‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 31 sur 151 · DOME 5 O I · texte numérisé non relu

DOME 5 O I

une toiture hémisphérique avec o fermé, et cette dernière prononciation était, suivant Tusage, indiquée par une s, qui a laissé sa trace dans l'accent circonflexe de notre mot dôme.

Nous avons vu qtie le mot était sans doute méridional, ce qui explique son absence des textes français du moyen âge. Quant aux textes provençaux, ils sont beaucoup moins abondants et n ont pas été aussi diligemment dépouillés, en sorte qu'on ne peut s'étonner de ne pas y trouver tous les mots de la langue. Mais le nôtre subsiste encore en provençal sous une forme qui en met l'étymologie hors de doute : Mistral donne le subst. masc. donio comme synonyme de capoucho, coiipolo, et en outre avec un sens technique dans la langue des carriers ; or Yo de doiiio représente nécessairement un a plus ancien ; par conséquent le provençal a possédé au moyen âge un mot doiiia < dôma < oC<)[j.y., qui ne s'est pas conservé dans les textes, et qui, désignant toute espèce de toiture de forme ronde, a passé en français au xvr siècle et y a surtout été employé pour rendre i'it. ciippola. Quant à diwie au sens de « cathédrale », c'est la simple reproduction de Fit. dno7}w et de l'ail. Doni, qui répondent au lat. dômum \

Le dictionnaire de Trévoux fait déjà venir dôme dedoma et c'était aussi, comme on l'a vu, l'opinion de Littré. Mais ni l'un ni l'autre ne séparaient dôme de diiouio, bien que ce soient deux mots d'oris^ine et de signification toutes différentes, ni n'avaient reconnu que le mot, avec une assez grande variété d'acceptions techniques, s'était conservé dans le midi de la France et n'avait été transporté au nord qu'assez récemment^.

[Roniania, XXIV (1895), pp. 274-277.]

1. Je ne sais au juste comment expliquer l'esp. dowho, « coupole », que les dictionnaires qualifient d'ailleurs d' « inusité ». Il faudrait en rechercher l'histoire.

2. Cet article était imprimé quand P. Meyer m'a signalé le mot iioiini en ancien provençal dans un passage où, il est vrai, le sens n'est pas parfaitement clair, dans Flamenca, v. 1103-1107 : Si nom pose guaràar iina donna \ Mal levaria la coronna \ Qu'es de lonc sant Peire de Roma, \ E mal derocharia doma | Si non puesc ven:(er nna thosa. L'éditeur, avec beaucoup de doutes, avait interprété donia par « dame » ; mais cela ne convenait ni pour la fornie. ni, à cause de derochar, pour le sens : nous avons évidemment ici le doma en question (=z dôma), avec un 0 long ( : Roma). M. Chabaneau avait dit à propos de

5 02 NOTES ETYMOLOGiaUES

ELME, OSBERC.

Les mots d'origine germanique, y compris les noms propres, qui figurent dans la Chanson de Roland conservent très régulièrement, comme d'ailleurs généralement en français, Vh initiale devant une voyelle : badir ' hct hadiir, hardit hardenient, hasler^ hastcicr haslif, hcingrc ' , heJt, herherge, honir honte hontage^ huese, huer, — Hamon, Henri, Hennan '^.

ce passage qu'il faut jc traduire donia par dôme » {Rev, des langues romanes, 2e série, I, 32). — P. Mever m'indique encore le nom de lieu Dôme (le Dict. des Postes écrit à ton Dcnime) dans la Dordogne, appelé en latin, au xiiF ?., Doma, Castrnm de Doma, Mous de Doma, Castnim de Monte Doinae, en fr. Dôme, Dosme et Mont de Dôme (vow le Die. top. de la Dordogne). Ce lieu est mentionné sous la forme Doma dans une pièce d'Arnaut Daniel (éd. Canello, p. 107, et voir la note de M. Cluibaneau, p. 221). Quant au nom du Pui de Dôme, il y a lieu d'hésiter à cause du nom ancien de la divinité du lieu, le Mercun'us Duniias (yo\\DQs']2irdïr\s, Gi'cgr. de la Gaule romaine, I, 106-108).

