Les Lettres chrétiennes, t. IV, p
4. Ces dérivés en -amentuni paraissent à M. Sittl caractériser l'africanisme; mais ils sont tellement abondants dans toutes les langues romanes qu'il est bien difficile d'adopter cette opinion. On serait plus porté, quoique avec bien des réserves, à admettre l'usage plus fréquent en Afrique des dérivés en -amen ; ils se montrent d'ailleurs à peine dans notre texte.
l'ancien français crigne; divinacula survit dans devinaille; divisamenîum est l'ancien français devisonent ; hiodiare, d'où notre ennuyer, est bien connu; oppansum et rebiirnis se trouvent dans des glossaires de provenances diverses; posficium est l'ancien français poj//^ (il est donc inutile de corriger en posticuni) ; rumigare est l'ancien français ruugier et se retrouve depuis le roumain jusqu'à l'espagnol ; iistilago (au sens de maladie), floscelJa, sagesira, n'ayant point survécu dans les langues romanes, rien n'indique la partie de l'empire où ils pouvaient être usités. « Les Latins, dit M. Robert, écrivaient eructo; Tertullien, « Arnobe et saint Cyprien écrivent eructuo; dans Pline adaqno « signifie arroser, dans Arnobe il signifie abreuver, sens qu'il a « dans le Codex Lugdiinensis; undw est employé par Tertullien « et Apulée avec le sens de toge qu'il a dans notre manuscrit; « chez les Latins il signifie bouclier, coude ; abscisio est employé « par Arnobe et dans notre manuscrit avec le sens ôi action de « couper : dans Priscien il signifie apocope; tribulare a, dans « Caton, le sens de presser avec une herse ou tout autre instrument; « dans Tertullien et dans notre manuscrit, il signifie affliger, « faire souffrir; des mots que nous trouvons au pluriel, comme « injustiîias, justificationibus, ne sont employés que par « Arnobe, etc. » Ces rapprochements sont ingénieux, mais ils n'ont pas de portée : ructuarc Çeructuare) est formé de ructus comme fluet u are defluctiis, œstuare d'œstiis; adaquare, au sens d' « abreuver », est employé par saint Jérôme aux mêmes endroits de la Genèse (xxxix, 3; xxxi, 38); umbo (cf. germ. ivamba, celt. gumbd) signifie proprement « gonflement, ventre », et a le sens de « gonflement de la toge » dans Perse, d'où celui de « toge » dans Arnobe et de « vêtement gonflé » (et non « toge ») dans notre texte; Priscien emploie abscisio pour traduire le grec à-o-/.o--/), parce qu'a/'irmo avait, comme à-oxszY], le sens d' « action de couper ' » ; tribulare et ses dérivés sont pris métaphoriquement par tous les écrivains chrétiens ; les pluriels de mots abstraits sont en effet fréquents chez les Africains, mais
I. Priscien était lui-même un Africain, et M. Robert aurait pu faire à\tbscisi'o un usage plus direct, quoique aussi peu probant. Le mot, au sens d' « apocope », est déjà dans la Rhétorique à Herennius, et ailleurs encore.
leur emploi dans notre manuscrit ne signifie rien, parce qu'il y est amené par la traduction littérale du grec.
Résumons-nous. Le manuscrit de Lyon a dû être écrit au V siècle, ailleurs qu'en Afrique, et sans doute dans le midi de la Gaule. Rien n'empêche de croire que la traduction qu'il contient a été composée dans le même pays. L'abondance des mots grecs et la déformation populaire qu'ils ont subie indiquent une région où le grec s'était beaucoup parlé à côté du latin, où l'Église chrétienne, de grecque, était devenue peu à peu latine. Pourquoi ne serait-ce pas à Lyon même que la traduction aurait été faite et plus tard copiée '? Cette hypothèse nous semble la plus naturelle. La langue et l'orthographe de ce volume, qui se prête encore à bien des études, nous apparaîtront comme particulièrement précieuses si nous pouvons y chercher des renseignements sur l'usage vulgaire du latin dans notre pays du iii^ au V' siècle.
