‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 99 sur 151 · HISTOIRE DE LORTHOGRAPHE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LORTHOGRAPHE FRANÇAISE

çaise est une compagnie qui de tout temps a réuni, à bien peu d'exceptions prés, la vraie élite des écrivains nationaux, — grossie, il est vrai, de tout temps, d'une masse plus ou moins considérable qui ne sert qu'à occuper les places vides, et dans l'histoire littéraire est un vrai capiit mort u uni. Comme réunion de gens d'esprit et de talent, comme « un des salons de Paris où on cause le mieux littérature )>, l'Académie mérite tous les respects. Comme institution, elle n'a jamais fait de bien, et elle a fait beaucoup de mal. Elle représente dans notre société une époque tout à fait disparue; elle n'existe qu'en vertu d'une idée que nous avons peine à bien comprendre, loin de la partager. Si l'on se rappelle qu'elle devait, dans l'intention du fondateur, diriger l'esprit français dans tous les sens, donner à la nation une Rhétorique, une Poétique, une Gnnuinaire et un Dietionuaire, on mesure la distance qui nous sépare de l'époque où l'on pouvait concevoir de semblables plans et nourrir de pareilles illusions. Aucun des académiciens qui méritent leur fauteuil n'a subi l'influence de l'Académie; elle n'a développé en aucune façon leur talent ou leur génie : ceux qui ont travaillé pour mériter ses suftrages ou ses couronnes n'ont jamais produit et ne produiront jamais que des œuvres médiocres. Un corps, et surtout un corps de ce genre, n'est pas apte à exercer une véritable direction sur le mouvement littéraire, et d'ailleurs, depuis Richelieu, le domaine littéraire s'est tellement agrandi qu'il comprend toute l'activité intellectuelle du pays, et échappe à n'importe quel contrôle. Impuisssante à accomplir sa mission littéraire, l'Académie a voulu remplir au moins en un point la charge qui lui était assignée; elle s'en est mal acquittée, comme on devait s'y attendre. Les titres des écrivains aux suffrages de l'Académie n'ont rien de commun avec ceux qui les qualifieraient pour l'emploi spécial dont il s'agit. Pour entreprendre une tâche comme celle de régler l'orthographe d'une langue, il ne suffit pas de l'écrire ou de la parler avec force ou avec goût : ce sont même là des qualités assez indifférentes. Il faut procéder avec méthode, avec logique, avec science, avec indépendance, avec scrupule. Il faut se persuader, — se figurer si l'on veut, — qu'on fait une besogne sérieuse, importante, et qui demande une application soutenue. Ces conditions ne se sont pas encore trouvées dans les commissions académiques; se rencontreront-elles dans celle qui se met à l'œuvre pour nous donner une nouvelle édition du Dietiouiiaire ? J'en doute. Je ne crois même pas que cette édition se signale par les progrès qui ont marqué la troisième et la sixième, progrès dont il me reste à dire quelques mots, en suivant les indications fort exactes de l'auteur des Observations sur Vorthographe.

La première édition, de 1694, adopte les principes des Cahiers et

G-Jl APPENDICE

les suit à peu près partout à la rigueur. ■ — La seconde édition (1718) y resta généralement fidèle, mais la Préface trahit les hésitations et les dissidences qui se manifestaient dans le sein de la compagnie : « Quant à Forthographe, y est-il dit, l'Académie, dans sa nouvelle édition, comme dans la précédente, a suivi en beaucoup de mots l'ancienne manière d'escrire, mais sans prendre aucun parti dans la discussion qui dure depuis si longtemps sur cette matière. » Par ces mots, l'Académie désavouait en réalité le manifeste que l'abbé Régnier, parlant presque au nom de la compagnie, avait lancé onze ans auparavant. C'est que dans l'intervalle Régnier était mort (171 3), et, bien que le nouveau Dictionnaire fut encore pénétré de l'ancien esprit, ceux qui le publiaient étaient dans un courant d'idées plus modernes.

Aussi quand, en 1736, on en vint, pour la troisième édition qu'on préparait (on allait plus vite alors qu'aujourd'hui), à délibérer sur l'orthographe, on se détermina à modifier profondément celle qu'on avait suivie jusque-là. Mais il est plus facile de critiquer que de remplacer. M. Didot a publié un curieux passage de l'abbé d'Olivet au président Bouhier, qui justifie bien ce que je disais tout à l'heure : (f A propos de l'Académie, il v a six mois que l'on délibère sur l'orthographe; car la volonté de la compagnie est de renoncer, dans la nouvelle édition de son Dictionnaire, à l'orthographe suivie dans les éditions précédentes, la première et la deuxième; mais le moyen de parvenir à quelque espèce d'uniformité ? Nos délibérations, depuis six mois, n'ont servi qu'à faire voir qu'il étoit impossible que rien de svstématique partit d'une compagnie (i'-'' janvier 1736). » Ce fut l'abbé d'Olivet lui-même qui finit par être investi de pleins pouvoirs à cet égard. C'est donc à lui que l'on doit attribuer les innovations heureuses qu'offre l'édition de 1740. La plus importante est la suppression de l'v à la fin des mots ; on retrancha également une foule de lettres plus ou moins étymologiques. Mais d'Olivet reconnut qu'on n'avait pu « établir partout l'uniformité qu'on auroit désirée». Il n'a manqué à d'Olivet que de la hardiesse; il avait sur cette question des vues généralement justes, et son travail, quelque imparfait qu'il soit, marque un véritable progrès dans l'histoire de l'orthographe.