1. Je donne aux mots la graphie correcte qu'ils ont dû avoir, pour ce qui ne concerne pas le fait étudié.

2. Au V. 2277 O porte Met sei en pie~ e de curre sastet, M Inpeç se driçe del cour si saaste (cf. T CXXI, 8 Sur pic^ se met de courte ne se targe). Michel conserve la leçon d'O, Génin lit s'aastet (il traduit simplement : « et de courir »), M. Hofmann s'aatet, tous les autres éditeurs lisent se hastet. La leçon de Hofmann est de tout point inadmissible, aater n'existaiit pas à côté d\iatir ; se hastet ferait admettre la suppression d'une /; initiale par le copiste d'O. Je crois qu'il faut lire ^'ahastet. Le verbe ahaster n'a pas, que je sache, été encore signalé, mais il est parfaitement correct, et le subst. ahaste est dans Godefroy. Un copiste antérieur à O aura omis Vh médiale, ce qui est plus facilement compréhensible : c'est cette leçon, saastc\^t'], qui est conserN'ée dans M ; un autre copiste a omis, ce qui s'explique très bien, le premier des deux a devenus consécutifs : sastet. [*urguet : adastet 01. Reich. 1149.I

3. Le mot est certainement allemand, comme le remarque M. Fôrsterdans une note fournie au Glossaire de M. Gautier; mais il est douteux qu'il corresponde à hager. Je ne vois aucune raison pour regarder haingre et non Ijeingre comme la forme primitive. Notons à ce propos que l'anc. fr. heingre a presque t. ujours, contrairement à ce que dit Diez, un sens favorable : voy. les exemples dans Godefrov, auxquels on pourrait en ajouter d'autres (Fabl., LXII, 218; Beaumanoir, Lai, 75).

4. L'un des pairs, toujours associé à Bérenger, est appelé Otes au v. 795

ELME, OSBERC 503

Deux mots seuls font exception, et présentent une forme sans /; à côté d'une forme avec /;. On a d'un côté hchiie (J)cahné) et de l'autre elmc, d'un côté halberc et de Taure osherc. L'absence de Vh ne saurait être, imputée au copiste d'O, car on voit 1'^ final du mot précédent s'élider devant Ve d'elnic et Yo (ïosberc :

994 des osbercs (lise:;^ dosbers) sarrazineis. 1326 Lelme li freint.

1798 Dosbercs e de helmes (//>^ delmes). 2288 Sil fiert en lelme.

3916, 3926 sor lelme.

C'est au contraire la forme avec /; qui pourrait bien appartenir aux copistes ; elle n'est jamais, que je sache, attestée par la mesure du vers ' .

Comment peut s'expliquer cette exception à la phonétique normale ? Du moment qu'il s'agit de noms d'objets, nous sommes autorisés cà chercher dans leur provenance la raison de leur forme particulière. Vh germanique a disparu sans laisser de traces dans le midi de la Gaule, tandis qu'elle s'est maintenue dans le nord. On peut croire que les heaumes et les hauberts venus du midi, soit qu'ils y fussent fabriqués, soit qu'ils ne fissent qu'y être entreposés, étaient recherchés dans le nord et y pénétraient avec leur nom méridional. Qu'on lise la laisse LXXVII

dans O (son nom manque dans V ), atuin, par une faute évidente, au v. 2187 (V donne ici Astolf, autre faute). Les éditeurs, sauf M. Hofmann qui lit Atiai, ont corrigé en Oton. Ce qui complique un peu la question, c'est que différents textes (entre autres la Kdilaniagnus Saga) appellent ce guerrier Haton ; mais cela n'autorise pas à voir dans atuin un exemple de la chute de /.'.

I II est intéressant de rapprocher des leçons d'O, pour les vers qui attestent la chute de 1'/; (ïelnie et à'osherc, les leçons de M et des renouvellements : (,94 M dosbergi saragoçes, T de hauhfis sarrasinois, M ditubeyc sarragoceis, C ou auhers suracis ; — 1326- M Lebnu Jifraç, manque R; — 1798 M Duherg e dehni, manque R ; — 2288 M Desor U elnie, V C Leline li froisse, P Ainotit sor liaume, T Dessus son elnie, L De sor son yauwe : — 3916, 3926 manquent. On voit qu'en somme, malgré quelques remaniements, les mss. autres que O en confirment pleinement la leçon sur ce point.

