LES FAITS ÉPIGRAPHIQUES
OU
PALÉOGRAPHiaUES ALLÉGUÉS EN PREUVE
Contre l'opinion de Diez, qui ne fait pas remonter plus haut que le vii% ou tout au plus que le vi^ siècle, l'altération dans la prononciation du c latin devant e, i (non suivi d'une autre vovelle) qui a abouti à la prononciation actuelle, si diverse, des différents parlers romans, M. Schuchardt, suivi par M. Seelmann, a allégué ' certains faits graphiques qui attesteraient, à une époque beaucoup plus ancienne que Diez ne le dit, tout au moins le commencement de l'altération du c dans celte prononciation familière du latin qui est devenu le roman -. Ces faits sont de deux ordres : ils appartiennent à des inscriptions ou à des manuscrits. Je m'occuperai d'abord des premiers, en ajoutant à ceux qu'ont réunis les deux philologues dont je viens de dire les noms ceux qu'on pourrait être tenté de joindre à leur liste. Or il résulte de cette revision générale, chose assurément très frappante, que tous les exemples qu'il a été possible de contrôler doivent être rayés pour une raison ou pour une autre. Je dois presque toutes les vérifications épigraphiques que je vais communiquer à mon savant confrère M. Edmond Le Blant, ou, pour dire plus exactement les choses, j'ai incorporé
1. H. Schuchardt, VoMismiis des Viilgclrlateins; E. Seelmann, Die Aussprache des Lateins.
2. J'ai essayé de soutenir le bien fondé de l'opinion de Diez dans une dissertation qui a paru en tête de Y Annuaire de TEcole des hautes études pour
à ce mémoire, en 3^ faisant çà et là quelques additions, une note qu'il a rédigée sur le sujet dont je m'occupais en même temps, et qu'il a bien voulu m'abandonner. Cette partie du présent mémoire est essentiellement de lui; j'ai indiqué par des guillemets les passages que je lui ai textuellement empruntés.
Avant de procéder à l'utile revision des faits dont il s'agit, il est bon de présenter quelques observations sur leur nature. Ils nous montreraient, s'ils étaient attestés, ~ écrit pour c ou l'inverse, s écrit pour^ ou l'inverse. Or rien, de prime abord, ne serait plus invraisemblable que l'un ou l'autre de ces phénomènes. Examinons d'abord le premier cas. Le passage dur prépalatal à /iou à is a dû se taire, comme on l'a souvent remarqué, par l'intermédiaire dery, puis de /y (y ^= y allemand ou italien); la valeur de ts ou t's que pourrait marquer le :^, n'est que subséquente à ces deux premières phases de l'altération : il serait donc bien surprenant de voir, dès le temps de l'empire romain, cette dernière étape atteinte, tandis que les deux précédentes n'auraient laissé aucune trace. Mais en outre il faut remarquer que le ~, qui, dans l'usage correct du latin, avait certainement la valeur ds (s =: s douce), avait pris, dans l'usage commun des bas siècles, la valeur de dj, si bien qu'on trouve très souvent ;( pour di devant voyelle (lequel, de son côté, était devenu égal à y), et pour y même '. Dans ces conditions, comment le :^ aurait-il pu servir à rendre le son ts? On pourrait imaginer qu'il représente le son tj ; mais la différence entre // et dj est trop sensible pour qu'on admette facilement une pareille confusion. — Quant à croire que dès l'époque romaine ou peu après le c ait eu en Italie ou en Gaule la valeur de s, c'est contredire toutes les données de la phonétique historique, qui nous apprend que cette atténuation de ts en s, propre à la France, y est très moderne et ne s'est pas produite avant le xiii^ siècle. Les graphies qui nous présentent :(ou s pour c ou l'inverse sont donc, a priori, extrêmement suspectes. Nous allons voir qu'en fait elles n'existent pas, du moins dans les inscriptions.
I. Voir Schuchardt, LileratiirhJ. fur genn. und rom. Philologie, li col. 62.
Les cas allégués par MM. Schuchardt et Seelmann ' et ceux qu'on peut relever après eux, sont d'ailleurs fort peu nombreux. Ils se divisent en deux groupes : ceux où c serait remplacé par - (ou vice versa), ceux où c serait remplacé par s (ou vice versa).
