‹ Mélanges linguistiques (volume 2)Chapitre 52 sur 60 · Cf. Mever-Lubke, loc. /., I · texte numérisé non relu

Cf. Mever-Lubke, loc. /., I

3. M. Meyer-Lûbke fait valoir avec raison (loc. /., I, ^648) que le changement picard d'rt en ie et non en e après le k implique l'existence de Ây en picard comme en français : si le ^ decar um, capum n'était pas devenu-À;;, on aurait en picard her, Jcef et non kier, kief. Mais je me représente le rapport des deux idiomes autrement que le savant auteur de la Gramiiiairc des langues rotnani's qui admet que her atteste kàr comme point de départ commun. A mon avis k est devenu k] d'abord seulement devant a libre, et cela dans toute la France du nord; ainsi ^/«ro, k]ave, kjavatlo, mais hirro, l;aiiipo : on peut faire remonter ce phénomène extrêmement haut. Plus tard kjaro est devenu kjer dans toute la région qui a changé a libre en e. L\i entravé n'a été atteint que beaucoup plus tard (ainsi quel'i;») et on a eu kjarro, kjampo, kjaiisa vers la fin du viif siècle {an est 0 dans les gloses de Reichenau). A cette seconde évolution le picard-normand n'a point participé, et il a gardé karro, etc., en regard de kjaro, tcjavalto. Il est également resté étranger à une autre évolution du français qui, à une époque difficile à déterminer, mais sans doute peu ancienne, a changé tout /c/ en Cs : Isier, tsaval, tsose ; le picard a gardé kjer et même réduit kjeval à keval.

les atones ultièmcs tombent (750); k devient h] devant a entravé (800).

Arrivons maintenant aux faits qui nous intéressent directement. Le I] fort et le cj étaient devenus 1s à une époque antérieure que je n'essaie pas ici de préciser, et en même temps le /y faible était devenu ds : on avait donc captso, cantsone, bratso, fatsat ; paladso, radsone. Vers le milieu du vu'' siècle, je suppose ', le r fort a été traité comme le îj fort et le cj, le c faible comme le /y faible et on a eu : tservo, doltse d'une part, madsello, padse de l'autre : cette évolution a eu lieu dans toute la Gaule, et les parlers du midi ne l'ont pas poussée plus loin -. Dans la Gaule du nord (les limites sont à déterminer), bientôt après, disons vers 700, le ds a passé à ]s et l'on a eu aussi bien majsello, et pajse que rajsone et palajso : ce changement est commun à toute la région, et, saut les actions variées exercées l'une sur l'autre par les voyelles, le y et l'.e, il a constitué l'état encore subsistant du représentant français de c et de /y faibles. Mais le ts, correspondant à ry, /y fort et c fort, ne s'est pas partout

1. Des raisonnements d'un autre ordre, mais qui paraissent très justes, ont amené M. Pogatscher à conclure que l'assibilation du c en gallo-roman était postérieure à la sonorisation des explosives sourdes intervocaliques : l'anc. saxonû'cà/< acet u m notamment nous montre le c intact et le / changé en d. Il est vrai qu'il ajoute que ce son que les Saxons « entendaient et notaient comme k » était cependant Ir/i et qu'il faut remonter pour « les tout premiers et très légers commencements de l'assibilation assez haut dans l'époque républicaine ». Son principal argument est que l'Espagne connaît aussi l'assibilation; mais comme on l'a vu plus haut, rien n'empêche que les deux développements soient indépendants. Il ajoute que si c n'avait pas été h/i quand les explosives sourdes intervocaliques sont devenues sonores, il aurait dû passer comme elles à la sonore : acetum serait devenu agediim. Mais il n'est pas même assuré que / et p aient en même temps passé à d et h, et on n'est pas forcé d'admettre un lien nécessaire entre l'évolution de /, pQl celle dec. La distinction entre le c fort 0>ts) et le c faible 0> dO ne s'est produite qu'avec l'assibilation; on ne voit pas comment de plaky ientem serait sorti y)/«</5fH/, qui n'a pu venir non plus Aq plageiiteui. [Cette note, un peu remaniée, a passé dans le corps du premier mémoire, cf. ci-dessus, p. 94, mais nous avons jugé intéressant de la reproduire sous sa forme primitive. Cf. encore ci-dessous, p. 124.)