504 NOTES ÉTYMOLOGIQ.UES

du Roland d'Oxford (v. 994-998) et on n'aura guère de doutes à ce sujet :

Paien s'adubent d'osbers sarraii7ieis . . . Lacent lor elmes mult bons sarragttieis ^ Ceignent espees del acer vianeis, Escuz unt genz, espiez vaJeiitineis.

On pourrait objecter qu'il s'agit là de païens; cependant les épées de Arienne et les écus de Valence devaient être à l'usage des chrétiens ; d'ailleurs au v. 3916 on voit Pinabel frapper Tierri sur « l'elme de Provence ».

Ces témoignages ne sont d'ailleurs pas isolés : M. Schirling, dans sa dissertation sur Die Vertheidigiingswaffen ini altfran^ôsîschcn Epos (Marburg, 1887, [* J //. À., LXIX] p. GG) ne relève pas moins de 70 mentions de provenance pour le heaume dans nos chansons : 24 se rapportent à Pavie, 10 au Poitou, 3 à la Grèce, 3 à Aquilée, 2 à la Turquie, 2 au pays des Sarrazins en général, une à Vienne, à l'Afrique, à l'Arabie, à Bisterne(?), à Burie(?), à Carthage, à la Castille, à Otrante, à la Perse, à l'Esclavonie, à l'Espagne^ à la Syrie, à Tyr, à Tudèle ; un vers curieux de Doon de Maience attribue des heaumes excellents à « Berenguier, un fevre poitevin qui moût sot du mestier ». En regard de ces passages, et de six qui attribuent des heaumes à la Bavière, il n'y a pas d'autre provenance septentrionale mentionnée que l'Amiénois une fois, Mâcon et Senlis une autre'. Il en est de même des hauberts : les chansons de 2:este les font venir du Poitou, de Vienne, de Grèce^ d'Arabie,, de Carthage, du pays des Sarrazins ou des païens, ou de Russie, ce qui revient au même, exceptionnellement de Cambrai ou de Chambli (Schirling, p. 37). Il est clair, d'après cela, que c'était du midi que venaient ou étaient censées venir les pièces d'armures les plus estimées, et cela nous explique fort bien la forme particulière elme à côté de la forme purement française helme-.

1. Je ne sais ce qu'est Dordone , (\\i\ figure dans A spremont. M. Schirling note : « aujourd'hui Dordogne sur l'Oise » ; j'avoue ne pas connaître cette localité.

2. Le Roland n'est naturellement pas le seul à dire ehiie (plus tard eiime,

ELM£, OSBERC 50S

L'absence d7; n'est pas la seule singularité du mot oshcrc. Si le mot vient, comme on ne saurait guère en douter, de l'allemand balsberc, il nous présente en outre 0 = au = al h. une époque ou au moins dans un texte où il n'y a pas encore d'exemple même de la vocalisation de /. Cette difficulté m'a tellement frappé que, dans le glossaire de mes Extraits de la Chanson de Roland, j'ai cru devoir laisser douteuse l'origine du premier élément de ce mot. Aujourd'hui je pense pouvoir l'expliquer également par l'origine provençale de cette forme. VI s'est vocalisée certainement de meilleure heure dans le midi que dans le nord '. Les plus anciens textes provençaux nous offrent déjà an, eu, ou ~ tandis que la vocalisation au moins graphique est rare dans les textes français du xir' siècle. Il est

eame, eauim% iaume, aunie, erttie, esme) sans /;. Voyez les exemples dans Schirling, p. 58 ss. La forme avec /; se trouve d'ailleurs souvent dans les mêmes poèmes.

1. Ce n'est pas que dans le nord les exemples de la vocalisation, au moins sporadique, soient aussi récents qu'on le dit ordinairement. M. Fôrster n'écrirait plus à coup sur (Zeitscbr., I, 566) que la vocalisation n'a pas commencé avant le dernier tiers du xiie siècle (cf. Cligès, p. lxix). Mais il n'est pas plus exact de regarder avec M. Weigelt (Zeitscbr., XI, 89) un exemple de 1044 comme le plus ancien. Si les cas de vocalisation que M. Waltemath a cru trouver dans des chartes mérovingiennes reposent sur des erreurs, on en pourrait signaler de certains en grand nombre dès le x^ siècle. Je me borne à relever, dans les fragments de chartes de cette époque publiés par M. Grandmaison (Bit'l. de FEc. des Chartes, XLV-XLVI, tirage à part, Paris, 1886), des exemples comme Girau 941, Raiiiandiis 950, Girons 978-983, etc. L'étude des noms de lieu en fournirait pour la même époque ou à peu près en grande abondance.

