Bulletin du Bibliophile, mars-avril
2. On sait qu'en réalité le premier qui proposa d'écrire ai au lieu d'o/, dans les mots où l'on prononçait ai, fut un avocat rouennais nommé Bèrain, qui écrivait en 1675, et non Voltaire (M. Didot a oublié Bérain, qui a été déterré par Fallot, Recherches, p. 29, et depuis cité par beaucoup d'auteurs). Mais Voltaire ne parait pas avoir connu son précurseur.
3. Le Moniteur universel avait adopté l'orthographe voltairiennc (qui, d'après M. Fr. W'ey, lui avait été transmise par un protc venu de Kehl, où il
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on enseignait bien avant 1833, à écrire aimais, français, etc. L'Académie ne fît qu'enregistrer une conquête de l'usage. Mais ceux qui avaient appris à écrire sous des maîtres fidèles aux traditions se virent avec ennui som-més de renoncer à une habitude qu'ils ne pouvaient déraciner qu'avec peine. Le pédantisme était d'ailleurs du côté des officiels. « M. F. Paris, écrivait Daunou, continue d'écrire partout ai au lieu d'ai, quoique cette dernière orthographe soit établie dans le nouveau dictionnaire de l'Académie française. » — « Je demande, répondait l'interpellé, la très innocente liberté de conserver mes premières habitudes orthographiques. II y a quatre ans, VJcadéniie française étoit encore V Académie française, et les Français les François. » — De quel droit, après tout, l'Académie prétend-elle imposer à tous les citoyens Forthographe qui lui plaît? Rien n'est plus ridicule que le dédain avec lequel certaines personnes traitent ceux qui persistent encore à mettre 0/ pour a/; elles les regardent en quelque façon comme des aveugles qui ferment les yeux à la lumière, et se croient, elles, éclairées parce qu'elles suivent, sans savoir pourquoi, la décision d'un corps qui n'a pas mission pour décider les choses, et qui leur impose un système orthographique où foisonnent des absurdités bien plus fortes que Voi à'aimois et connoitre. L'Académie a réussi à se faire attribuer dans ce domaine une sorte d'infaillibilité; on peut dire d'elle aussi, à entendre bien des gens : Ronia locuta est; causa Jinita est. C'est cette prétention insoutenable, jointe à la raison intime que je viens d'exposer, qui poussa dans l'opposition à la réforme quelques esprits libres et ennemis d'un rationalisme exagéré, dont ils connaissaient les lacunes et les faiblesses. Nodier reprenait avec plus d'esprit et de verve le point de vue de Pasquier : en somme, toute l'orthographe étant plus ou moins absurde, il valait mieux, suivant lui, la laisser telle quelle que de vouloir corriger un détail qui ne ferait jamais que l'ensemble fût raisonnable et n'ajouterait qu'une contradiction de plus. S'il s'en était tenu à cette vue, elle a certes un côté profond, et il faut tenir compte, je l'ai déjà dit, de cette théorie du scepticisme. Mais il eut tort de prétendre appuyer ses prétentions sur l'étymologie et de prophétiser à faux. « Je suis convaincu, dit-il, qu'il ne restera pas la moindre trace de cette innovation dans la langue littéraire quand la succession des temps amènera la septième édition du Dictionnaire, si elle
avait travaille à rédition des Œuvres de Foliaire) le i^' janvier 1790. La presse politique avait suivi cet exemple ; seul, le Journal des Débats se refusait à abandonner 0/ ; quand il se décida, en 1828, à écrire ai, on prévit que l'Acamie ferait de même, ou plutôt on en conclut que la chose était déjà décidée
in pello. Je ne sais s'il y eut opposition dans le sein de TAcaJérnie.
l'amène jamais... Alors les lois étymologiques de l'orthographe, cclaircies par un bon savoir, seront devenues aussi intelligibles aux esprits justes qu'elles sont rationnelles, ou bien la langue aura fini de finir. Elle sera morte. » On prépare la septième édition ; la lano^ue n'est pas morte, et l'orthographe de Nodier a presque entièrement disparu '. Qiiant à Tétymologie, éclairée par un « bon savoir », elle s'est tournée, comme toute vraie science, du côté de la simplicité, du bon sens et de la clarté, dont il est bien vrai de dire que beaucoup d'instruction y ramène si un peu d'érudition en éloigne souvent. Et, dans l'Académie, personne, à coup sur, ne sono^era à demander qu'on efface la réforme de 1835 ; il ne s'agit que de savoir si l'on en fera d'autres.
