‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 65 sur 151 · GENS, GIENS · texte numérisé non relu

GENS, GIENS

que par la chute d'une voyelle intermédiaire, l'w se maintient toujours en français (un us, son us, sine-s, etc.). — En provençal, au contraire, la tendance qui avait fait tomber V]i dans le premier cas déjà en latin vulgaire et même en latin classique ' s'est exercée plus longtemps, et a détruit Vn devant Vs, même dans le second cas (les mots cités y deviennent us SOS ses). — Il suit de là que le mot que nous cherchons avait, en latin, un e bref accentué, et que Vn était séparé de Vs par une voyelle: il est difficile d'imaginer un autre mot que gènus qui remplisse ces conditions-.

Le sens convient également. Je ne reprends pas les objections qu'on peut faire à gentium, puisque ce mot est écarté par la forme. M. Diez a déjà admis les prétentions de genus en ce qui concerne le sens, mais je ne les établirais pas tout à fait sur la même base que lui. A mes yeux, genus n'a pas ici le sens précis d'un substantif : il joue absolument le même rôle que modo dans nullo modo, que Weise dans l'allemand auf keine IVeise '. Nous savons qu'on l'employait au sens absolu à l'accu-

d'emprunt » tiré du latin pensare, lequel a donné régulièrement peser : on a refait àpendëre à une époque où depuis longtemps Vn devant s avait complètement disparu, un fréquentatif pensare, avec ;; prononcée, qui se retrouve dans toutes les langues romanes à côté de pesare « peser », avec le sens exclusif de « penser ». On ne comprendrait pas un emprunt littéraire qui se serait fait indépendamment en Italie, en Gaule et en Espagne ; d'ailleurs la langue littéraire n'emploie guère pensare dans ce sens. »]

1. Formosuspour formons us, etc. Voyez Corssen et Schuchardt.

2. La forme ojn, citée plus haut, semblerait contredire ce qui est affirmé ici pour le provençal ; mais elle appartient aux dialectes du Midi les plus rapprochés de la langue d'oïl (Forez, Velay). Il s'ensuit que la forme primitive crens a subi en provençal deux altérations différentes ; d'un côté elle est devenue ges et gis ; de l'autre * gen et gin. On voit que pour le traitement de ns les deux groupes ont dû être séparés très tôt, puisqu'en dehors du poème de Boèce la littérature des troubadours ne connaît pas d'exemple de gens ou gins. — Le provençal sert encore à démontrer que dans le mot latin d'où vient gens 1'^ était bref; dans le Douai provençal (voyez ci-dessus [Mem.de la Société Je linguistique, I, 156 sqq.] l'article de M. P. Meyer), Ve de ges est compté estreit, tandis que Ve qui vient d'un e latin en position est toujours larg.

3. Cette locution allemande se trouve textuellement en ancien français :

Par nule guise ne l'em puet hom blasmer {Alexis, str. 47). Par finie guise unces ne l'avisèrent (Id., str. 48).

560 XOTES ÉTYMOLOGIQ.UES

satif : Alla id genus, arma omne genus, etc. \ On a donc pu dire parfaitement nullu m genus ou non genus dans le sens des locutions latine et allemande citées plus haut.

En résumé, il paraît certain que le fr. gens, giens, le pr. gens, ges, gis, gin, le cat. gens,gejit~,gint~, viennent dû latin genus.

[Mémoires de Ja Société de linguistique, I (1868), pp. 189-192.]

GUET-APEXS.

Nicot dit dans son Trésor, cité par le Dictionnaire général : Guei appensé, on à pensé, qu'on dit guet appens ou à peu s par apocope. » Cette explication, empruntée d'ailleurs à Et. Pasquier {Rech. de la Fr., 1. Mil, c. 32), a été acceptée par tout le monde : on la retrouve dans Ménage, dans Trévoux, dans Sainte- Palaye^, dans Littré, et enfin dans le Dictionnaire général, qui dit : « GuET-APEXS. Tiré de l'anc. franc, gnet-apensé, plus souvent agiiet-apensé, § 37 ; proprement, aguet prémédité. » Une telle « apocope » est cependant bien extraordinaire, et je me demande quels exemples semblables on trouvera au § 37 du Traité de la formation de la langue auquel nous renvoie l'article. Pour ma part, je ne puis l'admettre, et je crois que le mot s'explique autrement. L'ancien fr. possédait le mot apens, signifiant « réflexion, préméditation » ; a apens, comme d'apens (voy. Godefroy), voulait dire tout naturellement : « avec préméditation ». A apens s'est contracté en apens, comme a aise en aise ',

1. Voyez Forcellini, s. v. Il dit même : Aliquando pro re pouitur; mais les exemples ne paraissent pas concluants.

2. Sainte-Palaye semble toutefois avoir eu l'idée que guet-apens, écrit parfois guet à pens, pourrait être formé de guet, à et l'anc. mot (très rare) peus, « pensée ». Mais ^^«5 n'a pas le sens, nécessaire ici, de « réflexion, préméditation ».