2. Boèce : eu, en~, s\mça ; Ev. de S. Jean : au, eu, deus, eu^, autre, jaii^, montas, etc. ; Noël : moût, dcu, au ; Versus Mariae : aut = ans, queu, deu, eu, etc. Dans le Sponsus, de la région poitevine, on trouve également eu, deu, non. — On voit, pour le dire en passant, que la vocalisation se produit après e, 0 aussi bien qu'après a ; je ne crois nullement, pour ma part, à l'opinion émise plus d'une fois par M. Fôrster (en dernier lieu dans la préface de Cligés, p. lxix), d'après laquelle 1'/ se serait vocalisée après l'a plus anciennement qu'après les autres vovelles.

50é NOTES ÉTYMOLOGiaUES

donc très admissible qu'on ait d\i ausberc' pour hohberc^ dans le midi dès 1 époque mérovingienne K Le mot fut importé en France avant la réduction de au à o, c'est-à-dire sans doute avant le commencement du ix* siècle : dès lors, quand les au devinrent 0, aushrc partagea le sort commun et devint osberc^. Ainsi la forme particulière de ce mot nous démontre doublement la grande extension dans la France du nord, au moins au xp siècle et sans doute dès le viii% du commerce des armes fabriquées ou vendues par des méridionaux >.

[Rowanùi, XVII (1888), pp. 425-429.]

EMPREU.

Dans sa note sur le vers 3167 du Chevalier au lion, M. Fôrster explique l'expression de l'anc. fr. empreii et renvoie aux nombreux exemples qu'en allèguent, jusqu'au xvi^ siècle, les

1 . Inutile de faire remarquer <\uausherc est bien la forme provençale constante.

2. Notons que le fr. halherc hauherc nous offre un exemple frappant de la haute antiquité de la chute de s sonore (^Rovi., XV, 618) ; il est vrai que Vs se trouvait ici prise entre / et h. Cf. Diez, Et. IV. I, usbergo.

5. Nous avons malheureusement trop peu de documents sur cette époque pour décider la question par des preuves.

4. L'it. osbergo vient sans doute du français, la variante usbergo peut-être directement du provençal.

5. Cet articl:^ était écrit quand j'ai Iule travail, remarquable à tant d'égard<î, de M. Suchier, Le français, ie proi'ençal et leurs dialectes (Grundriss der ronianischen Philologie, t. III). L'auteur a remarqué aussi la forme provençale de osberc : « Si, dit- il (p. 664), h Chanson de Roland a vraiment l'Anjou pour patrie, on s'explique d'autant plus facilement osberc, au lieu de l'habituel halberc, par Vausk'rc des dialectes provençaux voisins : le nom sera venu avec la chose. » Mais osberc n'est pas propre au Roland (vov. Schirling ; les notations aubère, aubert sont dues à l'influence de hiubcrc, ba'ibert), non plus qu'ehie, et si l'on peut admettre que ces mots venaient particulièrement du Poitou, ils se sont répandus dans toute la France du nord, sans détruire d'ailleurs leurs concurrents nationaux, halbrrc et hehne.

[* AJd. anste(hanste) et, d'après Thomas, sarrasin.']

EMPREU 507

divers lexicographes. Emprcii se trouve le plus ordinairement comme début d'une série qui coniinue par : cl dcus et trois el quatre -y il est donc- synonyme de U}i employé pour compter, notamment à certains jeux. Il n'a pas disparu de l'usage vivant : emprô est à la fois le début et le nom d'une célèbre formulette de jeu usitée cà Genève qui a fourni à Blavignac le titre de son curieux volume: F Emprô genevois (^Genève, 1875)- On en a mcMiie tiré à Genève le verbe einprôger, qui signifie réciter cette formulette. On a proposé pour ce mot diverses étymologies. Blavignac (p. 9-10) hésite entre le grec év zpwTw et « une contraction de Vin principio des Latins ». M. Tobler paraît avoir compris eiiiprcii comme venant de in pro, ce qui ne conviendrait que si le mot avait le sens de « en avant » qu'il lui attribue, (f Le mot, dit M. Fôrster, n'aurait-il pas été répandu par les scribes et notaires, qui rendaient la formule latine /;/ primo, abrégée en /// /);■", par iiiipro, plus tard populairement cmpro, cnipreii, comme nous disons par exemple ^a'i)//o au lieu de la formule complète ex officiol » Cela paraît peu probable, et j'aimerais mieux, s'il fallait admettre ici du latin de chancellerie, recourir avec Blavignac à /// principio qu'à in primo, qui me paraît avoir été peu usité.