Le chrétien zélé, mais peu éclairé, qui exécuta cette traduction du Pentateuque, et peut-être de tout l'Ancien Testament ^, ne se rendait sans doute pas un compte exact de la difficulté de son entreprise. Par lui et par ceux qui firent comme lui, un monde nouveau d'idées, de sentiments, de notions et de formes entrait violemment dans l'enveloppe de la vieille langue de Rome, qui ne lui offrait certes pas un vêtement docile et souple. Sans doute la difficulté n'était pas comparable à celle qu'avaient éprouvée les traducteurs grecs en essayant pour la première fois de jeter le produit le plus caractérisé de l'esprit sémitique dans le moule de la parole hellénique. Nos traducteurs latins ne traduisaient que cette version grecque ; la naturalisa-
1 . Il serait bon de comparer de près au Codex Luf^duneuns la version latine d'Irénée. Cette version dut être faite à Lyon ; elle paraît offrir avec notre Pentateuque certaines ressemblances.
2. Peut-être, au contraire, les divers livres du Pentateuque n'ont-ils pas tous le même traducteur. Nous avons dit dans notre premier article que M. Ziegler avait établi l'accord du Liigditnemis avec le Moiiacciisis pour les Notiibres et le Deutcronomc ; pour V Exode, au contraire, le Lrigdutiensis et le Wircehurgensis ont un texte commun, tout différent du Moiiacensis; les trois textes divergent absolument pour le Uvitique. Il y a là encore biçn des questions à résoudre,
tion occidentale du livre oriental par excellence était commencée; la moitié de la tâche était faite. Mal faite, il est vrai : le grec des Septante est non seulement barbare à plus d'un point de vue, mais souvent obscur et incohérent. Si le traducteur latin avait voulu tirer de son modèle un livre, non pas lisible, mais partout intelligible, il aurait été arrêté par des difficultés sans nombre. Mais il prit sa tâche autrement : moitié par impuissance, moitié par respect pour le texte sacré, il s'astreignit à une littéralité absolue, et, sans parler des fautes de son original grec ni de ses propres contresens^ il se contenta de donner une reproduction mécanique de ce qu'il avait sous les yeux, sans s'inquiéter si ce qu'il obtenait ainsi donnait partout un sens acceptable ou un sens quelconque. Il dut commencer par une traduction interlinéaire, dans laquelle, sauf les articles et certaines particules propres au grec, il mit un mot latin audessus de chaque mot grec : c'est ce qu'indique l'ordre, si fréquemment contraire à la syntaxe latine, de ses mots, ordre qui est souvent absolument identique à celui de nos manuscrits des Septante, qui parfois en diffère, mais qui nous représente celui du manuscrit même qu'il suivait. Sa version devait avoir pour but primitif d'aider à lire le texte grec ceux qui ne possédaient pas suffisamment la langue dans laquelle il était écrit. Mais plus tard on la détacha du grec, que personne ne comprenait plus, et on la lut à part, soit en particulier, soit dans l'église. D'autres versions en grand nombre, ayant sans doute une origine pareille, circulaient à côté et formaient, pour l'immense majorité des chrétiens d'Occident, les seules sources où ils puisaient leur connaissance de la Bible. Avec leurs défauts évidents, leurs obscurités et leurs non-sens, elles étaient, comme telles, fort appréciées, et ce ne fut pas sans peine ni sans luttes qu'elles cédèrent le terrain à l'œuvre de saint Jérôme, bien supérieure malgré ses imperfections. Elles ont laissé des traces jusque dans des siècles très postérieurs : le moyen âge tout entier a cité avec complaisance des prophéties soi-disant messianiques qui ne se trouvent ni dans le texte hébreu ni dans la Vulgate, et qui ne doivent leur existence qu'à des contresens des Septante propagés par leurs anciens traducteurs latins ' ; et de nos jours encore,
I. M. Marius Sepeta démontré qu'un grand nombre de mystères du moyen âge relatifs à la Nativité avaient leur source dans un sermon attribué à saint
011 représente l'enfant Jésus entre un bœuf et un âne à cause d'un passage d'Habacuc qui, traduit par les Septante « au milieu « de deux animaux, « signifie en réalité tout autre chose '. Mais peu à peu. l'Eglise ayant adopté partout la traduction hiéronymienne, on cessa de copier les anciennes versions, et, en général, on laissa les copies antérieures se détruire quand on ne les détruisit pas exprés. Il nous en est resté de très nombreux débris pour le Nouveau Testament (où les différences avec la Vulgate étaient naturellement moins grandes), de très rares pour l'Ancien. Aucun ne se compare en importance à celui que nous a conservé le manuscrit de Lyon, et la science, qui trouve dans ce monument de si précieux renseignements de tout genre, devra toujours une vive reconnaissance à M. Ulysse Robert pour l'édition qu'il en a donnée avec le soin le plus consciencieux, le plus méritoire et le plus intelligent.