3. J"ai déjà exprimé cette idée(vov. A. Thomas, Essais depbil. fr., p. 227), et je compte étudier ailleurs la question de plus près. [*Cf. Rom. XXXI, 127, Sur Sotie de Nansai :...Aaisier sq présenterait aussi sous la forme aïsier avsier, et l'éditeur imprime ainsi aux passages auxquels il renvoie ; mais une telle forme est impossible : il faut partout [a]aisier ; le premier et le second a se

GUET- APEX s 561

a ente en ente ' et sans doute plus d'une autre locution

pareille-. Je crois même que le mot giict-apcns contient deux

exemples de cette agglutination. Une embûche se dit en a. fr.

non pas gail , mais agnit ; on a d'abord dit « attaquer quelqu'un

a agait^' » puis a agait est devenu agait ^ qu'on a décomposé

en a gait ■+, et ainsi est né gait apens > pour agait a apcns. On

chercherait vainement, en dehors de cette locution, gait au

sens d'à gai t.

[Roinaiiia, XXIX (1900), pp. 262-263.]

LABAUSTRE.

Au V. 1728 du roman de VEscoufle, on lit dans le manuscrit, en rime avec autres :

Li pavemens fu de la biautes

P. Meyer corrige d'alebastres, M. Mussafia, dans ses précieuses remarques sur le texte de ce roman ^\ dit à ce sujet:

sont fondus de manière à donner aisicr (cf. Rom., XXIX, 262), forme qui était étrangère au poète, mais familière au copiste (de m. 8343, 15635, il a écrit aise pour a aise).]

1. Le ^«/^adj., donné par Godefroy et traduit « triste », n'est en réalité que la locution adverbiale a ente, et il en est de même de la forme ente, insérée par Godefrov au milieu des exemples de a ente. En somme, il n'existe en anc. français que la locution a ente (< ad impetum?) contractée en ente à partir du xiiie siècle.

2. On peut trouver quelque chose qui ressemble à l'accident signalé ici dans la « Verschleifung » de deux a (prépositions) consécutifs étudiée par M. A. Tohlcr {Verni. Beitr., I, 182) et aussi dans celle de a = habet devant un mot commençant par a (th., 187, n.).

3. Et ainsi doit aprocher la beste a qui il veut tirer a aguet {Modus et Racio, dans Sainte-Palaye et Godefroy).

4. De même qu'on a coupé apens en à pens, et même en à pend, à pan (on trouve ces graphies dans Ménage, Sainte-Palaye, Littré, Godefroy).

5 . On a dit d'abord un meurtre fait a agait a apens, puis un meurtre fait agait apens, puis un gait apens. [*Cf. a veugtettes (God.).]

6. Zur Kritik und Interprétation ronianischer Texte. Ziveiter Beitrag (Wien, 1897, in-8), p. 40.

Mélanges G. Paris. î6

362 NOTES ÉTYMOLOGiaUES

« M. emendiert â'akhastrcs, mit einem unreinen Reim, a{s)lres : autres^ wofùr das Denkmal kein anderes Beispiel bietet. Ob Alabaster zu Fussboden verwendet wurde ? Ich vermuthe de la Bautrc ; vgl. Guill. de Dole 5519 desus le pavement de Bautre iind 3)01 : Die, die ich liebe, ist mehr werth als die anderen, autant coin pierre de la Bautre Vaut inieus que li quarriaus de Rains. Wir hàtten dann den bloss fur das Auge unreinen Reim -^re : -^res. »

M. Mussafia entend donc Bautre comme Ta entendu l'éditeur de Guillaume de Dole, qui traduit ainsi : « Bactres, capitale de la Bactriane. Voy. Brunetto Latini. li Livres don Trésor, p. 158^ où il faut lire Bautre au lieu de Bautie. Allusion aux carrelasses orientaux, que nous n'avons pas rencontrée ailleurs. » On lit en etfet à l'endroit cité de l'édition Chabaille du Trésor : Après ' est Bautie, un pais qui fiert en la terre de Inde. Outre les Baul riens est Pande, etc. » La correction à faire est bien probablement BaiLtrie et non Bautre ; toutefois la forme Bautre, pour Bac tria, se présente en effet dans des manuscrits du roman Ôl Alexandre, à côté àtBatreQi Bastre^. Mais le nom, aboli depuis longtemps, de ce pays lointain ne figure dans aucun texte comme celui d'une contrée encore existante, et il n'y a aucune vraisemblance à ce que des « carrelages orientaux » aient jamais été appelés pierres de Bautre. Rien ne prouve d'ailleurs qu'il s'agisse de carrelages : dans deux des trois passages en question, il est simplement parlé de pavements; dans le troisième, la pierre de la bautre est opposée au quarrel (c'est-à-dire ci la pierre de taille) de Reims. Enfin il serait tout à fait insolite d'employer dans dételles conditions le nom d'un pays en le faisant précéder de l'article.

