BOUTE-EN-COU RROIE
J'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, de parler de cette expression, dont le sens est assez clair en gros, mais dont l'explication précise n'a pu jusqu'ici être donnée. En 1869, A. Scheler, sous le titre de « Glanures lexicographiques », soumit aux lecteurs du Jahrhuch fur romanische uud englische Literatur ses doutes sur un certain nombre de mots qu'il avait rencontrés dans la Vie de saint Éloi publiée par Peigné-Delacourt. On y lisait l'article suivant (t. X, p. 247) :
Boule-en-cor oie.
Dans un synode, devant lequel avait été cité un hérétique, ce dernier répliqua si habilement aux questions qui lui furent posées, qui! déconcerta tous ses examinateurs :
Tant soutilment s'en deslachoit,
Tant simement ' outre glachoit
Et mou voit autres questions
Et canjoit ses objections ;
Lors les metoit en autre voie
A guise de houle eu coroie, 62 b.
Quelle est bien la signification et l'origine de cette expression ?
Dans le volume suivant du Jahrbuch nous présentâmes, P. Meyer et moi, quelques réponses aux demandes de Scheler. Sur le mot en question, P. Meyer fit la remarque suivante (t. XI, p. 144) :
Boute eu coroie ; je n'ai pas la prétention d'expliquer cette expression ; je rappellerai seulement à ce propos une locution également peu claire oi!i figure le mot courroie. Flamenca, s'adressant à Amour, lui dit : « Il n'y a rien autre chose à faire que de recommencer [à faire l'amour] avec lui (Guillaume de Nevers) à la première occasion. Et de ce que vous lui avez montré à plier la courroie si joliment qu'il a fiiit croire à mon mari qu'il aimait la dame de Beaumont » E car li uiostret; la correja \\ Aisi esautet a plegar...,.
I. Cet adverbe, omis par M. Godefrov, vient évidemment de Tadj. siuie, qui paraît signifier « perfide, faux » dans un passage de Rendus de Moiliens cité par lui.
47^ . NOTES ÉTYMOLOGiaUKS
De mon coté, je remarquai (//'. p. 148) :
Boiiti' cil coroic. Cette expression se retrouve dans le Roniaii de la Rose, éd. Michel, V. 7594 :
De Fortune la semilleuse Et de sa roe périlleuse Tous les tors conter ne porroie.
Oesf li gieiis de honte en corroie.
Que Fortune set si partir Que nus devant au départir Xe peut avoir science aperte S'il i prendra gaaing ou perte.
Ni Méon ni Michel ne donnent d'explication sur ces vers. Le mot a été connu de Sainte-Palave, qui l'explique par « façon de parler pour exprimer les pilleries », et de Barbazan, qui traduit hote-en-coroie par « filou, voleur qui fouille dans les poches ». C'est du moins ce que rapporte Roquefort, que M. Scheler n'a pas consulté, parce qu'il donne le mot à la forme fo/t^ (et non honte') en corroie. Il est singulier que M. Littré ait admis dans son dictionnaire un mot aussi complètement tombé en désuétude que hoiite-cn-conrroie : il s'y trouve avec la citation du Roman de la Rose et la traduction « escamoteur ». Cette interprétation pourrait convenir à nos deux passages ; mais l'auteur ne dit pas sur quoi elle s'appuie.
Roquefort avait rapporté inexactement l'opinion de Sainte- Palaye. Celui-ci dit :
Boute-en-courroye, subst. masc. Avare '.
Je ne cuit que honte en corroie Ne lechierres tant soit hardis, Osast faire ce que il fist.
Estrubert, fabl., ms. du R., n" 7996, p. 2.
De là, on a dit le jeu de honte en corroyé, pour exprimer l'action de piller, (Poës. mss. d'Eust. Desch., fol. m -).
Sainte-Palave renvoie encore, mais sans le citer, à un passage de la « Chronique de France à la suite du roman de Fau-
1. Le « nouvel éditeur » remarque ici, en citant le Roman de la Rose : « Ou plutôt escamoteur. »
2. No cccxxxvii, V. II (t. III, p. 47) : Cest le S[ieu de honte en conrroie. M. de Queux de Saint-Hilaire traduit en note avec raison : « Escamotage. » \*Car on geue le povre de la hoiiche en coroie (Lion de Bonrges, ms. 225 5 5 , f. 163^). Add. Rom., XXII, 69; Parton., 2660.]
BOUTE-ES'-COURROÎIS 477
vel », c'est à dire de la chronique de Godefroi de Paris, passage que M. Godetrt)}- cite d'après l'édition Buchon et qui se trouve au v. 3460 de l'édition des Historiens de France (t. XXII, p. 122); il s'agit des Templiers :
bien les tcnoit a sa corroie
Deable au gieu de boute en courroie.