[Jouiiid] des Siwauts, 1883, mai (p. 276-288) et juillet (p. 286-399).]
[Il]
Heptatenchi partis posterions Versio latina antiquissinme codice Lugdunensi. Version latine du Deutéronome, de Josué et des Juges antérieure à saint Jérôme^ publiée d'après le manuscrit de Lyon avec un fac-similé et des observations paléographiques et philologiques sur Torigine et la valeur de ce texte, par Ulysse Robert. Lyon, Rey, 1900, in-4°, xxxvi-164 pages,
M. Ul. Robert nous donne ici la suite de sa belle publication
Augustin, où sont évoqués tous les prophètes du Christ. Les prophéties qui leur sont mises dans la bouche sont empruntées à une ancienne version latine de la Bible (ce qui prouve au moins l'antiquité de ce sermon), et sont reproduites ainsi jusqu'à la fin du moyen âge. Ainsi l'on fait dire aux Juifs par Daniel que le Christ viendra « quand cessera leur onction », tandis que la Vulgate porte que « le saint des saints recevra l'onction. » (Dan., ix, 24.)
I. L'ancienne traduction latine, rapportée et dans le sermon, et dans plusieurs passages des Pères, porte In niedio diinni aniuialiicvi cognosceris, tandis que la Vulgate donne (Hab., m, 2) : In niedio annormn notum faciès (ppus tnuni).
VERSION .LATINE DE L HEPTATEUaUE 77
du célèbre manuscrit de Lyon, qui, grâce à la découverte par M. Delisle et à l'acquisition par la bibliothèque de Lyon de cahiers anciennement séparés du reste, comprend maintenant, outre le Deutéronoine qui manquait au Pentateuque, Josué et les Juges. Ce sont ces trois derniers livres qu^i imprimés M. Robert avec le soin et l'exactitude qu'on lui connaît. Il a joint au texte des rapprochements perpétuels avec les citations d'anciennes versions bibliques faites par les Pères latins et avec toutes les variantes connues du texte grec : c'est un travail considérable et qui mérite les plus grands éloges. Dans l'Introduction, après les renseignements nécessaires sur la suite si heureusement retrouvée du Codex Liigdunensis, il donne le relevé des particularités graphiques, grammaticales et lexicographiques du texte, et reprend l'examen des questions de date et de provenance. Il propose — à peu près comme dans sa première publication — de regarder la traduction comme faite en Afrique au iii^-iV siècle, et le manuscrit comme exécuté au V-vi^ siècle, soit en Afrique, soit à Lyon même, et il montre (ce qu'il n'avait pu faire avec autant de précision pour la première partie) que Lucifer de Cagliari s'est servi d'une version très rapprochée de la nôtre. Quant à la thèse elle-même de l'origine africaine, il l'appuie d'une nouvelle liste de mots employés exclusivement ou pour la première fois par des Africains et qui se trouvent dans la seconde partie de l'Heptateuque (il faut en retrancher colliculus, déjà dans Martial, xii, 25) : la thèse prête toujours aux objections qui lui ont été adressées jadis (Jouiii. des Sav., 1883, 395). M. R. a relevé dans le texte qu'il publie quelques mots rares ou même nouveaux : l'un des plus intéressants est cauua traduisant vAaJ; ÇDeiitér., xiv, 15); spalangios n'est pas un mot inconnu (voy. Schuchardt, Voh., II, 378). — Ce beau travail, qui sera bien souvent consulté par les philologues et les. « biblistes », fait le plus grand honneur au savant paléographe qui l'a mené à bonne lin, et l'on doit être très reconnaissant à l'Académie de Lyon d'avoir donné à M. Robert les moyens de le mettre au jour.
