‹ Mélanges linguistiques (volume 2)Chapitre 24 sur 60 · Revue critique, loc. cit · texte numérisé non relu

Revue critique, loc. cit

M. Robert décisifs pour établir que l'évêque d'Hippone ne se scrsait pas de préfcrence de notre version, mais non pour prouver qu'il ne la connaissait pas. Il convient que, vu la grande littéralité de la plupart des versions latines faites sur le grec des Septante, des similitudes plus ou moins complètes dans la traduction de tel ou tel passage ne prouvent pas grand'chose ; mais il regarde comme probants un certain nombre d'endroits où saint Augustin, donnant une manière de traduire tel ou tel passage du grec, cite d'autres traductions pour les rejeter, et souvent parmi elles celle que nous trouvons dans le Codex Lugdnnensis. Mais la preuve est insuffisante. Dans tous ces endroits, saint Augustin dit non pas que l'expression alléguée se trouve dans ////(' version latine, mais qu'elle se trouve dans toutes {lalitius i}!lerpres ', latini interprètes iiostri) ou plusieurs Çiiominlli, quidam interprètes nostri, nounuUi interprètes nostri) : il n'est pas prouvé que la nôtre fût du nombre de celles qu'il avait consultées, et ce qui a été dit plus haut sur l'identité nécessairement fréquente de traductions littérales trouve également ici son application'. Au contraire, si saint Augustin a connu notre version, il est bien difficile d'expliquer les passages qui ont été cités pour prouver qu'il ne l'avait passons les yeux. Nous ne rappellerons que le plus frappant. Lev. ix, 24, le texte grec dit que le peuple lot y.al ï^iiTq. Saint Augustin rend ce passage par : Vidit popu- Ins et aniens factus est, et ajoute : Alii interprètes dixerunt « expavit », conanles transferre de graeco quod dictum est è;£<7TY), iinde t-A7-.x7i: dicitnr qui saepe in scripturis latinis legitur « mentis excès sus ». Il résulte de ce passage : 1° que la version suivie par saint Augustin donnait aniens factus est; 2° que d'autres versions qu'il avait consultées ou qu'il avait sous les yeux portaient

1. Cette expression n'indique pas toujours nécessairement tous les traducteurs. Il arrive à saint Augustin, après avoir rappelé des traductions différentes en latin d'un même passage, d'attribuer ensuite l'une d'elles, sans commentaires, à Lalinus intcrpres (voy. Ziegler, op. cit., p. 9); mais ce procédé abréviatif est exceptionnel.

2. Ainsi Augustin lisait, Lev. xxv, 23, ^cÔTjXwaiv au lieu de p36atojcrtv, et il explique par une faute des manuscrits grecs le confirmationeni de plusieurs textes latins. Ce confirmât !o)iem est aussi dans notre manuscrit, mais il ne saurait rien prouver.

VERSION LATINE DE L HEPTATEUaUE 57

expavit. Or le texte de Lyon a ohstipuit : si saint Augustin avait connu cette nouvelle façon de rendre ï\ii-r^, il l'aurait sans doute mentionnée avec les autres. Voici une preuve inverse et, à notre avis, encore plus forte. Lev. ix, i, il est dit dans le grec que Moïse i/.â/.E3s...-:v/ -;tç)Z-jzix^i Ijpar^X; saint Augustin, citant ce passage, dit : Soiatiiiii Israël, et ajoute : Ouem quidam 7iostri « senatum » inîerpretati siiiit, Yîoujiav Graecus habet ; hoc est ergo

secutus interpres, quia et « senatus » a senio videtur dictus Qui-

daiii i)isolenter pntantcs etiain « senatum » dici interpretati snnt « ordinem senior iim »; compendio tamen forsitan melius diceretur : « vocavit seniores Israël ». Ainsi saint Augustin connaissait de -'spcjTcxv deux traductions dont aucune ne le satisfaisait, senatum et ordinem seniorum, et il en proposait personnellement une troisième, seniores tout simplement. Or c'est précisément celle