Les éditeurs remarquent en note que Buchon (tacitement redressé par M. Godefroy) imprime à tort boute encorroie, mais au glossaire ils ne proposent aucune explication. Je ne sais où Barbazan avait donné celle que rapporte Roquefort et qui, plus rapprochée du vrai sens que celle de Sainte-Palaye, repose toutefois sur un malentendu : corroie n'a pas ici le sens de « ceinture servant de bourse », comme il l'a souvent et comme Barbazan paraît le lui attribuer dans notre locution. Littré, qui a traduit avec justesse boute-en-coiirroie par « escamoteur », tombe dans la même erreur, car il dit à l'étymologie : « Bouter, mettre, en, courroie, ceinture, bourse. » Il s'agirait ici du sac, de la bourse dont se servent en effet les escamoteurs ; mais si la courroie dont on se ceignait a servi à mettre de l'argent (comme sert encore souvent aujourd'hui une ceinture de cuir), elle n'a jamais eu la forme ni pu avoir le sens d'une bourse comme il faudrait l'entendre ici. La corroie de notre locution est bien une courroie ordinaire, une lanière de cuir \
M. Godetroy, comme il lui arrive trop souvent, réunit les explications contradictoires de ses devanciers : « Boute-en- CORROIE, s. m., voleur, coupeur de bourse, filou qui fouille dans les poches, escamoteur. » Il cite sous cette rubrique les passages de Truhert ^ et de la Vie de saint Éloi, puis un autre de Gautier de Coinci :
1. Roquefort est revenu, bien malheureusement, dans son Supplément, sur le mot boiite-en-corroie, qu'il traduit par « voleur, coupeur de bourse, filou qui fouille dans les poches » ; après avoir cité le passage du Roman de la Rose, il reproche à Méon d'avoir vu dans le gieu de houfe-en-corroie « une espèce de jeu » et prétend que « le poète compare les vicissitudes de la fortune avec les chances que court le voleur qui ne sait jamais, lorsqu'il médite un nouveau délit, si le coup réussira ou s'il sera puni ».
2. D'après l'édition, donnée depuis Sainte-Palaye, de Méon (Nouv. Rec. I), v. 600.
478 NOTES ÉTYMOLOGlQ.L'HS
A Perron dit qu'est enchanterres, Bote cil coroie ou trcgeterrcs.
Enfin il remarque que Boiiîe-eu-coiirro:e est le nom d'un personnai^e dans le miracle de Robert le Diable. Il donne ensuite le même mot comme substantif féminin, avec le sens, également double, de « jeu de filous, escamotage », et cite, outre les passages de la Rose et d j Godetroi de Paris, un vers de la complainte de Pierre de la Broce :
Or ai je daus joue a la boule en corroie,
et celui-ci, particulièrement intéressant, tiré de la Complainte des Jacobins et des Cordeliers, texte qui, d'ailleurs, n'est pas inédit, comme le ferait croire le renvoi de M. Godefroy, mais a été imprimé par Jubinal dans ses deux éditions de Rustebeuf (t. I, p. 420 ; t. III, p. 172) :
Mais il nous font souvent muser, Aussi com chius qui fait juer Le vilain a boute en coroie.
Il résulte clairement de tout cela que bote en coroie se trouve en ancien français avec deux sens : il désigne un jeu que nous pourrons tout à l'heure définir assez nettement, et il désigne celui qui pratique ce jeu. Au premier sens on le relève encore au V. 2600 de la Dîme de pénitence de Jean de Journi, où le jeu de boute en coroie est énuméré avec d'autres jeux ; au second, il figure dans un autre passage de Gautier de Coinci (éd. Poquet, p. 36), qui n'a d'ailleurs rien de caractéristique :
Bien le decoit et bien le 2;uille Li lerres, li botite en corroie.
Qu'était-ce donc que le jeu de « boute-en-courroie » ? Le dominicain Gilles d'Orp (ou de Liège) nous l'apprend dans un curieux passage d'un des sermons qu'il prêcha à Saint-Gervais en 1272 ou 1273 '. C'est P. Meyer qui a remarqué ce passage et qui a bien voulu me le communiquer :
I. Vov. Hisf. lilt de hi France, t. XXV, p. 415-418 ; Lccoy de la Marche, La Clidire française au Xllh siècle, 2^ éd.. p. 129.
BOUTE-HX-COURRUlE 479
Diabolus ducero nititur cxira istani tcrrani (// iagit du paradis), undc est bicut illc qui ludit de corrigia, qui vocatur boule en corroi[e\ qui facit ibi ad terrain duos laqueos, et dicit : « Ponani tecuni quod nunquam poteris ita tigere digituni tuum quin quando trahani ad me corrigiam sis extra, et nunquam intra. » — Sic facit' diabolus ; ponit cnim laqueos sucs ante hominem, scilicet divicias et delicias et honores hujus niuiidi, et sotus homo putat esse intra terram suam, et tune venit mors, et diabo'us trahit ad se corrigiam suam, et ille qui putabat esse in terra sua est modo extra '.
On voit que c'est une espèce de bonneteau antérieur à l'invention des cartes, et l'on comprend maintenant ce que fait
Chius qui fait juer Le vilain a boute en coroie.
Tous les autres passages cités plus haut deviennent également clairs. D'autre part cette description nous explique certaines locutions qui jusqu'ici étaient restées obscures. Ainsi on lit dans les Vers de la Mort de Robert, le clerc d'Arras :
Mors, asseùr, auques ne peu.
N'est de se vie clers ne lais ; Dont juent bien cil sor le neu Qui nuit et jor crient hareu Por cou que peu de maus ont fais ^
Cest-à-dire : ceux qui, ne songeant pas assez à la mort, ne regrettent que de ne pas pécher assez jouent à un jeu où ils sont aussi sûrs de perdre que celui qui « joue sur le nœud » au jeu de « boute-en-courroie ». C'est probablement du même jeu qu'il s'agit dans un vers du Chevalier au lion (5916) qui a donné récemment lieu à une savante note d'A. Gaspary > :
N'i a rien del corjon ploier.
C'est-à-dire : « Il n'y a pas ici de ruse, d'escamotage à pratiquer-^. » Le passage de Flamenca cité plus haut se comprend