CETAES se lit dans une inscription fort obscure, apparemment du I" siècle après J.-C, publiée par MafFei et Orelli et en dernier lieu dans le Corpus (V, 278). Maffei a supposé que cetaes était pour :^etaes, et a voulu reconnaître dans ~etaes une manière d'écrire diaetaes (pour le grec Iv/I-'mz). M. Schuchardt remarque (I, 163) : « Cela me paraît très douteux, d'abord parce qu'un ~ remplaçant le di de diaelaes serait doux, au lieu que le c ne peut représenter qu'un ;^ dur. » Cela n'a pas empêché M. Seelmann (p. 348) d'admettre « cetaes {= cetaes pour diaetaes) », en renvoyant au t. V du Corpus (lequel n'avait pas paru quand M. Schuchardt publiait son volume). S'il avait lu cependant le commentaire de M. Mommsen sur cette inscription, il y aurait vu que le mot ceta, qui se retrouve dans Tacite et dans Pomponius Secundus (allégué par le grammairien Charisius), est un mot proprement padouan, dont le sens précis n'a pu être établi, niiais qui désigne certains jeux particuliers à
I. M. Seelmann s'est borné, en fait, à emprunter quatre exemples à son prédécesseur, et nous verrons qu'il n'a pas toujours pris la peine de les contrôler sur les publications faites entre les deux livres.
Je laisse de côté le grec se, qui présente des conditions spéciales et demanderait une étude à part; je noterai cependant ici que parmi les exemples apportés par M. Schuchardt pour la réduction des se à ss (I, 145 ; III, 75)00 à s (I, 16')), plusieurs doivent être rayés, ainsi REQVIESIT dans une inscription de Pouzzoles « a été rétabli par M. Mommsen (Corpus, X, 2792) dans sa vraie forme, REQVIESCIT » ; SEPTRVM dans l'épitaphe de saint Cloud (Le Blant, 209) est une mauvaise lecture de l'abbé Le Beuf. <i En effet, une copie figurée de ce monument, aujourd'hui perdu, que possède la Bibl. nat. (fonds Bouhier, no 49, fo 45 ro), montre qu'une cassure longitudinale de la pierre avait à peu près enlevé une lettre au même endroit de chacun des quatre vers, et indique par un pointillé les traces encore visibles du C de SCEP- TRVM. »
la ville de Padoue, et qu'en tout cas il ne peut rien avoir à faire avec le grec diaeta ou un imaginaire :^eta.
PAZE pour PAGE est cité par M. Schuchardt (I, 163) et reproduit par M. Seelmann (p. 348), d'après Muratori. Mais « Muratori {Inscript., 191 5, 3) n'a enregistré cette inscription que de seconde main et d'après Don'i (Inscript., p. 246). L'original ne s'est pas retrouvé, et une autre copie, donnée par Gudius (Inscr., p. 569), porte : IN PAGE. La lecture de Doni est donc fort suspecte » .
A ces deux seuls exemples qui, comme on le voit, disparaissent, joignons-en un qui nous montrerait le grec 0 pour c, et qui n'est sans doute pas plus authentiq-ue. « La forme IN PAOE, dans une épitaphe donnée par Bosio (Roina sotterrama, p. 408), serait fort intéressante, d'autant plus que cette épitaphe est datée de 383. Mais ce petit texte, dont l'original est perdu, présente diverses étrangetés qui ne permettent pas de l'admettre sans réserves (voir de Rossi, Inscr. chr., n° 325). »
GEVERIANVS est cité par MM. Schuchardt (I, 163) et Seelmann (p. 348), d'après le recueil de M. Frœhner (Inscr. terr. coct. vas., 697, Heddernheim, Nassau). M. Mommsen, que j'ai consulté, a bien voulu me faire savoir que l'estampage de cette inscription, copié pour lui par M. Zangemeister, porte comme première lettre « non pas un G, mais évidemment une S avec la boucle inférieure peu marquée ».
« Dans une inscription trouvée aux Gatacombes de Rome, c'est-à-dire d'une date encore ancienne, qu'a vue Boldetti (Osservaiioni, p. 460), le mot fecit serait écntfesit. Gette inscription existe-t-elle encore ? Est-elle perdue ? La copie que nous en possédons seule est-elle exacte? G'est ce qu'il m'est impossible de savoir. »
GLMVL = SIMVL (Perret, Catac. de Rome, LXXIII, 8; Schuchardt, I, 163). « Dans cette inscription, qui se retrouve chez de Rossi, Inscr. chr., l, n° 288, la première lettre est non un G, mais un G; il est donc évident qu'on n'a là qu'un simple lapsns du graveur. »
GIRIAM = SYRIAM (Janssen, Mus. Lugd. Batav. Inscr.,
pi. XXI, i; Schuchardt, I, 163). « Voir le Corpus, t. VIII, n° 1039 (l'inscription vient de Carthage). Où Janssen avait lu IN INFIMAM CIRIAM, il y a INTRA MACERIAM. »
FILO DVLSISSIMO (Btillettino ddV Inslituto archeologico, 1839, p. 134; Schuchardt, III, 84). Voir Corpus, t. V, pi. I, n°945, où est rétablie la vraie leçon : FLIO DVLCISSIMO, Descripsi, dit M. Mommsen.
