‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 17 sur 151 · Cf. Romania, XXII · texte numérisé non relu

Cf. Romania, XXII

AI'OIR SOS OLIVIER COU RAS l' 46)

Les éditeurs de Geoffroi de Paris, dans le t. XXII des Historiens de France, traduisent avoir son olivier courant par « avoir son dextrier (/. destrier) courant (avancer rapidement, avoir la faveur) » ; mais on ne rencontre jamais olivier avec le sens de « destrier », et Ton ne devine pas comment le mot olivier aurait pu prendre ce sens.

Nous avons ici un des plus singuliers exemples de la déformation populaire d'une locution que l'on conserve sans la comprendre. J'ai été mis sur la voie de l'explication en lisant le glossaire de Bartsch, Langue et Littérature française du Moyen Age. On y trouve, au mot aloer. qui signifie « placer » : « aloner 367, I. infinitif pris substantivement, placement ». Le passage cité est de Gautier de Coinci. Gautier vante, suivant son usage la puissance et la bonté de Notre Dame.

Qui bien la sert et netement Son alouer a si corant Qu'ades la trueve socorant...

Tel est le texte de Bartsch. Mais si on re£!:arde les variantes qu'il communique, on voit avec surprise que pas un des sept manuscrits dont il s'est servi ne porte alouer. Ces sept mss. sont divisés par lui en deux familles, B (quatre mss.) et A (trois mss.); B est, au moins ici, la meilleure. B^ n'a rien compris au vers et l'a tout bonnement remplacé par/d vos di bien certenement; mais B^ et B^ portent :

Son olivier a si corant,

tandis que B' donne :

Son alevin a si corant.

Quant à la famille A, sa leçon primitive, qui était déjà altérée, paraît être conservée dans A^ :

Son louer (/. loiier) en a si corant,

tandis que A ' et A^ ont modifié arbitrairement :

A' : A celui sen vient si corrant.

A- : A son besoin g est si corant.

Bartsch, pour appuyer sa leçon, cite, le plus singulièrement

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du monde, un passage du texte latin du miracle raconté plus haut : prcsbyteriim giiaiiidiii vivit aluit ; ce passage n'a visiblement rien ci faire ici, et l'on ne voit pas en tout cas comment aliiit pourrait appuyer, dans le français, aloiicr avec le sens de « placement )>.

La bonne leçon est sûrement dans B : mais fliut-il lire olivier avec B^ ou B 5 ou aie-vin avec B' ? Un autre pnssage de Gautier tranche la question. Carpentier, dans ses additions à Du Gange, cite, au mot Al levât ici 11 s, ces vers du livre I des Miracles de N. D. :

Sire, sire, fait li devins, Bien courans iert ses ailevins Se part de cort par ceste guile ^

Gomment Garpentier a pu trouver ici à aileviu le sens « d'entant trouvé » -, c'est ce qui est absolument inexplicable'.

La locution : Son alevin est courant équivaut visiblement à : // a son alevin courant, et le sens en est clair. G'est une figure prise à la pisciculture : quand l'alevin est courant, vivant et frétillant, il se porte bien, et celui qui le possède est en bonne passe. La locution ne se comprit plus, et on remplaça le mot alevin, inconnu en dehors de certains milieux, par celui d'oli-

1 . Ce passage ne figure pas dans l'édition de l'abbé Poquet, mais on le trouve dans le premier des trois miracles inédits que M. Ulrich a publiés {Zeitschrift, VI, 323-346) d'après deux mss. ; le v, 340 est ainsi conçu : Bien iert cordUy ses alevins.

2. Il le rapproche sans aucune apparence déraison du mot aillevans dans ce passage d'une lettre de rémission : Vciil::^ tu haitler tiers de mon fjostel mes gobelès aus aillevans et castis d'aval le pais ? — M. Godefroy n'hésite pas : il renvoie d\nlevin à uilkvan, et cite sous ce mot les deux passages donnés par Carpentier. Il est possible, soit dit en passant, qu'aillevans doive se lire aillevans et soit identique à allevaux, que M. Godefro}' traduit, sans donner ses raisons, par « cuisiniers ».

3. Il dit à propos d'allevaticius : « Nostris olim aitevin et aillevan, eadem notione, nisi sit pro advena, extraneus, gall. d'ailleurs, sed et in contemtum usurpari potuit ha;c vox, alludendo sciiicet ad pisciculos, quos alevins nuncupamus, quibus stagnum propagatur. » Mais comment l'un ou l'autre de ces sens pourrait-il convenir ici ? Il s'agit d'une femme accusée d'un crime devant l'empereur par un devin (qui n'est autre que le diable).

Jl'OIR SO\' OLIVIER COU R.^ NT ^6j

vier : il ne donnait aucun sens, mais il était connu, c'est tout ce qu'il flillait '. Il est curieux de voir, dans les variantes citées plus haut, la forme altérée se substituer à la forme authentique. Il est plus curieux encore de constater anciennement un essai d'interprétation de la forme altérée. C'est ce qui se voit dans un passage de GeoflVoi de Paris- (le seul que n'ait pas cité M. Godetroy).

Hélas ! que t'avons nous niesTct, Fortune, qui a mis envers Trestou/. nos courans Oliviers r Oliviers n'avons ne Rolianz !

Le brave compagnon de Roland ne s'attendait guère à prendre la place de l'alevin de poisson.

[/(Jo///i////i/,XVIlI (1889^^ pp. 132-135 5.]

BASCAUDA.

Les mots celtiques en trançais ne sont pas si communs ni surtout si assurés qu'on doive négliger d'en enregistrer un quand il se présente dans des conditions exceptionnelles de certitude. Celui que je veux relever (et qui, d'ailleurs, comme la plupart des autres, a été acclimaté en latin avant de passer en roman) n'a cependant, que je sache, été remarqué par personne +. Il s'agit de bascauda, qui nous apparaît, comme mot « britannique '), dans un distique connu de Martial (XIV, 99):

1. Ce n'est pas plus absurde, pour ne parler que des locutions, que d'avoir remplacé VAlcorau par Van quarante dans : Je m'en moque comme de Van quarante (je dois cette explication, appuyée sur des preuves, à M. E. Rolland).

2. T. 1480. Les traducteurs traduisent encore ici : c dextriers courants (chevalerie) ».

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