‹ Mélanges linguistiques (volume 2)Chapitre 4 sur 60 · Contra Symmacbiim, v. 501 ss · texte numérisé non relu

Contra Symmacbiim, v. 501 ss

3. Il est à remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce qu'avaieiit fait jadis les Romains, qui, traités de pcép6acot par les Grecs, n'éprouvaient aucun embarras à se qualifier eux-mêmes ainsi : vov. les passages cités dans Forcellini. Plus tard les Romains se joignirent aux Grecs et regardèrent comme barbare tout ce qui n'était pas grec ou romain ; mais les Grecs les appelèrent longtemps encore [JàcCaoo-. : plusieurs d'entre eux persistaient à les traiter ainsi même à l'époque impériale.

4. Bdiharus, au sens d'Allemand, se trouve employé dans un grand nombre de textes : ce mot ne comportait aucune idée injurieuse. Voyez,

tionncllc, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité collective ' ; le mot Germani, naturellement, est tout à fait inconnu à cette époque ; quant au mot theodisc diutisc (fr. tiedeis, it. tedesco), il n'apparaît, sous la forme latine theotisciis theudiscus, qu'au ix*^ siècle ' ; le mot Teuto, qui paraît s'y rattacher étymologiquement, ne se montre nulle part, et le dérivé Teutonicus, employé par certains écrivains latins ^, est un souvenir clas-

outrc les exemples cités dans Du Cange, les Indices dés t. II-IV des Moiiiivieiita Geniianiae; Ed. Theodorici, Prol. c. XXIV, XLIII, XLIV, CIV; Fortunat, IV, 17 (Romana studio, Barbara proie fuit); id., IV, 8 {Chilperice potens, si iiiterpres Barharus exstat, Adpitor fortis) ; Lex Burgund., t. LV, LXI Qiitiîier mitioue Barbara); Vita Eligii, II, 8, etc., etc. Cf. Waitz, Verfassungsgeschichte^, p. 80; Roth, Benefiiialwesen, p. 102. M. Waitz semble croire que les Francs seuls se laissaient appeler Barbares; tous les Germains en faisaient autant, comme le montrent les citations ci-dessus, et d'autres qui seront réunies plus bas. Encore aux ix^ et x^ siècles Eginhard, Walafrid Strabo, Ekkehard IV, l'emploient en parlant de leur natio.i. Si le mot harhanis se trouve joint parfois dans les textes à des épithètes peu favorables (harhari féroces, impii, avari, etc.), il ne s'ensuit pas que le mot comportât en luimême un sens autre que celui d' « étranger à la civilisation romaine » et aussi d' « étranger au christianisme » (à peu près comme s^cntilis).[*Natio!ie qiddem barharus, sed iiiorum beiiignitate modestus (Arndt, Kl. Denltm., p. 13).] Les qualificatifs en question sont simplement accolés à ce nom, et on conviendra que les Germains méritèrent souvent d'être ainsi caractérisés.

1. C'est l'opinion de M. Waitz, à laquelle Grimm (Geschichie der d. Sprache^, 350) n'oppose que des raisons de sentiment.

2. Le plus ancien exemple est, je pense, le texte du Concile de Tours de 813 [*787; voy. Dùmmler, St:ib., 1897, p. 114] où il est parlé de la lingua theotisca. Du Cange cite, il est vrai, thcodisca lingua dans Servius, ad Aen. IX, mais ce mot manque dans les manuscrits anciens, et dans les autres se présente sous des formes très diverses (parmi lesquelles teutonica et thusca). — L'adjectif Iheodiscus signifie proprement « national » Qhiudisliô — gentiliter dans Ulfilas) ; il n'apparaît pendant longtemps qu'appliqué à la langue, et c'est peu à peu que les hommes qui parlaient la diutisca lunga se sont appelés eux-mêmes les Diutisken, d'où le mot actuel deutsch.