2. Sauf que /'(/(/^ devenu final s'est changé en pats.]Q ne mentionne pas, naturellement, les transformations dialectales modernes.

l'altération du c en gallo-roman 123

maintenu. Dans la plus grande partie du domaine, il a subsisté, sauf qu'au xiii'' siècle il a perdu son élément dental et est devenu simplement s; dans la région picarde-normande il est devenu ts, sans doute vers 750, en tout cas après que cis était devenu js : on eut donc plus tard dans cette région fâche, canchoii, cherf, brach, doiich. Le phénomène était accompli, quand la chute des atones ultièmes produisit, par la mise en contact de / {d) avec s finale, un nouveau ts. Celui-ci eut le même sort dans toute l'étendue du domaine (et même dans le midi) ; il persista pendant plusieurs siècles et se réduisit enfin à ^ '.

Il est inutile de dire que ces dates sont non seulement approximatives, mais nécessairement inexactes, puisqu'un changement phonétique ne s'exécute pas en un jour, en un an ni même en un nombre appréciable d'années; il commence à se produire sur un point donné, d'où il lui faut pour se propager un temps extrêmement variable. J'ai voulu surtout indiquer la chronoloaie relative des faits, telle qu'elle me semble se dégager des observations présentées ci-dessus; toutefois il m'a paru intéressant, puisque nous nous trouvions avoir quelques dates externes, d'essayer de déterminer au moins l'époque réelle du commencement et de l'achèvement de l'importante évolution phonétique qui fait l'objet de cette étude ^

1. Il est curieux que cette réduction semble s'être opérée dans le domaine picard plutôt que dans les autres. Aussi pourrait-on être tenté de supposer que le diphonènie ts ne s'y est pas produit, que dans sedes « satis), par exemple, quand Ve atone est tombé, \<t d z été élidé, d'où ses ; mais rien n'est moins probable. Les plus anciens textes écrits dans le domaine picard nous présentent ts, écrit i dans Eulalie et même (par une exception unique) Is dans le Jouas; ce n'est qu'à la fin du xiic siècle qu'on trouve dans ce domaine des rimes attestant la réduction de ts à i".

2. M. Meyer-Lûbke, dans le bel et pénétrant essai de « chronologie des faits phonétiques » qui termine sa grammaire, ne dit rien de l'évolution du c et de ses rapports avec d'autres phénomènes.

II. — Pour la chronologie de l'altération du ^ il y a une question de première importance, c'est le rapport de ce phénomène avec celui de la sonorisation des explosives sourdes en position fliible. On sait que dans toute la Gaule (et aussi en Espagne et en Rétie) une explosive sourde placée entre deux voyelles est devenue sonore :capillum > cabilhim, nata > nada, pacare >> pagare. Le sort des trois explosives est-il lié, en sorte que ce qui est prouvé pour Tune soit probant pour l'autre? On est tenté de le croire en voyant l'accord essentiel de toutes les langues qui affaiblissent l'une des explosives à affaiblir les deux autres. Cependant ce n'est nullement certain, et on ne saurait méconnaître l'importance de la grande diff'érence chronologique qui sépare l'apparition de la sonore au lieu de la sourde dans chacun des trois cas. Tandis que d <^ t se présente déjà, et fréquemment, à l'époque romaine et dès le second siècle, b <C p ne se lit que dans des inscriptions du vi'^ siècle, g < c dans des textes du vu'' ou du viii% et encore très rarement. On ne s'expliquerait guère ce traitement différent s'il ne répondait pas à la réalité. Nous pouvons donc admettre que le / faible était devenu d longtemps avant que le c faible fût devenu g, et cette hypothèse, appuyée par les faits, nous permet d'écarter un argument en faveur de l'antiquité de l'altération du c qui au premier abord paraît extrêmement puissant. M, Pogatscher, dans son beau livre sur les mots empruntés par l'anglo-saxon au latin et au roman, remarque que le saxon ecid (anglo-saxon eced^ qui remonte environ au vi^ siècle, nous montre le t du latin acetum devenu d, tandis que le c est resté c ; si ce c avait été une explosive sourde au moment où le / est devenu sonore, il le serait également devenu, et on aurait eu âge du m, d'où le saxon n'aurait pu tirer son ecid ; donc, à l'époque où les explosives sourdes sont devenues sonores, le c n'était plus une explosive sourde et l'altération était tout au moins commencée. Mais ce raisonnement suppose une évolution synchronique pour les trois explosives sourdes, qui, comme nous venons de le voir, n'est nullement prouvée et est même contredite par les textes. Nous pouvons donc

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