‹ Mélanges linguistiques (volume 2)Chapitre 21 sur 60 · I SUR L'APPENDIX PROBI (III · texte numérisé non relu

I SUR L'APPENDIX PROBI (III

La troisième section du recueil d'observations grammaticales désigné sous le nom d'Appendix Probi est, comme on sait, d'un grand intérêt pour l'étude du latin parlé et, par suite, des langues romanes, parce qu'elle contient beaucoup de formes vulgaires qu'on chercherait vainement ailleurs^ et qui se retrouvent en bonne partie dans le latin encore vivant dont les langues romanes sont les dialectes. Il est donc intéressant de savoir où et quand cette curieuse liste de graphies, de prononciations ou de formes condamnées par la grammaire officielle a été rédigée. J'ai consacré à cette recherche une courte étude insérée en 1887 dans les Mélanges publiés par l'Ecole des Hautes Études en l'honneur de Léon Renier. J'ai conclu que le recueil avait très vraisemblablement été dressé, pour servir à l'enseignement pratique du latin littéraire, au iii^ siècle de notre ère et à Carthage. Mon travail a été le point de départ de toute une série d'études dont on trouvera la liste ailleurs', et l'intérêt rappelé sur ce document nous en a valu une édition fort améliorée par M. W. Foerster (accompagnée d'une reproduction héliographique du manuscrit), reproduite par M. Heraeus et plus tard, avec de nouvelles améliorations, par M. Foerster lui-même, ainsi que des commentaires complets et fort précieux de ces deux savants et de M. UUmann, et des remarques occasionnelles de MM. Sittl, Kûbler^ Gundermann, Bûcheler et autres. Je ne veux m'occuper ici que de la critique à laquelle ont été soumises mes conclusions sur les dates et la patrie de l'opuscule en question.

Pour la date, tout le monde, si je ne me trompe, a accepté celle que j'avais proposée, en m'appuyant d'une part sur le caractère païen du document, d'autre part sur l'absence de certains

I. Voy. la note bibliographique à la p. 225-226 de V Ahfnrn^ôsisches Uebiingshuch publié par MM. Foerster et Koschwitz (2e éd., Leipzig, Reisland, 1902).

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phénomènes qui apparaissent dès le iii^ ou même le ii'^ siècle et que l'auteur n'aurait pas manqué de mentionner s'il les avait connus'. On a seulement relevé certains traits qui indiqueraient plus précisément l'époque de Septime Sévère ; il est vrai que ces traits ne sont probants que si le recueil a été composé, non, comme je le crois, à Carthage, mais à Rome.

Pour le lieu, mon opinion a été acceptée par MM. Sittl ^ et Kùbler, qui l'ont appuyée d'arguments d'ordre interne dont je n'examine pas ici la valeur. Elle a été combattue d'abord par M. UUmann, dans un travail très long et très digne d'attention, puis par M. Foerster : ces deux savants s'en tiennent à l'opinion que j'avais eue d'abord moi-même, et que suggère naturellement la mention du Cnput Africae, le paedagogiuni bien connu du Caelius. Ils pensent que les raisons qui m'ont fait abandonner cette manière de voir ne sont pas suffisantes, et qu'il y en a en revanche qui s'opposent à ce que notre texte soit carthaginois.

Au fond la controverse porte essentiellement sur deux articles du recueil, qui se suivent immédiatement (134 et 135) et qui semblent contradictoires : vico capitis Africae non vicôcaput Africae 134, qui paraît indiquer Rome, et vicotabuli proconsolis non vicotalmlu proconsulis, qui paraît l'exclure, puisqu'il n'a jamais pu y avoir de proconsul résidant à Rome. C'est en vain, à mon

