérieure; car Adon s'en est servi dans son Martyrologe (2 nov.). Le faussaire peut compter sur des circonstances atténuantes, car ce n’est que par lui que les anciens poèmes du couvent nous sont parvenus 2.

A Valence, nous attend saint Apollinaire. C’était le frère

1. Dans Gremaud, Origines cl documents de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, p. 25.

2. Le catalogue des abbés d’Acaunum, publié par le P. de Smedt, s’étend jusqu’à Léontius et jusqu’en l’année 616, sans doute parce que l’auteur a vu par la chronique publiée dans Gremaud qu’il ne pourrait se tirer d’affaire avec la chronologie. D’après cette source, les abbés Secundinus et Florentius d’Acaunum auraient reçu des privilèges de Clotaire ("613-629), et M. Arndt a soupçonné avec raison que le premier, celui de Secundinus, devait être de 616/617. Mais Secundinus n’étant que le deuxième successeur de Léontius, il en résulte que le susdit catalogue appartient aussi au domaine des falsifications.

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