3. L'emploi de ce mot semble pourtant indiquer une traduction par approximation de l'expression allemande thiudisc (cf. Geta pour Goth, Dacia pour Danemark, Alh.vti pour Alamans, etc.), d'autant plus qu'il figure

sique qui ne reposait certainement à cette époque sur aucune dénomination réelle. Il est permis de douter que les Allemands aient eu à cette époque la conscience bien nette de leur unité de race ; dans les textes ils se qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons les Romani opposés successivement aux Franci, aux Burgîindiones, 2.u\ Gofhi, aux Langobavdi, etc. '. Tout au contraire on ne voit nulle part appa-

presque toujours dans la locution lingiia teutonica. Dans ce cas, l'emploi du mot thiiidisc remonterait extrêmement haut, car on trouve lingiia teutonica et même Teidonicl dans des textes fort anciens; voy. Grimm et Waitz, 1. 1. Toutefois il est fort possible qu'il n'y ait dans l'emploi de ce mot qu'un souvenir des Teutons de Marins, rattachés, avec raison d'ailleurs, aux envahisseurs du ve siècle. Nous n'avons aucun écrivain qui fasse nettement cette identification ; mais elle pouvait se trouver dans un texte qui ne nous sera pas parvenu.

I. Pour les Goths, outre le passage d'Orose cité plus loin, voy. Ftiero Ju:![goX, 2 (^Divisio inter Gothum et Rovianum facta de portione ternir um sive silvanim nulla ratione iiirhetur.... necdedualms partilnis Gothi aliquid sihi Roina'nus praesumat aut vindicet aut de tertia Romani Gothus), III, i, 2 (JJt tam Gothus Romanaiit quain etiani Gotham Romanus si sihi conjugemhahere voluerit)', Cassiodori Epist. Var. III, 48 (Universis Gothis et Romanis circa Verucam cousistentihus), VIII, 21 (JPiieri stirpis romanae nostra lingua loguuntur), VII, 3 (Si quod etiam inter Gothum et Romamim ortunt fuerit negotium), VIII, 3 (Gothis Romanisque jus apud nos esse commune), VIII, 17" (Ut Gothi Romanis praeheant jusjuranduni et Rouiani Gothis sacrameuto confirment^ VIII, 6 (GothoruDi Ronnviorumque). — Pour les Francs, Lex Sal. pass. ; Chilp. Capit. ap. Pertz, IL. II, p. 12, p. 14. (Romaui et Salicf); Chlotachar. Conslitutio, ap. Pertz, LL. I, p. 21; Childeh. -Décret., ib., p. 12; Lex Ripuar. XXVI, 3; LVIII (Romanus, Francus); Gregor. Tur. II, 18 (Paulus cornes cum Romanis et Francis), etc., etc. [* Roz., For tu., I, VII.] — Pour les Bourgondions, Lex Btirg. XXII (Ouicumque Romanus causant suam quam cum alio Ronuiuo hahet Burgundioni agendam tradiderif), LIV, LV, etc., etc. — Pour les Langobards, Ed. Rothar. 29, ap. Pertz LL. IV, 47 ; Luitpr. Leges, 127, ib. p. 60 (Si

quis Ronuvius hoino uiulierem Langohardam tolerit Romana effecta est); L.

Aistulfi, ib. p. 195 (traditum nohis a Domino populum Romanoruni) ; Karoli M. Capit. Ticinense (Soi), ap. Pertz, LL. I, 84 (Si vero Langovardus vel Romanus fuerit) ; ib. p. 162, 235, etc. — Pour les Vandales, voy. la citation de S. Fulgence dans Du Gange, s. v. Barharus, où on remarque avec raison Trasimun-

dumregem Ikuid invidioso nomine Barbarum appellari Mox ejus suhditos

harbaricam gentem appellat cui Romanes opponit, veteres nempe Africae incolas ; add. Victor de Vita, V, 18, etc. — Sur les Romani de la Bavière actuelle, voy. Eugippius in Vita Severini, c. 2, 3, 9, 12, et ce qui sera dit plus bas.