1. Parmi ces phénomènes absents de notre texte se trouve la prothèse d'un i (e) à 1'^ impure initiale. M. Seelmann et M. Foerster croient cependant la reconnaître dans l'article 46, thcofiJus non i:;vfiliis ; mais ce serait le seul exemple connu de prothèse devant :( (les fautes, plus ou moins avérées, de lapicides qui ont mis un i devant /';•, m, I, ps,f, et que rapporte M. Seelmann, ne peuvent nullement être alléguées en faveur d'une telle forme dans un texte comme le nôtre). M. Foerster renvoie à l'art. 202, où le ms. a constahilitus non coustabilitus, et où une conjecture, tout arbitraire, de M. Bûcheier propose slabilitns non istahiJilus (peut-être const. non cost. ou non costahl.), et à l'art. 126 effiminatus (1. cffeni.) non imjiinenatus, dont je ne saisis pas le rapport avec notre cas.

2. M. Foerster {Altjran:^6sischi's Uebtingshiich) écrit : « Heimat und Zeit : Afrika G. Paris, darnach genauer (Karthago) und fur Heiden geschriebcn K. Sittl. » Mais j'avais déjà signalé le caractère païen du document, et j'avais également fixé à Carthage, et non simplement en Afrique, le lieu où il a dû être rédigé (Mt'l. Renier, p. 306 [Cf. ci-dessus, p. 36] : « C'est à Carthage qu'il faut placer la composition de notre texte »).

avis, qu'on a contesté la valeur de cet argument '. Or si le document a été rédigé d^ns une ville où résidait un proconsul, cette ville ne peut être que Carthage. J'ai relevé en effet d'autres faits qui indiquent une origine africaine, et dont on n'a pas réussi à ébranler la force probante. Il n'y a dans le recueil que trois noms géographiques cités : Capsensis, By^aciiim, Syrtes^, et tous trois non seulement sont africains, mais se rapportent à VAfrica proconsidaris : le Byzacium où se trouve Capsa, en est une subdivision, et elle est bornée à l'est par la petite Syrte. On a dit qu'il pouvait, qu'il devait y avoir des Africains parmi les esclaves ou affranchis de l'école romaine du

1. J'avais cru pouvoir restituer vko stalmli pr. non vico iahiili pr., en m'appuyant sur l'art. 137. où l'édition Keil donnait vicostrohili non vicotrohili; mais le manuscrit portant en réalité vicostrohili non vicostrohili, avec une faute évidente mais difficile à corriger, ma restitution perd cette confirmation. Elle me paraît toutefois encore plus plausible que les deux autres qu'on a proposées. M. Zangemeister veut lire vico catahuli pr. non vico tahuli; on peut faire à cette conjecture, et plus fortement, Tobjection que M. Foerster fait à la mienne : comment aurait-on oublié que le viens catahuli, voisin du catabuliim, en tirait son nom? D'ailleurs il paraît peu probable qu'un quai de débarquement (c'est le sens de catahulum ou cataholuni) se soit appelé c. proconsnlis. M. Bùcheler lit vico tahulae pr. non vico tahuli pr., et ajoute : « Le peuple traite les mots de ce genre comme des composés, et ainsi tahulu s'explique comme 1'// dans la forme récemment découverte vicn conienses. » Je ne vois pas l'analogie entre les deux cas. — Pour ruiner l'argument tiré, contre l'origine romaine, de la mention d'un proconsul, M. Ullmann remarque que Septime Sévère, même devenu empereur, garda le titre de proconsul ; mais certainement on ne le désigna jamais à Rome par ce simple titre (c'est ce qu'a reconnu M. Foerster). M. Bùcheler, qui, comme on l'a vu, croit que la bonne forme est vico tahulae pr., ne trouve rien d'étonnant à ce qu'un viens de ce nom ait existé à Rome : « Il a pu suffire que n'importe quel proconsul eût fait un jour poser là une table, ou qu'on en eût posé une en son honneur, pour qu'on nommât la rue d'après cette table. » On jugera delà vraisemblance de cette hypothèse. Sur l'opinion de M. Foerster, voy. plus loin.

