‹ Mélanges Julien HavetChapitre 73 sur 567 · Annales Beneclictini · texte numérisé non relu

Annales Beneclictini

DE CHARLES LE CHAUVE

qu’il appartenait à 844, et celte dernière date a été adoptée par les derniers éditeurs do Y Histoire de Languedoc. Tous ces textes sont semblables, mais les éditeurs s’expliquent mal sur l’origine de leur copie. Les auteurs du Gallia et D. Bouquet prétendent l’avoir copié sur l’original (ex auiographo) ; Besse, de son côté, assure qu’il l’a tiré des archives de l’archevêché. 11 nous faut donc remonter aux sources manuscrites.

D. Vaissète indique un original aux archives de Narbonne, — il ne paraît pas d’ailleurs l’avoir vu et il doit avoir disparu aujourd’hui, — une copie ancienne appartenant à Baluze, un vidimus de 1318, enfin une copie dans un manuscrit de la collection Colbert. Nous n’avons pas retrouvé le vidimus de 1318, mais nous connaissons la copie de Baluze (Armoires, 390, n° 478), celle de Colbert (B. n., latin 1 1015) et une troisième de la collection Doat(55, fol. 5), prise sur un vidimus conservé jadis aux archives archiépiscopales de Narbonne.

La copie de Baluze paraît dater du xic siècle. Comme beaucoup de copies analogues, elle est incomplète et ne renferme pas les clauses finales (souscription du chancelier et date). La transcription du manuscrit latin 11015 paraît dater du même temps, — nous croyons que le cartulaire, dont ce volume renferme un fragment, fut rédigé au temps même de l’archevêque Guifred, — mais elle est complète et donne les clauses finales. Enfin, seule de toutes celles que nous connaissons, la transcription de Doat offre une phrase fort curieuse, qui se retrouve dans tous les textes imprimés, mais qui manque dans les copies du xie siècle; voici cette phrase : medietatem totius civitatis cum turribus et adjacentiis earum intresecus et extrinsecus. Mais avant tout que faut-il penser de la note ex autographe mise par les éditeurs du Gallia et par D. Bouquet en tête du diplôme? Les Bénédictins auraient-ils vu un original aujourd’hui perdu? Nous n’en croyons rien; leur texte est la reproduction exacte de celui de Besse, et il serait assez bizarre que? dans une copie datant du temps de Guifred, comme dans un cartulaire compilé par ses ordres, on eût justement omis

A. MOLINIER. — UN DIPLÔME INTERPOLÉ

la phrase la plus essentielle, celle qui justifiait les prétentions de ce prélat à la possession d’une partie de la cité de Narbonne. L’expression ex autographo doit être la traduction latine de ces mots de Besse : extrait des archives de V église métropolitaine de Narbonne. Il faut donc admettre (pie cette clause, assez singulière au ixc siècle, en un temps où le bourg de Narbonne ne se distinguait pas encore de la cité, que cette clause a été introduite plus tard. Suivant nous, le texte donné par Besse, que les autres éditeurs ont copié, dérive de ce vidimus, reproduit par les copistes du président Doat ; malheureusement, nous ignorons le temps exact de ce vidimus, et par suite on ne peut préciser le moment où la phrase en question a pu être ajoutée au texte original.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à ce diplôme que la convention du xic siècle, plus haut analysée, fait allusion. En effet, l’acte de 844, tel que nous le donnent les copies du xic siècle, est un diplôme général; non seulement Charles le Chauve y confirme à l’archevêque Berarius la possession de l’église abbatiale de Saint-Paul et des dépendances de cette maison, mais encore il rappelle un diplôme de Pépin le Bref, concédant à l’église de Narbonne la moitié des tonlieux et des autres droits de péage et de navigation perçus dans le comté. Le rédacteur du traité du xi° siècle pouvait donc écrire légitimement : Sicut sonat in preceptis regum. Bien plus, dans le cartulaire cité plus haut, l'acte est précédé d’un titre qui montre à quel usage, aux yeux du compilateur, ce texte pouvait servir. Voici ce titre : De turrïbus, adjacentiis atque earum pertinenciis infra Narbonam atque extrinsecus seu abbaciis, velvilhdis et territoriis, vel teloneis. Or, ce titre fait allusion à une clause particulière du diplôme dont voici le texte : ht est tam illo atrio loto curn omni integrïlate infra Narbonam, cum turrïbus atque earum extrinsecus adjacentiis, quant abbatiis, villulis vel territoriis ad eandem ccclesiam pertinenlibus. En insistant sur les mots turrïbus et adjacentiis, le copiste du cartulaire a visiblement cherché à faire servir ce diplôme à justifier les prétentions de Guifred. Cette remarque, légitime, croyons-nous, va nous conduire à une autre hypothèse.

PE CHARLES LE CHAUVE

Si nous comparons le diplôme de 844 à un autre, émanant de Louis le Pieux et datant de 814, nous remarquons immédiatement que tout ce qui précède la clause citée en dernier lieu se retrouve dans les deux diplômes. Le second a donc été copié sur le premier. Or, la clause en question est, à vrai «lire, anormale ou tout au moins peu ordinaire dans les diplômes carolingiens, qui entrent rarement dans ces détails infinis. Ne peut-on supposer qu’elle a pu être ajoutée parles copistes employés par Guifred et sur l’ordre de ce prélat? Ce n’est là, nous le reconnaissons, qu’une hypothèse, mais que justifient, dans une certaine mesure, le caractère trop bien connu de Guifred et le titre donné par le cartulaire du xic siècle. Au surplus, le reste du diplôme, tel «pie nous le fournissent ces deux anciennes copies, paraît authentique ; les indications de dates sont exactes et concordent (12 des calendes de juillet, quatrième année, sixième in diction = 20 juin 844). On sait, d’ailleurs, que quelques jours auparavant, le 12 juin de la même année, Charles le Chauve avait signé un diplôme concédant à l’église de Narbonne le lieu de Cesseras 1 ; ce dernier acte est absolument authentique et prouve que l’archevêque Berarius s’était rendu auprès du roi qui assiégeait alors Toulouse et résidait à l’abbaye de Saint-Sernin.

Pour conclure, l’acte est authentique, mais interpolé; il ne renferme, d’ailleurs, même en admettant pour authentique la seconde des clauses plus haut signalées, rien qui légitime les prétentions de Guifred et, à plus forte raison, des successeurs de ce prélat à la possession de la moitié de la cité de Narbonne. C’est pourtant sur cet acte que Guifred paraît s’être fondé et, grâce à l’appui de Raimond de Saint-Gilles, il devait arriver à ses fins. En 1067, en présence des plus grands personnages de la province, au nombre desquels figuraient les comtes de Saint-Gilles et de Bésalu, les évêques de Toulouse, d’Elne et de Girone, l’archevêque réclame au vicomte la moitié de la cité de Narbonne avec ses tours et dépendances et la moitié des droits

1. Histoire de Languedoc, nouv, éd., t. Il, preuves, col. 236.

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