‹ Mélanges linguistiques (volume 2)Chapitre 36 sur 60 · M, Sçhuchardt avait émis une opinion analogue · texte numérisé non relu

M, Sçhuchardt avait émis une opinion analogue

transformation. Ce qu'on peut dire, c'est qu'aucun indice quelconque, soit dans les grammairiens, soit dans les textes gravés ou manuscrits, ne vient appuyer l'hypothèse de la prononciation c] pour c à l'époque romaine : pour ne parler ici que des témoignages graphiques, on ne trouve jamais, par exemple, ce qui arriverait bien probablement si les deux groupes ce et cie avaient été identiques, pacie pour pace, ou à l'inverse face pour facie\ L'examen du traitement des mots latins dans les langues étrangères, ou réciproquement, n'est pas moins probant : les doutes que M. Bréal oppose à la valeur démonstrative de la transcription grecque du c par •/. ^ ou de la prononciation du c dans les mots empruntés anciennement par les langues germaniques '

I . Parmi les exemples d'/ ajouté à tort donnés par Schuchardt (II, 3 30 ss.), on peut cependant relever Circiensilnis (44 av. J.-C.) et riciessit (370 après J.-C); mais la même addition, qui n'est le plus souvent qu'un lapsus, se rencontre après n'importe quelle consonne. Les formes comme Jicieutia, etc., sont au contraire, comme le remarque Schuchardt, dues à l'analogie, ou sont peut-être des « graphies inverses » : facientern 'étant de bonne heure devenu (par analogie) en latin vulgaire facentem (Schuchardt, //'., p. 445, facendo, Jacendiivi), on croyait commettre une faute en écrivant liceiitem comme on savait que c'en était une d'écrire /«rcH/c/;/, et on écrivait licieiitem, licientia, etc. Ce pour cie n'est pas moins rare que cie pour ce : faces (p. 444) est une forme archaïque de faciès et ne se confondait pas pour la prononciation avec ce mot ; tindeces est bien probablement une forme populaire avec recul d'accent ; facendo, facenduni sont des formes analogiques (d'après diceiido, etc.) ; restent sufficet elperficeiniiii dans deux manuscrits, ce qui équivaut à rien. Si on considère que l'écriture latine possédait le groupe graphique cie avec la valeur ' même assignée à ce par M. Bréal, on ne comprend pas comment les lapicides ou les scribes ne s'en seraient pas parfois servis pour noter ce.

2. Il faut y joindre naturellement la transcription du k grec devant e, i par f latin (Cecrops, Ciiuon, etc.). M. Bréal se demande si l'on est bien sur que le /. grec lui-même, devant s, i, n'était pas altéré; mais il reste immuablement jusqu'à nos jours, sauf quelques exceptions dialectales très restreintes, à l'état d'explosive sourde simple. Voir Psichari, Études dephilologie néo-grecque, p. XLIX.

3. L'idée que les mots allemands comme heller, kisle, l;erbeJ, etc., seraient des emprunts savants ne saurait se soutenir : voir le travail de Kluge dans le Grundriss de Paul (I, 305-315). Mais, d'ailleurs, si ces mots avaient été empruntés au latin par des savants, c'est donc que, dans la prononciation du latin, le c avait la valeur qu'il a en allemand dans ces mots.