Je crois que la restitution de P. Meyer est préférable à celle d'A. Mussafia; seulement elle a besoin d'être un peu amendée elle-même. D'abord, il faut -baustres et non -bastres, ce qui fait

1. Après ta terre de Tenu egi re ; dans Solin (XLVIII, 3), de qui ce passage est traduit, il est question, comme dans Pline et les auteurs grecs, de la terra Margiana ; Termegire est sorti de là par altération, avec répétition fautive de terra.

2. Voy. éd. Michelant, p. 295, 296, etc. Ce nom désigne à la fois dans le poème le royaume de Poru et sa capitale.

LABAUSTRE 563

disparaître la rime iniparfiiite qui choquait ce dernier '. La forme alabaustrum pour alabastrum est attestée en bas-latin (voy. Du Cange) % et alabaiistre se trouve en provençal (Raynouard). En français- même, Godefroy (Coiiiplcnicut) cite deux exemples à'alahaiisîre d'après des mss. du xiii^ siècle. Il n'y a donc pas cà hésiter à adopter dans YEscoiifle cette forme, altérée par le copiste. Ensuite il paraît bien que le mot alahaslre ou alabaustre "> a parfois, comme il est arrivé souvent aux mots étrangers et surtout aux mots grecs, perdu sa première syllabe, d'où labastrc, qui se trouve dans le roman de Troie ' , ou labaustre, qu'il faut rétablir dans le vers de rEscoiiflc :

Lipavemeus fu de labaustres >.

Je lis de même au v. 3501 de Guillaume de Dole : pierre de labau\s\lre. On sait '^ quelles ressemblances intimes existent entre le style et la langue de ces deux romans, que je suis porté, pour ma part, à croire du même auteur. Il est donc très naturel de trouver cette forme dans l'un et dans l'autre.

Mais dans Guillaume de Dole nous trouvons en outre (v. 5 5 19) : Desus le pavement de bau[s\tre. On comprend que le mot labaustre ait été considéré comme composé de l'article et d'un mot fém. baustre, et il n'est pas surprenant que le même auteur ait employé

1 . Elle ne le choquait certainement que pour la voyelle, car l'amuïssement de Vs devant une consonne est attesté pour VEscoufle par plus d'une autre rime (p. ex. 448, 2840, 3716, 7196).

2. Elle a été citée par Schuchardt, Voh., II, 320, qui rapproche quelques cas analogues (au st ru m, emplaustrum, etc.) ; je n'ai pas à m'expliquer ici sur le phénomène en lui-même.

3. C'est alahastre ou alabaustre qu'on trouve ordinairement en ancien français (voy. Godefroy) ; alehastre, d'où notre albâtre, n'apparaît que plus tard.

4. M. Joly a imprimé, et ceux qui l'ont suivi ont imprimé comme lui (voy. Godefroy) chambre de Vaubastre (Fabasire, l'ambastre) ; mais alabastrum ne peut avoir donné aiibastre au xiie siècle, et l'article ne s'explique pas. Il faut lire : chambre de labastre (c'est ainsi qu'a imprimé le Dict. général). Au reste, Godefroy donne lui-même le dérivé labastrie, que Joly a imprimé Vabastrie.

5. Il faut le pluriel, car je ne crois pas, comme M. Mussafia, que le poète se permît de faire rimer un c atone nu avec un c suivi d's, ni qu'à cette époque la différence entre -e et -es n'existât que « pour l'œil w.

6. Voyez les remarques de P. Meyer et de M. Mussafia {Dritter Beitrag)

564 NOTES ÉTYMOLOGiaUES

lahaustre et bansfre; je préfère du moins l'admettre à croire que dans les deux premiers passages il faille lire pierre de la baustre, l'article en ce sens ne se comprenant pas.

Quant à l'emploi de l'albâtre pour les pavements, dont doute M. Mussafia, on pourrait, je crois, sans peine, en apporter des preuves. Notons seulement qu'on trouve dans des comptes (Godefroy) la mention de gnvis pièces de pierres d'alehasire, exactement comme dans Guillaiime de DoIe\ D'ailleurs il ne faut pas oublier que nous avons affaire à des romans, où on ne se gêne pas pour embellir quelque peu la réalité -.

[Riwiaiiia, XXIX (1900), pp. 426-429.]

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