[Rû)iiaii!ii, XXX, 1901, p. 475-]
Le c latin devant e, i a pris, comme on le sait, dans la plupart des parlers néolatins, une prononciation très différente de celle qu'il avait autrefois : cette prononciation se ramène à deux types primitifs, qui se sont ou maintenus ou diversement altérés : ts (en Espagne, dans certains cantons ladins, dans la plus grande partie de la Gaule, dans une partie du domaine roumain) et ts (en Italie, en ladin sauf quelques cantons, dans la région picarde-normande, dans la plus grande partie du domaine roumain). Cet important phénomène de phonétique a donné lieu à beaucoup de recherches et de discussions : on s'est demandé notamment à quelle époque remontait l'altération du c, si elle s'était produite dans le latin vulgaire, en entendant par là l'état de la prononciation latine auquel remontent tous les parlers romans, ou si au contraire elle s'était accomplie indépendamment dans chacune des régions qui la présentent '. Je voudrais résumer les opinions diverses émises à ce sujet et dire celle qui me parait la plus vraisemblable. Ce court mémoire n'est qu'un fragment d'une étude plus étendue, dont les autres parties seront pubUées ailleurs : l'une est consacrée au contrôle des ■faits épigraphiques et paléographiques qu'on a cités ou qu'on pourrait citer pour attester Tancienneté d'une altération dans la prononciation du c latin ^; l'autre a pour objet de rechercher
1 . On a aussi discuté sur la question de savoir lequel était le plus ancien de ts ou de ts, si l'un venait de l'autre, ou si tous deux étaient sortis indépendamment du c; c'est une question secondaire, que je ne touche pas ici.
2. Cette partie fait l'objet d'un mémoire qui sera lu incessamment à l'Académie des Inscriptions [cf. ci-dessous, 2^ article].
spécialement, par la comparaison d'autres faits linguistiques auxquels celui-ci est lié, la date et, si possible, le mode et les différentes phases de l'altération du c en gallo-roman'. Ici, je me borne à la question de la date de l'altération du c et de la connexité admise ou contestée pour cette altération entre les diverses régions romanes. Mais, avant de présenter le résumé des opinions des autres et le résultat de mes propres observations sur ce sujet, je me vois obligé de bien déterminer le sujet lui-même, c'est-à-dire de préciser ce qu'il faut entendre par le c latin et par son altération romane. Je dois d'abord avertir que j'écarte, sauf pour quelques rapprochements nécessaires, tout ce qui concerne l'histoire du c latin devant e, i suivis immédiatement d'une autre voyelle : cette histoire, intimement liée à celle du t dans la même situation, est distincte de celle du c devant e, i non en hiatus et demande une étude à part. Je néglige également ce qui concerne le g.