ne seront sans doute partagés par personne'. Cette transcription et cette prononciation sont parfaitement claires : en grec comme en allemand, comme en français, et pour les raisons mêmes allégnées par M. Bréal, le c est physiologiquement autre que le q : Ciccro est donc très exactement rendu par Kr/.spwv, cista par kistc'. L'examen comparatif des langues romanes nous montre d'ailleurs que dans plusieurs d'entre elles, notamment en roumain, cet cj n'ont pas été traités de même : ils n'étaient donc pas identiques en latin. Enfin le sarde, tout au moins (sans parler de l'illyrien et du roumain), a conservé le c latin intact, ce qui suffit à montrer que l'altération en cj est de date récente. Rien ne nous invite donc à nous écarter de l'opinion reçue jusqu'à présent, d'après laquelle le c ne différait pas plus en latin du q et du k qu'il n'en diffère dans toutes les langues. M. Bréal termine son mémoire en disant qu'il espère « avoir raison d'une opinion trop longtemps et trop docilement acceptée ». Si c'est celle qui admettrait dans ceci, cicada, deux c « vélaires », elle n'a, comme je l'ai remarqué plus haut, été émise ni acceptée par personne. Si c'est celle qui regarde le c latin comme à peu près identique à là consonne initiale du grec 7.£VTpov, y.v/zvf, de V lûlemand kennen, kind, du français quel, qui, c'est-à-dire comme une explosive prépalatale sourde, je crois que cette opinion est parfaitement fondée, et je souhaiterais vivement que la prononciation qu'elle admet pénétrât, avec quelques autres réformes faciles, dans notre enseignement du latin.

1. Quelques autres arguments de M. Bréal se laissent également réfuter : ainsi la conservation de Vu dans laculnis en regard de inanihiis s'explique aisément par l'étroite affinité de 1'» avec le q (écrit ici c), etc. Quant au fait que l'ombrien paraît avoir changé c en i ou en un phonème analogue, il n'a évidemment rien à voir avec la phonétique latine. Quand même l'ombrien serait le c- frère jumeau » du latin, ce qui semble un peu excessif, cela ne prouverait absolument rien. Ne voyons-nous pas, dans les domaines linguistiques les plus rapprochés, des développements phonétiques tout à fait indépendants? Pour lec en particulier, et. ci-après, p. loo.

2. Des remarques analogues à celles-ci viennent d'être présentées sur le mémoire de M. Bréal par M. Seelmann {Kritischer Jahreshericht dey roui. Fhi~ lologie, t. I, p. 6o).

l'altération romane du c latin 89

J'ai dû mettre en tète de ma revue des idées émises sur l'altération du c latin en roman la théorie de M. Bréal, parce qu'elle se sépare de toutes les autres, et, en proposant pour le c latin une prononciation différente de celle qu'on admettait jusque-là, tend à ébranler la base même de l'évolution de cette consonne en roman. Mais, avant mon savant confrère, plusieurs philologues, parmi les latinistes et les romanistes, s'étaient occupés de la question de l'altération du c latin. Ce sont leurs dires que je veux résumer et discuter.

L'époque de la transformation de la prononciation du c latin a été diversement fixée. Diez {Grammaire, trad. fr., I, 231) donne, pour ne pas la placer avant le vii^ siècle, des arguments qui sont aussi bien choisis que clairement exposés : 1° la représentation par ^ du ^ latin dans les mots anciennement empruntés par les langues germaniques (Jceller, kerbel, kerher, lâcher, hirsche, kiste, etc.); 2° la représentation du^ par k devant e, i, dans des chartes de Ravenne de la fin du vi'^ siècle, et la forme quaimento pour cacmento dans une charte mérovingienne de 650; 3° l'adoption du c en Grande-Bretagne, à la fin du vi^ siècle, par les clercs romains, pour rendre le r anglo-saxon devant e, i, y (cène, cild, cyning). — Corssen exprima plus tard la même opinion ; il emprunta les arguments de Diez en y joignant certaines preuves épigraphiques. — En 1866, M. Schuchardt écrit (Vokal. des Vidgàrlat., I, 164) : « Diez et Corssen rajeunissent trop l'assibilation du c en en plaçant l'apparition au vii^ siècle, le triomphe seulement dans les siècles suivants ». Certains laits épigraphiques qu'il cite contredisent, suivant lui, cette opinion. Les graphies des chartes de Ravenne (oc7.'.i;., osy.t-, y.pcuy.sç, etc.) ne prouvent rien, car le 7. grec est simplement le représentant graphique du c latin. Des arguments tirés par Diez de la prononciation allemande et de l'écriture anglo-saxonne il ne dit rien. Il remarque d'ailleurs que c a dû passer à t's ou ts, formes romanes, par les intermédiaires c], tj, et que ces changements n'ont pu s'opérer que dans de longs espaces de temps. — En 1874, M. Joret, après avoir établi avec netteté (p. 5) la distinc-