2. J'avais joint à ces trois mots Amniaedara non Ainetra, restitution hypothétique de l'art. 157, dont l'édition Keil ne contenait que la forme signalée comme fautive anietra; mais en fait le manuscrit porte a..p... non ... tra, ce qui rend mon hypothèse inadmissible.

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Capiit Ajricae : assurément; mais il y en avait de beaucoup d'autres pays, et ce serait un hasard merveilleux si notre document avait été rédigé à Rome par un Africain, qui y aurait inséré trois mots de la géographie de sa province, et qu'en même temps il contînt cette notice d'une « rue de l'Ecurie du Proconsul » qui n'avait d'intérêt qu'à Carthage même. — Le st'pti-oniiim de l'art. 13 peut bien être le célèbre monument construit à Rome par Septime Sévère; mais j'ai montré qu'il y avait plus anciennement des septiionia en Afrique et que c'est là sans doute que Sévère avait pris l'idée et le nom de son édifice romain. A côté de septi^oniuiii figure un article chalcosîegis \ qui est sans doute aussi le nom d'un monument, et qu'on devrait trouver à Rome si c'est à Rome qu'il s'élevait : si c'est un monument de Carthage, au contraire, rien d'étonnant à ce qu'il ne fût mentionné que dans notre texte 2.

Tout concourt donc à faire attribuer à Carthage et non à Rome le document dont il s'agit, tout, sauf le viens capiîis Africae. L'existence à Rome d'un vicus de ce nom suffit, d'après M. Foerster, pour que la localisation à Rome soit incontestable. J'avais dit : « Le vicus capitis Africae ne fait pas difficulté : il est naturel qu'à Carthage, chef-lieu de l'Afrique, il y ait eu, comme à Rome, une tête colossale de l'Afrique qui aura donné son nom à une rue. » Et j'avais fait remarquer que très probablement le Capuî Africae du Caelius avait été érigé par Septime Sévère, qui transporta à Rome tant de souvenirs du pays où il était né et qu'il avait gouverné comme proconsul. Cela me paraît encore très soutenable ', et j'ajouterai une remarque à

1. La forme de ce mot m'avait embarrassé; M. Bûcheler pense qu'on peut admettre en grec /aX/'.ocjTEyîç, « forme correcte, choisie pour mettre en relief le genre féminin (comme dans xuvTjyi;, a[-/;xa>.wTt; etc à côté de -yo';, toc); on peut sous-entendre aedes, domtis, porticus ».

2. Il y a peut-être encore un trait africain dans l'article Marsyas non Marsiias ; voyez l'intéressante remarque de M. Kùbler.

3. M.i^ Foerster, après avoir rejeté la conjecture de M. Ullmannsurle titre de proconsul pris par Septime Sévère (voy. ci-dessus), ajoute : « Mais aussi incertaine, sinon téméraire, est l'invention d'un vicus capitis Africae, d'un sepliionium à Carthage. » Il me semble que, en présence des indices africains si assurés de notre texte, cette « invention », en soi naturelle, est tout à fait vraisemblable.

l'appui : le viens capilîs Africae se trouve dans notre texte en tète d'un petit groupe, visiblement de même origine, formé de quatre noms de rues : virus capitis Africae, viens stahuli proeonsulis, viens eastrornm, viens strobili ' . Or nous connaissons un très grand nombre de noms de rues de Rome, mais aucun document ne mentionne un des trois derniers : ne serait-il pas bien surprenant, si notre recueil avait été rédigé à Rome, qu'il ne contînt pas — sauf le viens eapitis Afrieae — un nom de rue connu et qu'il en contînt trois inconnus ? Des rues de l'ancienne Cartilage, au contraire, nous ne connaissons aucune par son nom : il est naturel de supposer que les quatre mentionnées ici s'y trouvaient -.

