‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 30 sur 151 · DI\ER · texte numérisé non relu

DI\ER

Et dans un Miracle de Nostre-dame (Auc. Th. Fr. p. 536J :

J'ay faim, si me vueil dcsjunor :

Délivrez vous, alez au vin ; Et vous, fille, tandis Aubin Alez qp-ierre, si disncrons.

[*Ib. XIX, 210-12:

Sire, tout est prest et a point,

QjLiant il vous plaira a disner.

Il est temps de vous desjuncr,

Ce m'est avis.]

La forme desjeilner, qui vient, non de disjejunare, mais de des et de/d'//;/, qui appartient par conséquent en propre au français, se trouve aussi employée indifféremment avec disner, par exemple dans ce passage de Froissart, cité par Sainte-Palaye : « Les Gantois se desjeunerent d'un peu de pain et de vin pour tout... Quant cestui disner fut passé, etc. »

On pourrait faire à l'étymologie, évidente à mon sens, qui vient d'être exposée, une objection de forme. Le/ contenu dans disjunare n'aurait-il pas dû agir sur Ya de la terminaison et le changer en ié? Ne devrait-on pas avoir disnier et non disner} Cette objection qui est invincible pour decoenare, discoenare, discinare, deescinare, ne me paraît pas applicable à disjunare. Nous n'avons pas d'autre exemple de mots ainsi construits, et par conséquent on ne peut savoir comment se comporte régulièrement le / en pareil cas. Ad ju tare, qui a donné aidier, n'est point tout à fait semblable, le d étant de très bonne heure tombé devant le/, ajutare. Un exemple qui a beaucoup d'analogie est ma(n)sionata : on a ici en français les deux formes maisniede et niaisnede; mais, à en juger par 1'/ de ces mots et de maison, un j avait de bonne heure passé par dessus Vs de façon a donner ma]S]one, etc. Disjunare devenant disner n'a en somme rien de surprenant.

L'ital. disinare ou desinare peut venir directement de disjunare, comme aitare de adjutare; cependant il n'est pas impossible que, comme on l'a conjecturé [* entre autres d'Ovidio, Arch. glott. XIII], il ait été emprunté au français.

[Romania, VIII (1879), pp. 95-100.] Mélanges G. Paris. 32

498 NOTES ÊTYMOLOGiaUES

DIORE.

Ce mot manque dans le dictionnaire de M. Godefroy, et comme il a été ailleurs mal ou incomplètement expliqué, il me semble utile d'en communiquer l'interprétation que je crois bonne. On le lit d'abord dans Aiol (éd. Raynaud et Normand, V. 7163, éd. Fôrster, v. 7164) :

Quant li mangicrs fu près, ses veïssiés issniaus Les serjans por les tables mètre sor les estaus Et a TaigLie doner as diorès vasiaus.

Le i^lossaire de l'édition française renvoie au roman de la Rose, éd. Michel, I (et non VIII), 308 (voy. ci-dessous), et traduit par « doré ». M. Fôrster fait la note suivante :

Diorés. Dans le nis. 1"/ est exponctué, par conséquent à supprimer ; il manque alors une syllabe, qui est aisée à suppléer : eus es dores v., en ches dores T., ou que'que chose de pareil. Mais di-o-re se retrouve ailleurs ; il faut donc le garder, bien que, s'il vient de deauratits, il viole de la façon la plus suspecte des lois phonétiques assurées, et on fera bien de chercher une autre étymologie. On trouve le mot dans les trois alexandrins du Scrmo de Sapicntia, 291, 17 : Ne seei\fer en sele, s' eh nest dioreie, et dans le Roman de la Rose (Michel, I, 308 : Ces coiffes à dorées hendes. Et ces diorc treceor (donc distinct de dore ?)

Il est évident que M. Fôrster a raison de trouver fort suspecte la provenance de dioré de deaurato, lequel a donné et n'a pu donner que doré. Je crois que dioré peut au contraire fort bien être decorato; il signifierait alors « paré, orné », et, dans les exemples cités, « décoré », comme on dirait encore aujourd'hui d'un vase, d'une selle, d'un ruban, d'un objet quelconque sur lequel on aurait peint ou gravé des crnements[']. Le sens propre de « parer » semble se trouver dans ce vers, que citait récemment M. Bartsch en faisant suivre dioree d'un point d'interrogation :

Mauberjon s'est main levée, Dioree buer i ving :

A la fontaine est alee. (Bartsch, Rom. et Past., II, 118; Zeilschr., VIII, 579.)

