Altromanische SprachdenkmaJe {Qonn, 1846), p
556 NOTES ÉTYMOLOGIQ.UES
ce mot, qu'après lui on ne peut rien ajouter. Voici donc les passages qu'il avait rassemblés dès 1846; je ne donne en plus qu'un exemple tiré des Quatre livres des Rois, auxquels il en avait déjà emprunté deux :
Larges almosnes, que gens ne l'en remest
Dunet as povres u que les pout trover.
(Alexis, str. 19.)
Ne s'en corucet^^/V«5 cil saintismes hom '.
(Alexis, str. 54.) Il ne vait gens cumme terrestre % Prof vait bruiant comme tempeste.
(Gorviond et Iseiiiharl, v. 224.)
Par Deu, ço dist l'escolte, cist gab vait trois des altres : Vers mon seignor lo rei n'i ad gens de hontage '.
(Charleniagne à Constantinople, v. 617.)
N'est ^/V«5 a dire de tuz les biens dunt il parlad a sun serf Moysen.
(Rois, III, 8.)
Puis avint que la rivière sechad, car giens de pluie ne vint en tere.
(Rois, III, 17.)
Mis sires ne \o\i giens prendre de Naaman.
(Rois, IV, 5.)
Mut Taveit escrié et ne 1' dist gens en bas+.
( Vie de S . Thomas , v . 1878.)
Il n'était pas inutile de présenter de nouveau rassemblés les exemples de ce mot, puisqu'il a plus d'une fois embarrassé les éditeurs et sans doute les lecteurs. Ajoutons que plusieurs
1 . Le premier éditeur de ce poème lisait gieus ; la correction est de M. Diez.
2. M. de Reiffenberg, qui a édité ce précieux fragment dans l'introduction au tome II de la Chronique de Philippe Mousket, interprète le premier vers cité par : // ne va pas comme un peuple terrestre.
3. Au vcioi gens, rapporté dans le glossaire qui termine son édition de ce poème, M. Fr. Michel s'est contenté de mettre un point d'interrogation.
4. M. Hippeau, d'après l'édition duquel je cite, a imprimé gens ^pom gens ; mais la bonne leçon se trouve, d'après Diez, dans l'édition d' Immanuel Bekker, p. 29.
GEKS. GIE\^ 5 57
années après la publication de l'opuscule de M. Diez, M. Schweighœuser, auteur d'un bon travail sur la Négation dans les langues d'oc et d'oïl, ne mentionne i^v.? que pour la première.
On voit par les exemples cités que gens, gieîis est un mot propre à la plus ancienne période de la langue française. Le texte le plus moderne où il se rencontre est la Fie de saint Thomas, que Garnier de Pont-Sainte-Maxence écrivit en 1176. On peut le regarder comme un archaïsme emplové par ce poète, qui se vantait de sa connaissance approfondie du français. En effet, nous ne trouvons le mot dans aucun des auteurs contemporains, et il est à remarquer que le premier renouvellement du saint Alexis, renouvellement fort ancien lui-même, a supprimé gens ou giens dans les deux seuls passages où nous l'offre le ms. d-Hildesheim, et l'a remplacé soit par un équivalent, soit par une syllabe quelconque ajoutée au vers \
En provençal, au contraire, le mot a persisté. Le poème de Boéce, qui remonte au x*" ou xi'' siècle, nous offre seul la forme gens, et déjà, concurremment, la forme plus moderne ges-. Ainsi modifiée, cette particule s'est maintenue pendant tout le moyen âge et est encore d'un emploi habituel dans les dialectes actuels du iMidi, où cependant elle s'est d'habitude altérée, suivant les lieux, en gis ou gin. — Le catalan a maintenu la forme gens, qu'il possède encore, mais qu'il écrit quelquefois gent:(, et même gint::;^.
M. Diez a proposé deux étymologies pour ce mot. Dans la première édition de sa Grammaire (t. II, p. 400), il le faisait venir de gentium. Les Romains ajoutaient en effet ce mot à des adverbes négatifs, sans qu'il eût par lui-même un sens bien distinct : Nusquam gentium, et même minime gentium. M. Diez supposait très ingénieusement que de là on avait dit simplement non gentium qui correspond au ne... gens du
1. Voir, pour le rapport des différents mss., l'édition de la Vie de saint Alexis que je vais donner à la librairie Franck. — Le renouvellement est conservé dans deux mss. ; à la str. 19, au lieu de geiis, l'un des mss. a rien, l'autre ///>«/; à la str. 54, tous deux suppriment o^?V;/j et remplacent a7 par
2. V. 48. Ni gens de lui no volg tener s'onor. V. 131. Ella s fen sorda, gens a lui non atend. V. 210, D'aur no son t^«, mas nuallor no so.
provençal ou de l'ancien français. Au lieu cité des Altrouianiscbe Sprachdeuhnah un scrupule lui est venu : « Contre l'étymologie gentium, on peut alléguer, dit-il, que dans des phrases comme : iihi illtmi qnœrani geiitiiini ? il serait impossible d'employer ^^£'//5. — On pourrait penser aussi ■igeniis. » — En 1853, dans la première édition du Dictionnaire étymologique (p. 642), l'illustre savant, après avoir dit que « l'origine de gens n'est pas tout à faire sûre », expose les raisons qui le font pencher pour gentium ; mais il ajoute : « Il faudrait encore prendre en considération geniis : non genus, pas la manière, pas l'ombre d'une chose. » — Dans la deuxième édition de la Grammaire (t. III, p. 413), gens est présenté comme un mot « dont l'origine n'est pas encore bien établie' ». — Enfin, la deuxième édition du Dictionnaire (t. II, p. 308) reproduit l'article de .la première, en ajoutant seulement un mot pour réfuter Schlegel, qui rapprochait gens de l'allem. gan~ : « Ce rapprochement n'a pour lui ni le sens ni la forme ^ »
Je crois que la seconde étymologie qu'a proposée M. Diez, celle de genus, est, pour la forme et pour le sens, préférable à la première. Pour la forme d'abord la diphthongaison de Ve dans giens nous oblige à admettre dans le mot latin d'où dérive le nôtre un e bref et accentué : Ve en position, comme celui de gentium, ne devient pas /V:', et la preuve c'est que gent, oens de gentem, gentes, n'offre pas de formes diphthonguées + ; g' en position persiste toujours en français. — La comparaison du français gens et du provençal ges nous fournit un autre indice. En eflet 1';? devant Vs tombe toujours en français dans les mots où Fn, en latin, précédait immédiatement 1'.^ (me n sis, te usa, trans, etc.) ' ; dans les mots où Vn et 1'.^ ne sont entrés en contact
1. Je ne sais pourquoi, à cet endroit et au tom. II, p. 448, M. Diez présente ges comme « spécialement provençal ».
2. M. Burguy {Grammaire, t. II, p. 324) reproduit à peu près les paroles de M. Diez, en inclinant plus pour genus que pour gentium.
3. Sauf dans certains dialectes, dont aucun des monuments mis à contribution plus haut n'offre de traces.