ÉTYMOLOGIES FRANÇAISES
Les observations qu'on va lire, et qui pourront être suivies d'autres remarques du même genre, se rattachent immédiatement au Dictionnaire de M. Littré. Ce grand ouvrage, dont les mérites sont reconnus de tous, mais dont on ne peut encore apprécier justement l'immense utilité, oftVe, comme on le sait, une partie étymologique, qui n'est ni la moins importante ni la moins remarquable. L'illustre auteur applique à la recherche des étymologies la méthode rigoureuse qui a renouvelé cette science, et qui, au moins dans ce domaine, était avant lui presque inconnue en France. Pour tous les mots qui sont enregistrés dans VEtymologiscbes Wœrterbiich der romani schen Sprachen de Frédéric Diez, M. Littré a naturellement mis à profit les études et les résultats du maître ; il s'est comporté d'ailleurs avec toute la liberté qui est la première condition des recherches scientifiques et s'est souvent écarté de son guide. Un grand nombre de mots français sont restés en dehors du cadre de M. Diez et ne pouvaient être négligés par M. Littré : pour la plupart il a trouvé un secours considérable dans le Dictionnaire étymologique de M. Aug. Scheler, travail d'un véritable mérite, malgré des erreurs et des témérités qu'il est bien difficile d'éviter quand on embrasse pour la première fois toute l'immense matière étymologique d'une langue. D'autres sources ont été plus négligées par le savant lexicographe; je place au premier rang nos anciens recueils de mots français, depuis les glossaires du xiii^ siècle jusqu'aux grands Dictionnaires du xvii^ et du XYiii*^ siècle, qui viennent bien souvent en aide à l'étymologiste en lui apprenant l'histoire, le sens primitif, et dans certains cas l'origine même de beaucoup de mots. — Quoi qu'il en soit, le Dictionnaire de M. Littré peut être considéré, au point de vue étymologique, comme représentant le dernier état de la science, c'est-à-dire le résumé de tout ce qui a été établi par les travailleurs précédents, augmenté et contrôlé par les recherches et la critique d'un savant de premier ordre. Les étymologies qu'il
Mélanges G. Paris. î3
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contient peuvent se diviser en trois groupes : 1° celles qui sont assurées et indubitables; 2"^ celles que l'auteur ne propose ou n'admet que sous forme d'hypothèse et qui demandent à être confirmées ou détruites par des recherches nouvelles; 3° celles qui sont admises comme vraies, et qui cependant ne résistent pas à une critique approfondie. Je ne m'attacherai pas à la première série, bien qu'elle puisse donner lieu à des observations de plus d'un genre : il ne suffit pas, en effet, pour la satisfaction du savant, que l'étymologie d'un mot soit assurée ; il a besoin encore de se rendre compte des conditions où s'est opérée la transformation de ce mot, et des ditîerentes phases de son histoire^ tant au point de vue du sens qu'à celui de la forme; et les solutions données par l'auteur du Dictionnaire à ces diverses questions peuvent naturellement être parfois discutées. Mais je me bornerai, dans les observations que j'aurai l'honneur de soumettre à la Société, à relever, soit des étymologies fausses, soit des étymologies pour lesquelles les hypothèses proposées ne sont pas satisfaisantes ou pour lesquelles au contraire on aurait pu admettre sans hésitation une de ces hypothèses. Je ne présenterai ces remarques que sur des mots dont je crois pouvoir donner d'une façon certaine rétvmoloo:ie véritable.
Ces notes se sont formées de deux manières. Tantôt mes lectures et mes réflexions m'avaient su2:2éré et démontré une étymologie que je n'ai pas retrouvée dans le Dictionnaire-, tantôt, en consultant l'ouvrage de M. Littré, j'y ai trouvé une étymologie qui m'a paru suspecte, et j'ai cherché à découvrir la bonne. Celles de mes rectifications qui ont la première origine se distinguent naturellement par le nombre plus grand d'exemples que je peux citer à l'appui; pour les secondes, je me suis souvent servi de ces anciens Dictionnaires dont M. Littré aurait pu, je crois, faire un usage plus fréquent.
Je me permets de présenter ces notes comme un hommage et, je l'espère, comme un tribut pour une nouvelle édition, à l'auteur de l'œuvre scientifique à la fois la plus considérable et la plus nationale que la France ait vue dans ce siècle. Collaborer à cette grande œuvre, même dans la mesure la plus modeste, c'est à la fois un plaisir et un honneur.