Un dernier mot : M. Ullmann a montré, — ce qui d'ailleurs allait de soi, — que notre liste de fautes n'est pas entièrement originale, et qu'une partie notable s'en retrouve dans divers grammairiens, appartenant au groupe, encore assez mal connu des « Probus ». Mais il reste un résidu' tout à fait propre à notre texte et qui seul, par conséquent, peut servir à fixer le pays où a été rédigée cette petite compilation mal ordonnée. Le rédacteur serait, d'après MM. Ullmann et Foerster, un élève ou un maître du paedagoginm du Capnt Afrieae à Rome. Suivant moi, c'était un grammairien établi à Carthage, qui a corrigé, outre les fautes qu'il trouvait relevées dans des livres antérieurs, quelques fautes de graphie, de prononciation ou de flexion qu'il avait remarquées autour de lui. Ces fautes forment

1. A propos de ce dernier nom M. Bùcheler pense qu'il faut voir dans le nom de la rue le nom propre connu Strohilus plutôt que sirobihis, « pomme de pin x. L'un est aussi possible que l'autre.

2. Bien que j'aie admis la possibilité d'un x'iciis castroniiu à Rome, je trouve ce nom plus vraisemblable à Carthage. — Je ne comprends pas que M. Foerster adopte, dans la forme corrigée, vico castrae, la proposition de M. Jordan de lire castra : castra sing. fém. est attesté, comme je l'ai remarqué, notamment en Afrique, par les inscriptions, et survit dans des noms de lieux français.

3. « Ein ganz kleiner Rest », dit M. Foerster. Il n'est pas si petit que cela. Il y aurait intérêt, même après les travaux de MM. Ulmann et Heraeus, de le séparer nettement des parties de la liste empruntées à des sources antérieures.

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la partie de beaucoup la plus intéressante de son recueil. Mais si elles sont carthaginoises par le fait qu'elles ont été notées à Carthage et que parfois elles portent sur des mots spécialement africains, elles n'ont rien en elles-mêmes de particulièrement carthaginois ou africain : on aurait pu les trouver à peu près toutes à Rome ou dans d'autres provinces. L'intérêt de la localisation à Carthage de VAppendix Prohi III n'est pas de nous faire connaître un latin vulgaire propre à l'Afrique, mais de concourir, avec bien d'autres faits, à nous montrer que la graphie, la prononciation et la morphologie vulgaires, à l'époque où se place ce texte, étaient sensiblement les mêmes dans les diverses parties de l'empire romain.

[Mélanges Boissicr (1903), p. 5-9.]

Pentalcuchi versio latina antiquissima e codice Lugdunensi. Version latine du Pentateuque antérieure à saint Jérôme, publiée d'après le manuscrit de Lyon, avec des fac-similés, des observations paléographiques, philologiques et littéraires, sur Forigine et la valeur de ce texte, par Ulysse Robert. Paris, Didot, 1881, 111-4°, cxlii- 331 pages.

En 1868 lord Ashburnham faisait reproduire à cent vingt exemplaires, distribués par lui à des amis, à des savants ou à des établissements scientifiques, un des plus précieux manuscrits de sa bibliothèque, une traduction faite sur le grec des Septante de deux livres du Pentateuque, le Lévitique et les Nombres. A cette belle publication, qui attira vivement l'attention du monde savant^ était joint le fac-similé d'une des pages du manuscrit, qui permettait aux paléographes d'y reconnaître un des plus anciens spécimens de l'écriture dite onciale. La présence, sur le premier feuillet du Lévitique, de la mention Explicit liber Exodus. Incipit Leviticum, et sur le dernier feuillet des Nombres de la mention : Explicit liber Numeri. Incipit Deuteronomium, jointe à la circonstance que le manuscrit publié par lord Ashburnham était un de ceux qu'il avait achetés de Libri, firent soupçonner dès lors ' que les cahiers contenant ces deux livres du Pentateuque avaient dû être arrachés à un manuscrit plus complet, qui se retrouverait peut-être quelque jour dans une de nos bibliothèques de province. Ce pressentiment ne tarda pas à être vérifié. En 1878, M. Léopold Delisle, exami-