Si l'on songe que nous avons affaire ici à une formule consacrée, on sera porté à admettre une autre origine et à reconnaître dans le méridional /);■() et le fr. prcu le substantif ordinaire pro, prcu, (( profit, » de prode. En preu correspond au féliciter de tant de débuts. Cette explication convient à merveille à une formule où il s'agit de nombres. On sait que, d'après des croyances super:>titieLises très répandues, compter porte malheur; il est donc tout naturel qu'on ait remplacé //// par ui"ve parole de bon augure, après laquelle on n'hésitait plus à dire : et deiis et trois et quatre, etc.

Les formes cm prcu l (lisez ainsi au lieu à'empreni), cmprut, citées par M. Godefroy, ne peuvent que confirmer cette explication ; empreux n'est que graphique. Emprun est un curieux exemple d'assimilation par étymologie populaire : « On tient que si celuy qui a le hoquet conte son premier hoquet, en disant un ou emprun, il n'aura que celuy là. » On a visiblement fait reparaître //// dans le mot qui avait pour fonction de le remplacer. — Empreuf est plus singulier; il se trou\e dans une

508 NOTES ÉTYMOLOGiaUES

moralité du xv^ siècle et rime avec neuf; on peut y voir un exemple à joindre à ceux de 1'/ remplaçant une dentale finale ou chercher une autre explication. En tout cas einpnief c'né p^v Sainte-Palaye comme de Wnce n'a rien avoir ici ; c'est l'adverbe connu qui répond à in prope.

xM. Godefroy remarque en terminant : « Le simple de ce tnot, prcH, est très employé en langage d'écolier pour désigner le premier à jouer dans les jeux. » Je crois qu'il n'y a aucun rapport entre les deux mots. Les écoliers disent non preu, mais pië, avec un ë ouvert; et ce mot est une simple abréviation moderne et parfaitement consciente de premier, comme se et der, qui accompagnent ordinairement /);t, sont des abréviations de second et dernier. L'emploi d'ailleurs n'est pas le même : pre, se, der, désignent les rangs que chacun veut respectivement avoir dans le jeu, ce sont des ordinaux; tandis C[\ieinpreii remplace un nombre cardinal et s'emploie, comme le dit fort bien Trippault (cité dans Godefroy), « quand on commance a compter, au lieu que plusieurs disent : Et un ' ».

[Romauia, XVII (1888), pp. loo-ioi.]

A LEXVL Voir ci-dessous l'article Elyniologies françaises.

ESTRUMELE.

Dans la première édition de son Aiicassin, M. Suchier avait traduit eslrnmeJé par « déguenillé, qui a les jambes nues ». Je fis , remarquer (Rom. Mil, 293) que « si est m mêlé venait de trnniel, il ne pourrait signifier autre chose que « privé de jambes », comme esnasé, [es^areté, essorillé]. etc. [signifient « privé de nez, de jarrets, d'oreilles, etc.] », et je lui attribuai le sens de « cou-

[*i.J. Bodel, S. Xicolas (p. 187) : Son giet. Diex le nieche en mon preu ! (Jcanroy). S. Laiir. 5639 : preu, deux et trois ; Pass. Greh. 27726 ; H. E^t., Conforvi., p. 146 = *iv too'jtov (Xvrop).]

l-SlRUMliLÈ 509

vert d'écrouelles, de tumeurs », le tirant de strumella, dim. de struma. M. Suchier a adopté cette explication dans sa seconde édition. M. Gaspary vient de la contester (^Zcilschr. V, 99). D'après lui, « quand Haucebier dit à Renoart (Alescb.

Tortus estnnnele:^

Par Mahomet, tu semblés bien desvez. . . et que celui-ci répond :

A vos qu'en tient se ai dras despanncz ?

on ne peut admettre d'autre sens pour le mot que « déguenillé ».