tion entre le c « vélaire » {q, k) et le c « palatal » (r), aborde (p. 27 et suiv.) la question de 1' «< assibilation » du c prépalatal, et la résout à peu près comme Diez. Aux transcriptions de Ravenne il ajoute celle de pace par r.av.z et de perccptus par 'jcEpy.î-Tî; dans des inscriptions romaines des Catacombes. Il signale le supplément de preuve qu'apporte la conservation du c comme explosive dans le sarde logoudorien, « ce qui semble bien indiquer qu'au moment de la séparation politique de la Sardaigne et de l'Italie, le c avait encore devant toutes les voyelles sa prononciation gutturale (/, sa valeur d'explosive simple), et que, par suite, on disait alors dans la péninsule, comme aujourd'hui encore dans le territoire de Logudoru, hera, fekit, ce qui est l'orthographe même des chartes de Ravenne ». Aux mots de l'ancien allemand cités par Diez il ajoute les transcriptions gothiques akeit, karkara, et conclut ainsi : « Il ressort de ce qui précède qu'au v^ siècle et probablement encore au vi^ siècle de notre ère, le c (pré)palatal avait encore, comme le c vélaire, un son guttural (était encore une explosive sourde simple), ou que du moins c'était encore à cette époque la prononciation généralement usitée. » En note, il remarque que cette date est un minimum, indiquant ainsi qu'on pourrait descendre jusqu'au vii^ siècle. — En 1885, M. Seelmann (^Aiisspr., p. 332 et suiv.), après avoir établi la prononciation comme explosive du c latin devant e, i, après avoir reproduit les arguments tirés des transcriptions grecques de Ravenne, de la prononciation allemande et de l'écriture anglosaxonne, et fait ressortir, comme M. Joret, la différence, très sensible au point de vue de la formation, presque nulle au point dé* vue acoustique, entre le c « postérieur » (postpalatal et médiopalatal) et le c « antérieur » (prépalatal), conclut : « Depuis le vii'^ siècle environ, et dans la langue vulgaire peutêtre déjà plus tôt, le c antérieur passe insensiblement à une chuintante ou sifflante gingivale, plus tard dentale ' ». Plus

I. n In eincm gingivalen, spâter dentalen quetsch-, bezw. zischlaut. » Cela n'est ni bien clair ni bien exact. Le son chuintant ou sifflant est la continuation non pas du c lui-même, m^^is dç lelçment frjcçitif (j) cjui C'tait vçnu s'adjoindre à lui.

loin (p. 348), il cite, sans doute à l'appui de ce qu'il a dit sur l'ancienneté plus grande de l'altération du c dans la langue vulgaire % quatre exemples épigraphiques, empruntés à Schuchardt, de substitution de ;( ou 5 à r ou inversement, dont l'un remonterait au i^' siècle de notre ère, ce qui ne paraît pas d'ailleurs l'embarrasser autrement. M. Seelmann, sauf cette échappée sur « la langue vulgaire ' », se rattache donc à l'opinion de Diez, et fait remonter au vu'' siècle l'ahération romane du c latin.

Une année avant la publication du livre de M. Seelmann, M. GrôheY(^Archivffir lat. Lexihographie, I, 225) était entré dans une voie nouvelle. D'après lui, comme on sait, la langue de chacun des pays romans représente le latin vulgaire tel qu'il était au moment de la conquête de ce pays par les Romains '.

1. On ne sait trop à quel propos ces citations sont faites. Après avoir dit que « l'idiome gallo-latin, qui, pour l'assimilation du /, devancé seulement par le latin africain, offrait déjà de si bonne heure si -\- vov. pour // -f- voy., a laissé peu après (?) aussi 5r devant / ou e se réduire à une simple sifflante dure « (il cite consiensia et septruni dans Le Blant, dont le premier offre scie et non sci ou sce; septniiii est une fausse leçon), l'auteur ajoute : « Wei-

terhin (?) begegnen sogar schon (?) Schreibungen wie » Suivent les

exemples épigraphiques donnés par Schuchard:.