(S ! A'IIN Vri.GMRK ET LANGUES ROMANES

raîtrc pour les habitants des provinces de l'empire de dénomîn.itions spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des histoires de ce temps ni Galli, ni Rhacti, ni liali, ni Iberi, ni Afii : il n'y a que des Romani en foce des conquérants répandus dans toutes les provinces | ' |.

Le RoiiiiDiiis est donc, à l'époque des invasions et des établissements germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore longtemps quelque fierté de ce grand nom -; mais ses vainqueurs ne l'appellent pas ainsi : le nom Roiiminis ne paraît avoir pénétré dans aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent, et qu'ils lui donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de lualah, plus tard luelch, ags. veaJh, anc. nor vali (suéd. mod. val), auquel se rattachent les dérivés ivalahisc, plus tard luœlsch (welche) et luallon. L'emploi de ce mot et de celui de Rornanus est précisément inverse : le premier n'est jamais employé que par les Barbares, le second que par les Romains ' ; l'un et l'autre ont persisté hce à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle.

[*i. Oiiit RouiaiiKS iigit, saevil qua biirlhinis orhis. {Caniioi S. Paiiliiii vov. Pimont, Hymnes, p. 47.)]

2. FortLinat et Grégoire de Tours emploient certainement encore ce mot avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mêmes, soit ceux dont ils parlent ; voy. la citation de Fortunat, IV, 17 (ci-dessus, p. 3, n. 2). Les hagiographes mentionnent volontiers, et certainement pour lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint. Voy. Fortunat, Vila S. Medardi, AA. SS. Jan. II, 76 (Roniaiiii mater ejiis, Protagia noniina) ; Vita Rustkidae, AA. SS. Aug. II, 657 {Chiiissiniis igitur orta natalihus Valeriano et Clementia conjugihus Romanis), etc., etc. Add. Fredeg. XXVIII, a. 606 (Claiidiiis génère Rornanus), XXIX, etc.

3. Aussi, si l'on veut traduire les paroles mises par les historiens de ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours rendre Romanus par -Wekhe. Par exemple dans la Vie de S. Eloi, II, 19 : Nnnqiiaw tu, Ronume, consiietudines nostras evellere poteris, le mot Romane traduit certainement le JValab! qui fut adressé au saint homme. Cette observation s'applique à plusieurs des passages cités plus loin.

Le mot îoeirbc a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient. Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir '. Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après la chute de l'empire, entretenait pour les WaJahen. seuls dépositaires pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes, à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre Glossaire roman-allemand de Cassel, et qui est certainement d'un Bavarois du temps de Pépin : Stitlii siinl Romani, sapienii Paioari ; moâica sapientia est in Romanis ; plus babent sluJtitia quant sapientia. Ici, par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction latine, la pensée de cet excellent Peigir dans la forme même où elle a souri à son esprit : Tok sint JValha, spahe sint Peigira ; Inxic ist spahi in WaJhum; mera hapent tolaheiti demie spahi ^. A la même époque on rencontrait sur les bords du Rhin des Allemands comme celui que peint Wandelbert, dans son récit des miracles de saint Goar : Omnes Romanae nationis ac linguae hoinines ita qiiodam gentUicio odio exsecrahatur ut ne videre quidem

eorum aliqneni aequanimiter vellet Tanta enim- ejus aninium

innata ex feritate harbarica stoliditas appréhenderai ut ne in transitu quidem Romanae linguae vel genlis homines et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere' posset '. Ces sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture : au x^ siècle encore, Liudprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui fltire honneur en le traitant de Romanus, et disait aux Grecs : Ouos (Romanos^ nos, Langobardi scilicct, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Suevi, Burgundiones, tantodedignainur, ut inimico nostro commoli nil aliud conlumcliaruni nisi : Romane ! dicanius, hoc solo nouiine quidquid ionobilitatis, quidquid timidifalis, quidquid ava-

1 . Il suffit de rappeler le célèbre prologue de la Loi satique.

2. Ane. Glossaires rouans, p. p. Die^, traâ. par A. Bauer (Paris, 1870), p. 71.

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