I. Voyez Revue critique d'Instoire et de tiltcralure, 1870, t. I, p. 344 [article signé ^].

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nant à Lyon un manuscrit fort ancien et fort mutilé d'une version du Pentateuque antérieure à la Vulgate, remarqua que la plus grande lacune de ce volume comprenait précisément les deux livres entiers du Lévitique et des Nombres. La comparaison de récriture du manuscrit de Lyon avec le fac-similé du manuscrit d'Ashburnham-Place ne laissa aucun doute sur l'origine de ce dernier, qui n'était qu'un fragment du premier, enlevé par Libri entre l'année 1834, où un savant allemand, F. Fleck, vit encore à Lyon le Pentateuque avec le Lévitique et les Nombres, et l'année 1847, où Libri, alors haut fonctionnaire français, vendait à lord Ashburnham une collection de manuscrits formée en bonne partie des larcins qu'il avait commis dans nos bibliothèques en y faisant des tournées officielles. Pour déjouer les tentatives d'identification, il avait écrit sur le dernier feuillet des Nombres, qui porte Vexplicit et Vi?icipit indiqués ci-dessus : Est sancti Pétri de Periisio. Des mentions analogues et également trompeuses ont été ajoutées par lui à plusieurs des manuscrits qu'il avait soustraits aux bibliothèques françaises. Mais la démonstration de M. Delisle était si concluante qu'il n'y avait pas moyen de la contester. Lord Ashburnham, qui, le premier d'ailleurs, avait reconnu l'origine frauduleuse de plusieurs des manuscrits qu'il avait achetés de bonne foi, venait alors de mourir. Son fils, le comte d'Ashburnham actuel, tout en faisant constater que la loi lui donnait le droit absolu de garder le fragment enlevé du manuscrit de Lyon, crut devoir le restituer gracieusement, et M. Delisle, deux ans après sa visite à la bibliothèque de la ville de Lyon, avait le bonheur de rejoindre aux 64 feuillets subsistants du Codex Lugdiinensis, qui en avait, à l'originç, contenu 244, les loi feuillets qui, séparés violemment des autres, les avaient quittés après tant de siècles, et étaient restés pendant trente-trois ans au fond d'un manoir anglais. Dans cette histoire, où l'administration de nos bibliothèques se montre à la fois sous le jour le plus triste et le plus brillant, il nefaut pas oublier ce qu'on doit dereconnaissance aux deux comtes d'Ashburnham : au père, qui, en imprimant le fragment qu'il possédait, fit connaître l'importance de ce texte et prépara la découverte de M. Delisle; au fils, qui, une fois convaincu de l'origine du manuscrit que son père avait acheté, le rendit, en vrai gentilhomme, à l'établissement public