2. Il est difficile de comprendre ce que l'auteur entend au juste par là. Il est clair qu'au vii^ siècle le rapport entre « la langue vulgaire » et la langue littéraire n'était pas le même qu'au i<-i' siècle. Le même homme qui prononçait cicer en employant le latin littéraire prononçait-il tsitser ou tsitser oumême siser ou siser dans la conversation familière ? Ou cicer d'un côté, tsitser, etc., de l'autre, appartenaient-ils à des couches différentes de la population ? Il y aurait encore bien des points à préciser dans le rapport du latin des livres au latin parlé jusqu'au moment où celui-ci prit 'conscience de luimême comme d'une langue distincte en face de l'autre. Ce qui est certain, c'est que lors de la restauration de l'enseignement du latin classique, sous Charlemagne, la prononciation qu'on adopta pour le c dans l'empire franc fut /i (voir plus loin) : à quelle époque remontait-elle dans l'enseignement scolaire, qui, bien que fort abaissé, n'avait jamais complètement cessé? On ne peut le dire avec certitude, mais il paraît probable que pour ce point spécial il n'y a pas de différence à faire entre la prononciation du latin d'école et celle du latin parlé : la fixité de la graphie en regard des altérations de la prononciation est une preuve à l'appui de cette opinion.

3. A cette théorie s'oppose celle qu'a adoptée, comme on l'a vu ci-dessus, M. Joret, et d'après laquelle chaque langue rpniane représente, daqs la partie

92 LATIN VULGAIRl' IT LANGUES ROMANES

Or « 1er et le.i,'^ explosifs devant c (J) sont encore aujourd'hui conservés en Sardaigne, mais partout ailleurs ils passent à la classe des sifflantes '. L'hypothèse d'une assibilation indépendante du c et du 0^ dans les divers pays romans ne pourrait s'appuyer sur l'existence d'une nécessité phonétique décisive, car dans la plupart des langues c, q devant les voyelles palatales ne sont pas assibilès % et même en sarde ils ne l'ont pas été. D'autre part, foire commencer l'assibilation dès le temps qui a suivi la conquête de la Sardaigne serait se mettre en contradiction avec les données de la grammaire latine. Il faut donc se contenter d'attribuer au c et au «• devant e, i une formation beaucoup plus nettement palatatale à l'époque qui a suivi la conquête de la Sardaigne qu'à l'époque précédente, formation par laquelle ils ont été nécessairement amenés, dans les autres pays, à passer à la classe des sifflantes. » Pour discuter cette manière de voir, il faudrait savoir ce que l'auteur entend au juste par « une formation beaucoup plus palatale » de l'explosive devant e, i que devant u, o, a, et si la prononciation qu'il se représente est conciliable avec « les données de la grammaire latine », laquelle, comme nous l'avons dit, n'a jamais signalé même une nuance de prononciation entre q, k et c. — Quoi qu'il en soit, en 1888, M. Meyer-Lùbke, dans sa courte esquisse du latin vulgaire (Grundriss der roui. PhiloL, I, 362), où il apportait d'ailleurs un nouvel élément à la question en signalant la conservation du c explosif dans le parler roman de nte de VegUa (voir plus loin), pousse à ses dernières conséquences la théorie de M. Grôber : « Ke, ki persiste en sarde et en illyrique, devient ts en italien, réto-roman, roumain, ailleurs (c'est-à-dire en Espagne et en Gaule) ts. La répartition

qui lui est commune avec les autres parlers néolatins, l'état du latin vulgaire au moment où la communication vivante a cessé entre les différentes régions de la Romania. Il y a probablement une part de vérité dans chacune des deux opinions; c'est une question qui mériterait d'être étudiée à fond. En tout cas la théorie de M. Grôber, très ingénieuse et en certains points vraiment féconde, a entraîné son auteur et ceux qui l'ont suivi à des exagérations systématiques et leur a fermé les yeux sur des faits évidents.

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