[* I. V. Fôrster dans Wiese, Die Spr. der Dial. Greg., p. 156.]

DIORlî ^(^^

Je lirais dans ce fragment, cité dans GinllaiDnc de Dole :

Maubcrjon sV-st main levée, Dioree, (Buer i ving !) :

A la fontaine est alee.

Et je traduirais dioree par « parée » ; d. les chansons sur Bêle Ae!is[^\.

[Romanid, XIV (1885;, pp. 274-275. J

FR. DOMH.

On admet généralement que le fr. dôme est l'italien diioiii. Diez le dit sans trouver nécessaire de le prouver : « Duoiiio, domkirche, dum, daher fr. dôme, esp. dombo. » Il remarque ensuite que duoiiio ne peut venir que de dômum et non de dôma = cw;j,a. Littré s'explique peu clairement : « Dôme. Lat. doma, doniatis, maison, église, qui se trouve dans saint Jérôme, et qui vient du grec cwy.a, maison. L'ital. diionio, d'après Diez, vient du latin dowiis Dei, maison de Dieu ; mais pourquoi séparer diiomo de douta, et le rattacher à domiis ? » Pourquoi ? mais Diez l'avait dit nettement : parce que Yuo de diionio postule un 0 bref. Au reste, ni l'un ni l'autre ne nous disent comment dnouio, qui signifie « cathédrale », ou doiiia, qui signifie « maison, église », ont pris en français et uniquement en français le sens de « coupole ». Cela n'offre aucune difficulté pour M. Brachet, qui nous dit simplement : « Dôme, venu vers le quinzième siècle de l'italien domo (sic) (coupole d'église). » M. Kôrting remarque avec raison que dôme ne signifie « cathédrale » en français que pour désigner une cathédrale d'Italie ou d'Allemagne, mais il tait d'ailleurs de dôme, « coupole », le même mot que l'it. diiomo et l'ail. Dom.

[*i. Cf. deoré àdius Adgar, p. 241.]

500 NOTES ETYMOLOGIQ.UES

Le Dictiounairc général ne s'éloigne pas de l'opinion reçue depuis Diez et vainement combattue par Littrè. Dôi}ie est « emprunte de l'ital. J//o/;/o (dialectah/o/zw), m. s. ». Le « m. s. » est insidieux, car le Dictionnaire général attribue à dôme trois sens : dans le premier, « en Italie, église cathédrale », il est évidemment l'adaptation de l'it. dnonio\ mais les deux autres, qui reviennent d'ailleurs à un, « toiture ronde », sont complètement inconnus à l'italien. Par là les auteurs se sont dispensés d'étudier, comme ils le font d'ordinaire avec tant de soin et de succès, le passage d'un sens à l'autre.

C*est qu'en fait ce passage est incompréhensible. On pourrait le concevoir s'il s'était fait en sens inverse de celui qu'on admet. Le Dictionnaire de Trévoux, qui regarde le sens de « coupole » comme primitif a pu dire sans absurdité : « Toutes les belles Eglises modernes ont des dômes à la croisée. C'est pourquoi dôme se prend pour une Eglise cathédrale. Le dôme de Milan, de Florence, etc. Les Italiens les appellent coupoles, n

En réalité nous avons affaire à deux mots distincts. Le mot dôme est le lat. do ma, emprunté au grec owij.a, qui avait pris le sens de « terrasse de maison » et en général « toiture », On peut voir les textes que Du Gange a réunis là-dessus. Que du sens de « toiture plate » le mot ait passé au sens de « toiture en calotte », cela n'a rien qui doive surprendre. Ce qui est plus étonnant, c'est qu'on ne rencontre pas le mot au moyen âge. Le plus ancien exemple qu'en donne Littré est d'Olivier de Serres, et cela nous avertit que nous avons sans doute affaire à un mot méridional. Il s'agit d'un pigeonnier, ce qui nous montre bien que dôme est un mot populaire et non emprunté au nom italien des cathédrales : « Le dosme sur la couverture, dit le grand agronome, portant la principale fenestre pour entrée et issue aux pigeons. » Cette graphie dosme se retrouve dans Cotgrave, qui traduit le mot par : « A flatround lover, or open roofe, to a steeple, banketting-house, pidgeon-house, etc., somewhat resembling the bell of a great watch. » Cotgrave distingue dosme de dôme, qu'il définit assez singulièrement par : « A Towne-house, Guild-hall, Statehouse, Meeting-house in a Citie (from that of Florence, which is called so). » Evidemment au xvi'^ s. dôme, désignant certains édifices italiens, se prononçait avec o ouvert, dosme, désignant

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