Ce n'est qu'en 1762, dans la quatrième édition, qu'on adopta définitivement la séparation de 1'/ et du/, de Vu et du v, réforme des plus simples et des plus utiles. Cette même édition acheva d'efi'acer un grand nombre d'5 inutiles que la précédente avait laissé subsister, et d'autres lettres étymologiques. Par malheur, la même fatalité qui avait si bien dérangé le système des premiers éditeurs du Dictionnaire et qui avait encore porté le désordre dans les réformes de

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d'Olivet, troubla cette troisième opération : « Si l'on ne trouve pas, dit la Préface, une entière uniformité dans ces retranchemens, si nous avons laissé dans quelques mots la lettre superflue que nous avons ôtée dans d'autres, c'est que l'usage le plus commun ne nous permettoit pas de la supprimer. » Mauvaise excuse, et qui se détruit elle-même : du moment qu'on change dans la majorité des cas V usage le plus commun . il n'est pas rationnel de le respecter pour la minorité. — Duclos était alors secrétaire perpétuel; il est probable qu'il n'osa pas proposer à l'Académie l'adoption de l'orthographe toute phonographique qu'il employait à son usage ' ; il se borna sans doute à introduire çà et là quelque réforme, un peu au hasard, et sans v attacher beaucoup d'importance, puisqu'il ne pouvait faire pénétrer son système tout entier.

On sait que la cinquième édition (1795) parut sans le concoursde l'Académie, qui n'existait pas alors. Les éditeurs, pour justifier leur titre, crurent ne pas devoir s'écarter de l'orthographe de l'édition précédente. Il en résulta que pour la sixième édition, qui parut en 1835, l'Académie française se trouva en présence d'une orthographe qui remontait à près d'un siècle, et qu'il fallait mettre en harmonie avec les nécessités et les lumières nouvelles. L'Académie, qui prépara son travail pendant quinze ans (avec MM. Raynouard, Auger et Villemain -, pour secrétaires perpétuels), ne comprit pas sa tache de cette façon. Elle introduisit quelques contradictions de plus dans l'oithographe des mots isolés : quant aux réformes générales, elle n'en fit que deux, la réintégration du / au pluriel des mots en a»/, eut {enfants, prudents), et la substitution à'ai à ai dans les cas où cette diphtongue avait pris le son ai (sauf dans roide). Je laisse de coté la première de ces réformes; la question qu'elle soulève est

1. M. Didot donne (p. 284) un spécimen de l'orthographe de Duclos; elle est en général excellente. Ailleurs (p. 147), M. Didot cite des raisonnements fort judicieux du secrétaire perpétuel sur \q préjugé des étymologies. Réfutant ceux qui disent : Tusage est le maître de la langue, ainsi il doit décider également de la parole et de l'écriture, Duclos fait très bien la distinction que j'ai faite plus d'une fois entre les deux cas si différents. — M. Sainte-Beuve, en appréciant ces idées de Duclos (Causeries du Lundi, t. IX, p. 202), paraît avoir cédé quelque peu 2lu préjugé et négligé cette distinction importante. Mais le grand critique devait saisir la vérité le jour où il y appliquerait son attention: il a écrit sur le livre de M. Didot un excellent article, où il établit très nettement \?^ distinction, et traite la prétention étymologique de « parfaitement vaine ". Tout l'article est à lire, ou plutôt il a été lu de tout le monde. M. Didot l'a reproduit en partie dans sa deuxième édition (p. 167).

2. Andrieux et Arnault le furent trop peu de temps pour avoir une grande influence sur la rédaction du Dictionnaire,

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compliquée, et je ne veux pas la traiter ici. La seconde est excellente et d'une grande importance; et je tiens au contraire à en dire quelques mots dans le Bulletin du Bibliophile.

C'est ici, en eftet, que la notation oi a livré sa dernière bataille. Elle a trouvé pour la défendre deux champions que je respecte fort, et dont l'un est mon propre père ; l'autre est Charles Nodier. Sur ces résistances à la réforme, M. Sainte-Beuve a écrit une jolie page : « Il y eut des protestations individuelles remarquables. Charles Nodier, par inimitié contre Voltaire d'abord, par l'effet d'un retour ultraromantique vers le passé, par plusieurs raisons ou fantaisies rétrospectives, continua de maintenir et de pratiquer Vo. Lamennais aussi, radical sur tant de points, était rétrograde et réactionnaire sur Vo; il affectait de le maintenir. Chateaubriand de même. C'était un coin de cocarde, un lien de plus avec le passé. » Je ne dis pas qu'il n'v ait rien de vrai dans cette appréciation, mais, si je ne me trompe, la vraie explication de ces résistances se trouve dans le début de l'article de mon père : u M. Nodier écrit encore fraii coi s, quoique Vai soit établi par le dictionnaire académique. Et la raison ? La voici, je suppose : il écrivait ainsi dans sa jeunesse ; il ne veut pas, à cinquante ans, sans bons et valables motifs, mettre une paille dans sa plume et recommencer les exercices de l'école primaire K >■) Voilà la vraie raison, et les autres n'ont guère été mises en avant que pour pallier celle-là. Il ne faut pas demander à des hommes mûrs, qui écrivent d'une certaine façon depuis leur enfance, de modifier tout à coup leur orthographe. C'est leur imposer une peine dont ils ne reconnaissent pas l'utilité; c'est les mettre dans le cas de tomber, parles manquements inévitables de l'attention, dans des contradictions fâcheuses. Ce qui fit que l'orthographe de la sixième édition pénétra en somme si vite et si complètement, c'est qu'avant la décision de l'Académie un très grand nombre de personnes la pratiquait déjà. A l'autorité de l'Académie, qui jusque-là écrivait 0/, s'était opposée une autorité non moins puissante, celle de Voltaire -. Pendant la Révolution, quelque chose de l'anarchie politique et sociale s'était glissé dans l'orthographe même 5, et dans un grand nombre d'écoles

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