Histoire de Languedoc, t. V, col
2. Ibid., col. 496 et suiv. Acte daté par D. Vaissète de 1059; il appartient plutôt à l’an 1056. Voir, à ce sujet, Huberti, Goltesfrieden, I, 309 et suiv.
A. MOLINIER. — UN DIPLOME INTERPOLÉ
de 100,000 sous, que devaient se partager le comte de Rouergue et mon père. Celui-ci et ma mère refusaient leur consentement. Mais moi, par amitié pour un si illustre allié, abusé par ses protestations, je me séparai de mes parents et conçus même, s’ils ne se rendaient à mes avis, le projet de les mettre à mort. Voyant mon courroux, et pour apaiser mon animosité, mon père acquiesça à ma requête et à la demande du comte Guifred; il accepta et partagea avec le comte de Rouergue les 100,000 sous, prix de l’archevêché, et donna celui-ci au fils de Guifred. Le nouveau pontife avait d’ailleurs juré, en attestant Dieu, que, s’il était nommé, il ne porterait jamais aucun dommage soit à nous-mêmes, soit aux nôtres, soit à son diocèse. » On voit dans quelle décadence était tombée la plus illustre église de l’ancienne province romaine ; l'archevêque n’était plus qu’un vassal des vicomtes, tenant d’eux tout son pouvoir et soumis entièrement à leur volonté.
La vie de ce Guifred, prélat d’âme peu apostolique, devait scandaliser même les gens du xie siècle, habitués pourtant à bien des singularités de la part de leurs pasteurs spirituels. Brouillon, fantasque, ambitieux et cruel à ses heures, il passe sa vie à faire la guerre au vicomte de Narbonne et aux autres princes ses voisins. Ce devait être assurément un singulier spectacle que de voir ce prélat belliqueux ceindre le haubert et partir pour ses expéditions aventureuses. Un jour, il vient d’acheter pour un de ses frères, Guillaume, le titre épiscopal d’Urgel, mais l’argent lui manque pour payer la somme promise; que fait-il? Il vide le trésor de sa cathédrale et remet les ornements sacerdotaux et les vases sacrés à des orfèvres juifs qui vont les vendre en Espagne. D’autres fois, il est pris de remords; alors, en plein concile, il dépouille l’habit militaire, confesse ses fautes et promet de mener à l’avenir une vie plus canonique; mais ses goûts batailleurs l’emportent bientôt et le voilà encore une fois parti en guerre contre tel ou tel de ses voisins. C'est ainsi qu’il passe sa vie entière en querelles et en luttes, et il meurt enfin, encore sous le coup de l’excommunication dont l’a frappé Grégoire VII, et laissant après lui la plus détestable réputation.
DE CHARLES LE CHAUVE
C’est pourtant ce prélat peu estimable, ce politique tracassier qui lut le véritable fondateur de la puissance temporelle des archevêques de Narbonne. L’autorité des anciens marquis de Gothie, alors comtes de Rouergue, était bien affaiblie au xi° siècle, et ces princes s’étaient laissés supplanter par les vicomtes. Ces derniers, maîtres ou suzerains de la plupart des places environnantes, étaient tout puissants à Narbonne même; ils avaient complètement annihilé l’autorité de leurs anciens suzerains et l’église cathédrale était dans leur entière dépendance. Guifred, fils d’un comte, allié à la plupart des grandes familles du midi, 11e pouvait vraiment se résigner à cette position subalterne; par malheur, il n’était point de force à se mesurer avec son puissant voisin. La plainte du vicomte Bérenger, analysée plus haut, nous apprend que le prélat avait cherché des auxiliaires un peu partout; c’est ainsi qu’un instant il a pour allié Pierre Raimond, comte de Béziers, qui poursuit cruellement les partisans du vicomte. Mais c’était là une alliance toute fortuite ; Guifred va bientôt trouver à point nommé un allié plus puissant et surtout plus intéressé à le soutenir. Vers 1061, était mort Pons, comte de Toulouse 1 ; des deux fils qu’il laissait, le puîné, celui qui sera plus tard le fameux Raimond de Saint- Gilles, reçoit les domaines de la maison de Toulouse, dans la partie orientale du futur Languedoc et sur la rive gauche du Rhône; peu après meurt la dernière représentante de la branche collatérale, Berthe, comtesse d’Auvergne ; elle ne laissait pas d’enfants, et Raimond, que les textes vont désormais appeler Raimundus de Ruthenis, hérite du Rouergue et du titre de marquis de Gothie 2. Si Guifred avait à se plaindre des vicomtes de Narbonne, si, tout au moins, il voyait dans la puissance de ces princes un obstacle à ses desseins ambitieux, le nouveau marquis de Gothie pouvait formuler contre ces mêmes vicomtes des revendications beaucoup plus légitimes; il devait chercher à faire revivre à Narbonne même l’autorité de ses prédécesseurs singulièrement