L'exemple est mal choisi. L'édition Jonckbloet, dont s'est servi iM. Gaspary, est faite pour ce morceau d'après le ms. La Vallière 23 (actuellement fr. 24369), qui n'a guère d'autorité. L'édition Guessard et Montaiglon, qui a emprunté ce passage au ms. 1449 (le ms. de l'Arsenal ayant une lacune), a un texte beaucoup meilleur (p. 202) :

Dist Aucebiers : « T'es fol escervelez... Tes dras ne valent deux deniers moneez... » Dist Rainoars : « Or ne me ramponez : A vous que monte se j'ai dras despanez ? »

Eslnii}ieh\ est une fliute d'un copiste pour escervele::^, et le même copiste ou un autre a passé le vers qui seul donne son sens à la réponse de Rainouart.

Cet argument écarté, il faut reconnaître que le mot est ru mêlé se trouve presque toujours accompagné d'autres adjectifs qui indiquent en effet un habillement misérable et défectueux. Voici les exemples que j'en ai recueillis :

Ahschaus, 3579: Vit Rainouart qui estoit strumelés

Les jambes arses et les jenous tostés, Tous ses drapiaus ot rous et despanés '.

Gaidon, 1199 : Mal fu vestus, si fu estrumelez,

Et coinme fous fu par lius bertaudez.

I. Le morceau auquel appartient ce vers ne se trouve que dans le ms. de l'Arsenal.

510 NOTES ETYMOLOGIQUES

H non de Bord., 4069 : Quant li ribaut nu et cstrumelc

Cent ces mos, s'ont grant joie mené.

Chev. iîii C\i;^nc (Reiff.), 7754 : En dis lieus se sont mis ribaut estrumelé...

9126 : Dist un tafFur liegois granz et estrumelés '.

Chev. iiu Bar 1:^1'}, 584 : For chou qu'il le voient si nu,

Si grant, si fort et si niembru,

Si lait, si teint et si halle, Jusqu'as cuisses estrumelé -.

[*Loquifcr, nis. Ars. f^ 121 v^^ : Dist Clarions : Ja mar en parlerés ;

Il (Rainoart) ne va mes ensi estrumelés ; N'est pas descaus ne n'a dras despanés, Ains est vestus com rois ou amirès.]

Auûisshi : Cil a ces vies capes eréses e a ces vies tateceles vestues, qui sont nu et decaus et estrumelé, qui moeurent de faim et de soi et de froit et de mesaises.

Il semble bien résulter de tous ces passages, et notamment de l'avant- dernier [Cher, au Ban~el], qu estrumelé se rattache à tniniel et signifie « privé du vêtement des jambes » ; toutefois, pour que ce sens fût assuré, il faudrait que triiniel eut eu ce sens de " vêtement des jambes », ce qui n'est pas impossible (cf. tibia et lige débotté), mais ce qui n'est attesté, à ma connaissance, par aucun passage. Il ne serait pas non plus impossible qu estrumelé signifiât «aux jambes brûlées, abîmées par le feu ». Cf. ce qui est dit de Rainouart au second des vers cités ci-dessus; on reproche souvent aux ribauds de se rôtir les jambes au feu (autre chose est d'd.\-o\r les urustiaus cui:^, c'est-à-dire d'avoir eu, comme les énervés de Jumièges, les muscles des jarrets détruits par le fer rouge). Quoi qu'il en soit, et en attendant qu'un passage plus

1 . Estrumelé figurt au glossaire de Cachet d'après ces deux passages. Cachet remarque que ReifFenberg, dans le premier, rattache estninielé à l'ail, stunii, et dans le second ne le traduit pas. Pour lui il le rapproche de tiutiiel, v jambe », et croit qu'il signifie « aux grandes jambes, agile ».

2. Barbazan (UOrdene de Chevalerie, etc. , p . 227) donne pour ce vers Diisqiies as cuisses desnuè \ c'est la leçon du ms. de Notre-Dame M 7 ; celle où se trouve estrumelé, et qui doit être la bonne, est dans le ms. 837, d'après lequel Sainte- Palave a cité le mot.

EsrRu^tELÉ 5 ^ ^

clair tranche la question, il me paraît en effet maintenant ques- Iniinclé n'a rien à faire avec strumella.

