DIS'ER
comment notre mot aurait pu naître de d is- jejunare, qui a trouvé sa représentation correcte dans dc-jcûner : le thème tout entier, avec 1'// long, aurait disparu. Puis il serait étrange que les Français, qui envisageaient à bon droit le repas du matin comme la rupture du jeûne, eussent appliqué la m.ênie dénomination au repas du milieu du jour. » A mon avis, ces deux objections sont sans valeur ; mais pour le démontrer il faut rétablir k véritable forme et le véritable sens du mot qui nous occupe.
Disucr UQ vient pas de disjejunare, mais de disjunare. Le latin populaire possédait les deux formes jejunare et junare, et elles se sont maintenues, souvent l'une à côté de l'autre, dans les langues romanes. A l'article ^'^////m/f, Diez tire lui-même l'esp. ayiinar de fjejjunare avec un a préposé; il aurait dû faire la même remarque pour Fit. giiiuare (de même digiiino), pour le prov. dejiiiiar (et dejiin), pour le roumain ajiinà \Ql ajini). Ct junare, — formé de jejunare par une aphérèse qu'explique la presque identité des deux premières syllabes, — existait aussi en français sous la forme juner, qui apparaît trop fréquemment et trop anciennement pour qu'on puisse y voir une contraction de jeiïner. Ainsi dans S. Brandan (éd. Suchier), v. 133 : £" jiinnn la qiiarenleine; dans S. Gile (inédit), v. 609 : Mel:^liir venist jiiuer le jiir ; dans le Nicolas de Wace, V. 1477 : Quant reniés esteit, si junout ; dans Ignaure {c\lé par Littré à jeûner^ : Ce dist li uns : les ordes gloutes Ont créante a jnner toutes \ dans le Théophile d'Adgar, v. 915 et 930 ; dans Hnon de Bordeaux, v. 5872 ; dans d'autres textes cités par Littré, etc. A juner correspond le substantif y/f/z/V, qu'on trouve dans des textes encore plus anciens, par exemple dans le Psautier de Montebourg, XXXI\', 18, où M. Suchier (^Zeilschr. I, 470) a tort de voir une faute de copiste; dans le Psautier de Canterbury, LXVIII, 12 ; dans le Coniput de Philippe de Than, v. 3300 (lisez, dans S et dans le texte, les junies pour les livres) ; dans le Livre des Rois (cité par Littré), etc. ' A junare se rapporte la forme desjuner, qu'on trouve concurremment à desjeiïner, par
I. Il faut remarquer que les mêmes textes qui oni juner, jiinie ont souvent jeûner. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré pour jejunus une autre forme que jenns, geiïns.
NOTES ETYMOLOGIQUES
exemple dans Giàîlaufiie ifEiigJclerc (Bartsch, Chrôst.' 146,23), dans le Chastoicnicnt des Dames (Ib. 275, 21, 30), dans le Jeu Adam (Am\ Th. Fr. p. 88), dans un Mir. de N.-D. (Ib. p. 336), et dans un autre (VII, 1030) où il est écrit dejeiiiie, mais rime avec auciuie. — Or dismi- n'est autre chose qu'une variante de desjtiuer. Il fut un temps où le verbe devait se conjuguer ainsi :
IrJ. t?r
. desjun
Suhj. pr.
desjun
In/per.
desjune
desjunes
desjuns
disnez
desjune
desjunt
disnons
disnons
Pai-I . pr.
disnant
disnez
disnez
desjunent
desjunent
Inip.
disnove, disneve
Inip.
, disnasse
Part. pass.
. disné
Pass.
disnai
Inf.
disner
Puis, par la suite^ il s'est formé de là deux verbes distincts, dcsjuner et dismv, qui ont eu chacun leurs temps complets. Comparez les remarques de M. Cornu sur parler {Rom. IV, 257), sur mangier, aidier et araisnier (VII, 420), celles de M. Darmesteter sur empaistrer (V, 155)^ etc.
La synonymie des formes verbales qui se rattachent à desju- ?ier et à disiier n'est pas douteuse et fait tomber la plus grave des objections de Diez. Celle qu'il tire de la contraction trop forte n'existe plus quand on pose comme point de départ disjunare : on sait aujourd'hui que les voyelles longues protoniques tombent aussi bien que les brèves, et que les langues, dans leur développement phonétique, s'inquiètent peu de conserver les thèmes des mots, jadis dépositaires du sens. Mais il peut en effet paraître bizarre que le même mot signifie « déjeûner » et « dîner », prendre le repas du matin et celui de midi. La vérité est que ces deux repas n'en faisaient qu'un autrefois. Le disner était le premier repas qu'on faisait après la messe, comme il serait facile de le montrer par bien des exemples. En voici quelques-uns :
Après messe furent dignez, S. Gile, v, 1853.
Brutus de son lit s'est levez,
Dinne s\m poi, puis s'est armez. Briil (de Munich), v. 1694.
Cant virent le jor esclairier,
Dont ne jurent plus ne dormirent,
Ains levèrent et messe oirent ; t
Et tantOit com ils ont disné,
Armer se font. Dnniiart, \. 5045.
Et quant il est tcns de lever, Lors se font chaucicr et vestir :
Al mostier vont la messe oir, Puis repairierent maintenant.
Si se disnerent. Duniiart, v. 8726.
Dont se levèrent par l'ost li cevallier,
La messe oirent li pluseur au mostier,
Puis s'en montèrent haut el palais plenier ;
Li quens Guillaumes a fait par l'ost nonchicr
Après disner pensent de l'esploitier. Aliscans, v. 4485.
Alons diner vsnel le pas,
Puis que nos heures dit avons. Mir tfe N.-D., VII, 468 '.
[* Dont levèrent moût matinet,
Si disnerent un petitet ;
Quant un petit furent disné, etc. Jeb. Laiiç. 72.
Add. Fabl. LXXIV, 115 ; Mir. de N.-D., XXXVI, 1750.
Au matin on se lève et on va partir ; « et le sire de Chastel les pria moult qu'il/ dînassent ainçois qu'ilz montassent, car le disné estoit ja appereillé ». Cher, du papegant, 12 r".]
De là l'expression fréquente de « dîner au matin » : par iiiatiii disner {Alex. 3348); /'^r malin Et esioll heure de disner {Cbdtel. de Coud y v. 429) ; nous sommes tous dlsne^ a ce matin {Chronique de B. du Guesclln, citée dans Sain'te-Palaye) ; disner mallnet (Eust. Deschamps, cité par Sainte-Palaye). Il est d'ailleurs à remarquer que Papias, allégué par Diez lui-même, attribue à disner le sens de «déjeuner » : jenlare dlsnare dlcltur vulgo. Ce sens de « prendre le premier repas » s'est conservé fort longtemps. Montaigne (cité par Sainte-Palaye) dit encore : « La paresse à me lever donne loisir à ceux qui me servent de disner à leur aise avant partir. » Un proverbe qu'on entend encore souvent est celui-ci : « Lever à six, dîner à neuf, souper à six,