que donne le Codex Lngdunensis : vocavit seniores Israhel. Il

est inadmissible que saint Augustin ait eu sous les yeux cette façon de rendre -/spiuaiav, et ait feint de ne pas la connaître pour la proposer comme de lui. On peut donc regarder comme certain que saint Augustin, qui avait évidemment rassemblé beaucoup d'anciennes versions latines de la Bible et se plaisait à les comparer, ne possédait pas dans le nombre celle que nous a conservée le manuscrit de Lyon. Il serait fort téméraire d'en conclure qu'elle n'existait pas lors de sa mort (430); car, si les versions antérieures à saint Jérôme ne disparurent pas tout de suite quand il eut publié la sienne, il est à croire du moins qu'on n'en fit plus de nouvelles. D'ailleurs saint Ambroise paraît bien s'être servi de notre traduction, et M. Robert pense que Lucifer de Cagliari, mort en 370, la connaissait. Il est probable qu'elle remontait plus haut encore, et rien n'empêche de la supposer faite au m' siècle.

Après les ouvrages des Pères, M. Robert examine les fragments du Pentateuque latin, antérieurs à la Vulgate, que nous ont conservés les manuscrits de Munich, du Vatican et de Wurzbourg, qui ont été récemment publiés. Voici le jugement dont il fait précéder le tableau synoptique, dressé avec beaucoup de soin, des passages communs : « Le Codex Lugdunensis dif- « fère assez sensiblement du Codex Wirceburgensis, qui s'en « rapproche le plus; ces deux versions n'ont que des rapports « éloignés avec le Codex Vaticanns ; le Codex Monacensis paraît

« n'avoir.... que de rares points de coïncidence avec les autres « fragments. » Ce jugement est un peu trop sommaire, et nous aurions voulu que le savant éditeur entrât plus dans les détails. Nous sommes particulièrement surpris qu'il n'ait rien dit de l'opinion d'un critique dont il fait avec raison le plus grand cas, et qui est ici directement opposée à la sienne. M. Ziegler déclare ' que les fragments du livre des Nombres qui se trouvent dans le manuscrit palimpseste de Munich dont il a annoncé la publication appartiennent à la traduction que nous a conservée le manuscrit Ashburnham (ou de Lyon). « La concordance, dit-il, est indubitable, et s'étend même à des erreurs de scribe « (ainsi Nam. xxxi, 15, les deux manuscrits ont viduas cepis- « tis pour vivas cepistis, ïÇi,r(pr,ux-^; Num. xii, 8, tous deux « lisent loqiiar et au lieu de loquar eï). Les omissions causées par « la répétition d'un même mot sont aussi plus d'une fois com- « munes aux deux textes. » A l'appui de son assertion, M. Ziegler a imprimé deux fragments du manuscrit de Munich en regard de passages correspondants du manuscrit Ashburnham, et l'accord des deux textes en ressort en effet d'une manière éclatante. Comment M. Robert, qui a relevé les variantes de ces fragments dans les deux textes, n'a-t-il pas dit un mot de l'identité affirmée par M. Ziegler, et s'est-il borné à signaler les divergences qui existent entre le Lugdimensis et le Mouacensis dans les très courts extraits de celui-ci qu'a donnés M. Ziegler pour l'Exode et le Lévitique ? Il semble avoir pensé que ces divergences suffisaient pour exclure l'hypothèse d'une traduction identique ; mais chacun des livres du Pentateuque peut Fort bien avoir été traduit isolément, ou le texte d'un manuscrit peut avoir été puisé, pour chaque livre, dans des traductions difterentes. Il est très intéressant d'avoir, dans le manuscrit de Lyon et le palimpseste de Munich, deux exemplaires d'une même traduction des Nombres, et il faut souhaiter que M. Ziegler nous donne bientôt ce qui s'est conservé de ce palimpseste^. Nous verrons, en le comparant au manuscrit

Page 1