[HoiUiiiiia, X (1881), pp. 599-401.]

Mon savant ami iM. Aug. Scheler me signale un intéressant passage où figure ce mot et qui m'avait échappé. C'est dans le Coule si curieux des binuis, de Baudoin de Condé, qu'il a publié {Dits et Contes de Baudoin de Condé, Bruxelles, 1866, p. 153 ss.). Ce passage présente, il est vrai, des obscurités et des difficultés particulières, et je le reproduis ici en l'accompagnant de quelques remarques critiques et explicatives; mais il ne laisse guère de doute sur le sens d'estrnnieléy qui signifie bien « privé du vêtement des jambes ))[^]. Le poète dépeint les hérauts d'armes du temps passé, qui menaient ce que nous appellerions aujourd'hui une vraie vie de Bohême, et il termine en racontant que, même dans les froids hivers, ils allaient perdre à la taverne, k boire et à jouer au treniel, tous leurs gains et même leurs vêtements.

Tout crt porté en lor taverne...

505 Et lues beu et tremelé.

Lors seoient estrumelé

Li uns vers l'autre a cest feuier -,

S'ierent rosti jusqu'as ciuier (?)

Et tapiné ' de chi as re[i]ns.

5 10 X'avoit a Paris ne a Reins +

[*i. Cf. FaW. LXII, 244 ss.]

2. Les quatre mss., d'après [l'éditeur, portent cette leçon, et ciuier au vers suivant ; il faut donc la garder, semble-t-il , plutôt que d'introduire le pluriel dans les deux mots uniquement à cause de as au v. 508.

3. C'est la leçon de B ; A a dapiiié, C et Br. despanc, leçon adoptée par M. Scheler, mais qui a bien l'air d'une correction de copiste, outre que despané ferait double emploi avec estrumelé.

4. C'est la leçon du seul ms. B, ce qui la rend douteuse ; les trois autres ont n\i Reîcns : mais M. Scheler donne de bonnes raisons pour rejeter celte leçon.

512 NOTES ETYMOLOGiaUHS

Tans tapis, au voir dire, en anbes Ces deux viles, com en lor jambes.

Voici comment j'essaierais de traduire : « Alors, nu-jambes, ils s'asseyaient l'un en flice de l'autre près du foyer. Ils étaient [bientôt] rôtis jusqu'aux. . . •(?)% et lapines jusqu'aux reins. Il n'y avait pas dans les deux villes réunies de Paris et de Reims autant de tapis qu'en leurs jambes. » J'ai déjà signalé les plaisanteries fréquentes au moyen âge sur les ribauds qui se rôtissent les jambes au feu ; il faut y joindre ces vers qui, si je ne me trompe, nous donnent un nouveau mot ou au moins un nouveau sens. Tapin devait signifier ce qu'on appelle aujourd'hui « maquereau », c'est-à-dire « une tache qui vient aux jambes quand on s'est chauffé de trop près ». Le mot était employé presque uniquetnent au pluriel, et lapins se prononçait à peu près comme lapis, d'où le jeu de mots de Baudoin ^ J'ajouterai que la difficulté qui m'avait surtout empêché de donner à estriiuielé le sens que je lui reconnais maintenant, c'est que je ne connaissais pas Irmnel au sens de « vêtement de jambe ». Il était cependant facile de le trouver dans Littré, où on lit, à l'historique de l'art. Trumeau, cette citation :

Or a chaperons bons et beaux,

Or a chances et blanstrumeaulx (Eust. Deschamps).

Littré traduit entre crochets Iriinieaulx par « caleçons » ; ce n'est peut-être pas tout à fait exact, car ce qui répondait aux caleçons, c'étaient les braies ; mais il est clair en tout cas que les trnnieaiilx sont ici, comme les chances et les chaperons, des pièces du vêtement. On en trouverait sans doute d'autres exemples.

[RomaniaX, (1881), pp. 590-591.]

1. M. Scheler corrige ciiiier en culers et soupçonne un dérivé de cutis.

2. « Le poète, dit M. Scheler, compare à des tapis les morceaux de toute couleur cousus sur les vêtements des hiraus. » Non : il s'agit de leurs jambes et non de leurs vêtements.

ETYMOLOGIES FRANÇAISES 5 I 3

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