Il importe avant tout, en étudiant l'évolution de la consonne latine qui nous occupe, d'en bien définir la nature. Si nous considérons ce qu'est devenue en français l'initiale des trois mots latins corpus, carriim, ccrviim, nous voyons qu'elle aboutit à trois résultats diff'érents : cors, sar, serf, et nous savons que la même différence se retrouve dans tous les mots latins devenus français où c en position forte ^ précède respectivement (enlatin) une voyelle grave {ii, o), moyenne {a^ ou aiguë (^, /) ' . Dans les autres langues romanes (en laissant de côté pour le
1. Cette étude sera prochainement publiée dans la Romania [cf. ci-dessous, 3e article].
2. La consonne, pour la philologie française, est en position forte quand elle est initiale ou qu'elle est finale ou commence une syllabe après une consonne (ainsi le c de cervuw, tune, perça, mulccié), en position faible quand elle est finale ou commence une syllabe après une voj^elle {tiec, locuiii, sica, placer e).
5. Pour les voyelles françaises, inconnues au latin, 0, i'i, voir plus loin, P- 35-
moment le sarde, rillyrien et le roumain), la différence n'existe qu'entre le c de corpus, dont celui de carrum n'est pas distinct, et le r de cerviun : it. corpo (carro), tJervo; esp. ciierpo (carro), thiervo; pr. cors (car), serf (de même en ladin). Toutefois le provençal et le ladin, dans plusieurs de leurs variantes, représentent, comme le français, les trois c du latin par trois phonèmes différents. Il semble bien résulter de là que la nature de la voyelle qui suit la consonne la modifie en quelque mesure. La différence, trop légère à l'origine pour être perçue par la conscience et notée par l'écriture, est allée toujours en s'accroissant, et la consonne que les Latins regardaient comme unique a abouti dans les parlers néolatins à deux ou à trois consonnes différentes. Des faits analogues se retrouvent dans l'histoire d'autres langues ; ils invitent à examiner la formation de la consonne en question, suivant qu'elle précède une des trois séries vocaliques indiquées. Cet examen, qui a été fait à plusieurs reprises et accompagné d'expériences, a pleinement confirmé les résultats de l'observation purement historique, en montrant que le lieu de l'articulation diffère dans chacun des trois cas. En même temps il a rectifié l'opinion, jadis acceptée et trop souvent répétée même aujourd'hui, d'après laquelle il s'agirait ici de consonnes « gutturales ». Le latin, soit dans sa forme ancienne, soit dans ses variations aujourd'hui vivantes, ne connaît d'autres phonèmes qui puissent recevoir avec quelque justesse le nom de « gutturaux » que Vb et ceux qui s'en rapprochent ; mais l'initiale de corpus, carrum, ccrvum est incontestablement une « explosive palatale sourde », comme l'initiale de gutta, gaJluin, genus est une « explosive palatale sonore » : elles se produisent également par le contact de la langue et du palais, la première sans accompagnement, la seconde avec accompagnementd'une vibration delà glotte. L'emploi trop longtemps continué de la dénomination de « gutturales » a souvent embrouillé les idées et surtout les explications des philologues qui ont traité le sujet qui nous occupe, particulièrement quand, ce qui arrive fréquemment, ils ont employé à la fois le nom de « gutturales » et celui de « palatales », en prenant ce dernier tantôt dans son vrai sens, tantôt dans des sens différents et mal définis, qui se rapportent à peu près à celui de « -fricatives ». La " palatalisation des gutturales » est un mot qui
L ALTERATION ROMANE DU C LATIN 8l