auquel il avait été dérobé. Nous n'aurions pas eu autant de bonheur si le fragment de Lyon était tombé en d'autres mains. Dès que M. Delisle eut constaté dans le manuscrit 54 de la bibliothèque municipale de Lyon l'existence de fragments considérables (car 79 feuillets manquent encore) du même Pentateuque latin dont on connaissait deux livres par la publication de lord Ashburnham, il songea à faire profiter les savants de sa découverte. Absorbé par d'autres travaux, il n'entreprit pas luimême l'édition de ce précieux texte : il le confia à M. Ulysse Robert, l'un de ses auxiliaires les plus actifs à la Bibliothèque nationale. Il ne pouvait foire un meilleur choix : dans différents mémoires relatifs à l'histoire, à l'histoire littéraire et à la diplomatique, M. Robert avait fait preuve de qualités qui le désignaient pour cette tâche, et il s'en est aussi bien acquitté que possible. Voici l'économie de sa belle publication, qui, dans i'histoirede la Bible latine comme dans plusieurs autres branches d'études, occupera dorénavant une place de première importance. Les 64 feuillets qui, dans le manuscrit de Lyon, contiennent des fragments de la Genèse, de l'Exode et du Deutéronome, sont imprimés en reproduction figurée, sur trois colonnes comme dans le manuscrit, les onciales étant remplacées par des capitales; on a jugé inutile de reproduire de même les ICI feuillets du Lévitique et des Nombres, dont la reproduction figurée a été donnée par lord Ashburnham. A cette partie du volume sont joints trois fac-similés à l'héliogravure, qui permettent de contrôler ce que dit l'éditeur des caractères paléographiques du manuscrit. Vient ensuite l'impression en texte ordinaire de tout ce que contient le manuscrit de Lyon, y compris le Lévitique et les Nombres; cette impression est rigoureusement diplomatique, sauf que l'éditeura ajouté la ponctuation, a introduit les lettres capitales où l'usage les demande, et a divisé le texte en chapitres et versets conformes à ceux de la Vulgate. En regard de ce texte est le grec des Septante, indispensable pour la lecture du latin; M. Robert a choisi le texte de V Alexandriniis, d'^^prèsV édition, de Breitinger, améliorée çà et là à l'aide de celle de Tischendorf. Nous reviendrons plus tard sur ce point : disons seulement ici qu'il eût peut-être mieux valu suivre en tout le texte de Tischendorf, en notant, d'après les divers manuscrits, les variantes qui devaient se retrouver

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diins rorlgiiuil de notre version latine. Voilà ce qui constitue proprement le travail d'éditeur de M. Robert, et il est déjà très méritoire. Il ne demandait, il est vrai, que beaucoup de soin et d'attention ; mais ce sont là des qualités fort précieuses, et, quand elles atteignent un certain degré, fort rares. Ici elles nous paraissent ne laisser absolument rien à désirer : avec les fac-similés, le texte figuré et le texte ordinaire, on peut étudier le Codex Ltigdiiiiensis, à presque tous les points de vue, aussi sûrement et plus commodément que si l'on avait le manuscrit même sous les }'eux. Mais l'éditeur ne s'en est pas tenu là, et, dans une introduction de cent quarante-deux pages, il a fourni bien d'autres secours au lecteur.

Cette introduction commence par l'indication des fragments déversions latines du Pentateuque, autres que la Vulgate, qui existent, ou qui du moins ont été publiés en dehors du manuscrit de Lyon, Ils se réduisent à peu de chose, et ne proviennent que de trois manuscrits, dont les débris sont conservés à Rome, à Wurzbourg et à Munich. Vient ensuite la description du manuscrit dans son état actuel, puis (pp. viii-xli) 1' « examen paléographique » de ce manuscrit. Cet examen est un travail admirable de patience et de rigueur. Chaque lettre est étudiée à part dans sa forme, dans ses liaisons possibles avec d'autres, dans les abréviations dont elle est susceptible ; la division en paragraphes et la ponctuation sont ensuite examinées; puis viennent les additions et corrections de première main, et enfin, sous le titre de « Particularités paléographiques », nous trouvons un relevé minutieux, page par page, souvent ligne par ligne, de tout ce qui, à un titre quelconque, appelle l'attention, au point de vue matériel, dans les 165 feuillets du Codex Liigdunensis. Il résulte de cet examen que le manuscrit est de plusieurs écritures, dont la première est la plus belle et la plus soignée, mais qui sont toutes contemporaines et appartiennent à l'onciale la plus caractérisée. M. Robert, ici comme ailleurs, montre, au moment de tirer les conclusions des faits qu'il a consciencieusement rassemblés, une grande modestie et une grande prudence ; il croit cependant pouvoir se rattacher à l'opinion de M. Delisle, qui attribue le Codex Lngdimensis au vi'= siècle. Quant au lieu où il a été exécuté, notre science paléographique n'est pas encore assez avancée pour qu'on puisse émettre même