La réforme en question a, en effet, gagné bien vite du terrain. Elle a triomphé, comme triomphera toute réforme que voudra bien faire l'Académie, par l'école. C'est là et là seulement, qu'on peut introduire, par voie réglementaire, de nouvelles manières d'écrire : il ne faudra qu'une ou deux générations pour qu'elles soient devenues universelles. Mais quant à exiger des écrivains et des imprimeurs qu'ils changent à l'instant même, sur une décision du concile orthographique, leur façon d'imprimer et d'écrire, c'est ce qui ne pourrait se faire nulle part ailleurs que dans un pays aussi bien discipliné et aussi docile que le nôtre. Je comprends que ce despotisme ait impatienté bien des gens, et que Lamennais ait refusé de plier sa tête altière sous le joug de cette orthodoxie d'un nouveau genre.
Mais en soi, il faut bien le dire, la réforme était très bonne. L'état de choses antérieur, où l'on écrivait par exemple danois, poîo- Jiois et palais, offrait dans l'orthographe du mol polonais deux inconvénients : l'un que le même son était rendu par deux notations différentes (polonois et palais^, l'autre, que la même notation rendait deux sons différents (po/r);/o/5 tl danois). De ces deux inconvénients, le premier était tolérable, le second ne l'était pas. Tous deux existent encore pour d'autres points dans notre orthographe, et le principe d'une sage réforme sera toujours de ne pas trop s'efiVayer du premier et de ne pas souffrir le second. Ce principe, comme je le montrerai peut-être plus tard, est la véritable clef au moyen de
I. Lsi Bibliothèque eliévirienne de ]ânnet l'a maintenue jusqu'à ce qu'elle ail passé en d'autres mains; il en résulte que la Collection des anciens poêles de la France, qui a commencé par en faire partie, offre oi dans ses premiers volumes et ai dans les autres. Le Bulletin du Bibliophile a passé à ai sans tambour ni trompette en janvier 1866; mon père imprime ses Romans de la Table-Ronde dans la nouvelle orthographe. La Société des Bibliophiles reste Jrançoise, jusqu'à nouvel ordre.
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laquelle on pourra enfin résoudre le problème, jusqu'à présent à peine posé, d'une orthographe à la fois rationnelle et, dans une certaine mesure, traditionnelle et étymologique.
Depuis trente-trois ans, nous vivons sous l'empire de la dernière réforme académique. C'est la nouvelle que l'immortelle assemblée préparait sa septième édition qui a déterminé M. Firmin Didot à publier son beau livre. Il accepte la juridiction de l'Académie et lui soumet, avec autant de respect que de conviction, les réformes qu'il croit les plus sages. J'examinerai ces réformes, et je dirai ce que j'en pense ; mais d'abord, si le lecteur veut bien m'accompagner dans ce voyage un peu aride, je reviendrai sur mes pas pour suivre, depuis le xviii^ siècle jusqu'à nos jours, l'histoire de l'orthographe en dehors de l'Académie. C'est pour ainsi dire, à côté de l'histoire réelle que je viens de retracer rapidement, l'histoire idéale de l'orthographe française ; c'est le récit, — très sommaire, — des essais de perfectionnement, des plans philosophiques, des utopies même, qui se sont produits en si grand nombre à ce sujet. Il y a peu de questions qui aient été soumises avec autant de persistance à une critique aussi indépendante et aussi diverse ; il y en a peu qui aient suggéré autant de propositions contradictoires. Il suffira de tracer un tableau général de cette activité incessante pour faire comprendre au moins que la solution généralement reçue n'est pas évidente et indiscutable, et pour ébranler, je l'espère, la confiance du public dans la bonté des lois auxquelles il se soumet. Je le désire ; car le doute est le commencement de la sagesse. Il en est peut-être aussi la fin, mais pas en orthographe, où je crois fermement qu'/7 y a une vérité.
[Bullelin du Bibliophile et du Bibliothécaire, xxxiV année (1868), juin, pp. 522-346, et septembre, pp. 473-507.]