revient à chaque instant dans nos grammaires et nos discussions, et qui n'aurait de sens qu'à condition d'être soigneusement expliqué ou plutôt traduit, ce que ne font guère ceux qui l'emploient : ils entendent généralement par là l'affrication des explosives palatales. Comme je devrai citer par la suite les opinions de divers savants qui ont employé ces expressions sans assez de rigueur, je tâcherai d'éclaircir leur pensée en accompagnant d'équivalents plus précis les termes dont ils se servent. Je dirai donc, sans entrer dans le détail de l'étude physiologique des consonnes en question, que l'explosive palatale sourde se présente dans des conditions d'articulation un peu différentes suivant qu'elle précède un uÇo), un a ou un eÇi). Dans le premier cas, l'obstacle écarté par l'explosion qui produit la consonne est formé par la langue adossée au palais assez loin en arrière des alvéoles dentaires; dans le troisième, par le même organe appuyé près des alvéoles. On a appelé pour cette raison l'explosive de la première sorte « vélaire », celle de la troisième « alvéolaire » ou par excellence « palatale » ; mais les désignations de « vélaire » et d' « alvéolaire » sont en fait également inexactes, et l'expression « palatale » convient aussi bien à l'explosive de la première sorte qu'à celle de la troisième; il faut en effet la garder pour l'ensemble des consonnes formées parle contact de la langue avec le palais. On a proposé pour l'explosive du premier groupe le nom de « postpalatale », pour celle du troisième le nom de « prépalatale » : ces désignations sont claires et indiquent bien qu'il s'agit de subdivisions dans une division générale. Quant à l'explosive palatale devant a, qui n'a pas toujours été distinguée de la postpalatale, elle s'articule dans une région intermédiaire entre la postpalatale (eu, co) et la prépalatale {ce, ci) : nous appellerons, en employant un terme admis par plusieurs phonéticiens, mais dont la valeur n'a pas toujours été définie de même, l'explosive palatale sourde et l'explosive palatale sonore devant a (ca, ga) des explosives « médiopalatales ».
Par une chance qui, au moins en partie, n'est pas fortuite, mais remonte à une très ancienne et très délicate analyse des phonèmes, l'alphabet latin nous offre précisément trois caractères pour les trois variétés de l'explosive palatale sourde (postpalatale, médiopalatale, prépalatale), et le nom de ces caractères
Mélanges G. Paris. . 6
en désigne nettement la valeur : q (pr. qoii) ' devant u (o), h devant a % c (pr. ké^ devant e (/). Il serait commode et abréviatif de se servir de ces caractères et de ces noms pour désigner les trois variétés. C'est ce que je ferai par la suite.
La différence d'émission entre q, k et c existe, autant qu'on peut le croire, dans toutes les langues, puisqu'elle tient au mode même de formation des explosives palatales. Mais elle est tantôt plus, tantôt moins marquée, et tandis que dans beaucoup de langues elle n'a pas dépassé l'état originaire où elle existait en latin classique, elle s'est dans d'autres, comme nous l'avons vu, développée jusqu'à aboutir à des phonèmes très éloignés de leur point de départ. Cette altération n'atteint pas le ^ ' ; elle porte soit sur le c seul, soit soit sur le f et le ^; elle tient donc à la place de plus en plus avancée dans la bouche où se forme l'obstacle écarté par k et par c. Je ne m'occupe ici que de l'altération du c. Partout où elle se produit, elle consiste essentiellement en ce que l'articulation de l'explosive perd de sa netteté et se continue par la fricative palatale/ •* : ce devient à peu près cje \ Mais en général l'évolution ne s'en tient pas là : l'élément explosif palatal de c/ est très fréquemment remplacé par un élé-
1. On sait que le q reproduit le qoph phénicien et hébreu, l'ancien qoppa grec ; ce caractère, éliminé par le grec, n'a été maintenu en latin que dans le groupe qu, lorsque Vu n'a pas la valeur d'une voyelle syllabique. Cf. sur le q les remarques et les citations de Seelmann, Die Aussprache des Latehis, p. 337 et 344.
2. L'histoire de la substitution du c (anciennement ^ y gi'^*^) ^'^ ^'' (^= ''•) dans l'alphabet latin est encore assez obscure; mais ce qui est certain, c'est que le ^ a été réservé à la notation de l'explosive palatale devant a : dans kalendae, Karthago, la graphie par k est classique, et plusieurs grammairiens ont même enseigné qu'il fallait toujours écrire k pour c devant a, au moins à l'initiale. (Voir Seelmann, p. 337, 341.) A l'époque mérovingienne, nous trouvons cette orthographe fréquemment appliquée ; elle s'est maintenue très longtemps pour le nom Karohis, où elle était officielle.
3. Les altérations du q en position forte ou faible sont de tout autre nature.