FES[//] (Frôhner, /«j-fr. krr. c, 54e, Wiesbaden ; Schuchardt, I, 163; Seelmann, p. 348). « Où la copie suivie par M. Frôhner donne CAPIFES, M. Steiner {Corpus inscr. rom. Rheni et Danuhii, t. I, p. 330, n° 691) transcrit d'après l'original CAPIFEC. »
L'emploi du groupe tce pour tie, où // avait pris très anciennement, comme on sait, la valeur //, pourrait encore attester une prononciation sifflante de c devant e \ On le trouverait dans une inscription des Catacombes Ce coemeterio Calepodii) imprimée par A. Mai (Script, uet. nova coll. Vatic, t. V, p. 422), et reproduite par M. Schuchardt (I, 26) : BINCENTCE CONIVCI. « Les plus récentes inscriptions des Catacombes n'étant pas postérieures à 410, un exemple de c prononcé ts à cette époque est bien suspect. Or, encore ici, nous ne possédons pas l'original, et Mai lui-même ne l'avait pas sous les yeux. Il donne l'inscription d'après une copie tirée e schedis sacrar. pontificii, c'est-à-dire des papiers de Marini, dont Mai fut l'éditeur après la mort de celui-ci. Peut-être sur le marbre envoyé à Pistoja y avait-il BINCENTIE. »
Ainsi les exemples épigraphiques qu'on a cités ou qu'on pourrait alléguer - en preuve de la transformation ancienne de la
1 . On rencontre en effet quelquefois, mais à une époque bien plus récente, ce groupe employé à rendre le son ts : p. ex. manalce dans Eitlatie. Quant à mtcitaiiiento (Schuchardt, I, 26), ce n'est sans doute qu'une faute, qui d'ailleurs ne prouverait rien.
2. Un AVREL'SESARION figure dans une inscription d'Alexandrie du temps des Antonins (Corpus, III, n" 14; Schuchardt, I, 163), et l'on pourrait reconnaître dans ce nom une forme altérée de Câcsarion, mais ce serait sans raison. Voici ce que M. Mommsen a bien voulu m'écrire à ce propos : «Je ne vois pas pourquoi on voudrait changer le nom, sans doute barbare, de
prononciation du c sont tous fliux, tous ceux du moins qu'il est possible de contrôler, ce qui rend plus que suspects les deux qu'on ne peut vérifier sur l'original. « Aucun des marbres antérieurs au viii^ siècle qui ont passé sous mes yeux, dit M. Le Blant, ne présente une marque d'altération dans la prononciation du c devant Ve ou 1'/ non suivi d'une autre consonne. »
En regard de cette constatation, il faut placer le fait de la persistance, jusqu'à une époque relativement très avancée, de confusions graphiques ' qui, à l'inverse, attestent que le c avait gardé sa valeur d'explosive sourde et simple. Je citerai, en profitant encore ici des indications de mon savant confrère, les transcriptions grecques <J)|KIT, IN flAKE dans les Catacombes ^, celles des chartes de Ravenne qu'a relevées Diez, une coupe de verre trouvée à Podgoritza où le génitif ceti est écrit qtieti^, une pierre d'Eberstein où nous lisons INPAFE^^
Sesarioii, pour en faire le diminutif de Caesar. L'inscription est publique et écrite correctement ; elle met la diphtongue ae où elle doit être : il faudrait donc admettre deux fautes dans ce seul nom. Au reste le àimmviûî Caesarion n'appartient pas à ce genre de nomenclature ; en dehors du bâtard bien connu de César, je l'ai cherché en vain dans l'épigraphie romaine et grecque ; changer ici Sesarion en Caesarion serait bien inutilement substituer un a-a: Xv^û- [lEvov à un autre. » — Il est bien clair que la graphie CACROVIR, que me signale M. Le Blant sur un vase dit samieii, du musée de Clermont-Ferrand (Méin. de VAcad. de Clermont-Ferrand, n. s., t. VI, p. 427), est due, si elle est exacte, à un lapsus (à moins qu'il ne s'agisse de l'emploi du sigma « lunaire », voir Gagnât, Man. d'e'pigr. rom.,!^ éd., p. 21), et n'a en tout cas pour nous aucune valeur. — Mon savant con frère me communique encore la note suivante : « Q^y\us {Recueil d'antiquités, t. IV, p. 172) donne CIPIA" KAAH comme étant l'inscription d'une bague de bronze doré, et traduits : Ciria pulchra. Mais la lecture est mauvaise, car la planche LVIII, n» 6, à laquelle il renvoie, donne une reproduction de l'anneau avec la légende, très fréquente sur les bijoux de cette espèce, Kl PI AK A AH, c'est-à-dire y.upia zaXf|, domina pulchra. » Même si elle était réelle, la faute, appartenant à une inscription grecque, n'aurait d'ailleurs pas d'intérêt pour nous.
1. On pourait noter ici le fréquent échange des groupes rv et qui, dont M. Duvau vient de donner des exemples (Me'ni. de la Soc. de ling., VIII^ 188); mais en réalité il appartient à un tout autre ordre défaits.