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une conjecture. Il est à espérer que d'ici à peu de temps cette science fera de rapides progrès. L'attention est vivement appelée, par diverses circonstances, sur les manuscrits en onciale : il est temps de réunir, de comparer et de classer ceux qui nous sont parvenus; quelques-uns d'entre eux présentant des dates certaines de temps et de lieu, on arrivera sans doute à des résultats assurés. Nous aurions vu avec plaisir M. Robert, qui donne des preuves si solides de sa compétence paléographique, indiquer au moins quelques rapprochements entre son manuscrit et d'autres. Il s'en est complètement abstenu; mais il apporte une besogne toute préparée à celui qui entreprendra ce travail comparatif.

L'examen paléographique montre, en outre, que le texte a été, au vii^ ou au viii- siècle ', l'objet d'une double revision -, dont la première s'est bornée à corriger un petit nombre des tantes des scribes, mais dont la seconde a un but particulier et fort intéressant : on a rapproché le texte primitif de' la version de saint Jérôme par l'addition, la suppression ou le changement de certains mots. On voit par là que l'église qui possédait le manuscrit a essayé de le défendre contre la redoutable concurrence de la traduction nouvelle, de fliçon à ce qu'il ne devînt pas tout à fliit hors d'usage; mais la différence des deux versions était trop grande pour qu'une pareille tentative réussît. Nous disons l'église, et non le possesseur du manuscrit; car une circonstance spéciale nous montre que ce manuscrit appartenait bien à une église. Une main du viii^ siècle a inscrit en marge, de temps en temps, les mots Tncipit, Finit, ou, plus rarement, Sali 5 ; une autre a ajouté en deux endroits : Legenda in vigiliis Epephanie, Legenda in vigiliis Epifanie. Le manuscrit servait donc à des lectures ou leçons faites à l'assemblée des fidèles

1 . C'est la date que donne M. Robert dans les « conclusions » de son Introduction. Dans l'examen paléographique, il ne la précise pas.

2. M. Robert ne s'explique pas très clairement sur ce qui appartient à chacune d'elles. On voit dans son examen apparaître d'abord « le reviseur, » puis « le deuxième reviseur », sans qu'ils soient nettement distingués.

3. On trouve aussi L., Lege ou Lectio, Liccio (d'une main plus récente). Les indications de ce genre sont souvent accornpagnées des mots Tempore illo, qu'on ajoutait au commencement du fragment qu'on détachait pour le lire.

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(plutôt, comme Va remarqué M. l'abbé Misset \ qu'à des offices proprement dits), et quelques morceaux avaient été indiqués comme se prêtant particulièrement à des lectures détachées, tandis que certains passages avaient été signalés comme devant plutôt être omis-. Cette circonstance est précieuse en ce qu'elle nous montre, dans le Pentateuque de Lyon, un texte qui, au moins pendant un certain temps, a dû faire autorité dans une église chrétienne et servir à la connaissance de la partie correspondante de la Bible.

L' « examen paléographique » est suivi d'un « examen orthographique et grammatical », qui n'occupe pas moins de quarante-quatre pages (xLi-Lxxxv). M. Robert y relève avec l'exactitude que nous avons déjà louée tout ce que son manuscrit présente d'insolite au point de vue de l'orthographe ' et de la grammaire +. L'auteur de cet utile travail se refuse à lui-même, avec la modestie que nous avons déjà signalée, la compétence spéciale en ces matières. Il est vrai qu'un grammairien de profession aurait peut-être disposé un peu autrement les matériaux recueillis avec tant de soin > ; mais l'essentiel est qu'on trouve ici, rangés de façon à pouvoir être facilement reconnus, tous les faits qui^ dans le Codex Lugdunensis , intéressent la grammaire.

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