NAVRER
L'étymologie que Diez a donnée de ce mot est acceptée par MM. Littré et Brachet ; j'ignore si elle avait été proposée avant le Dictionnaire étymologique des langues romanes. Voici l'article :
I. [Cf. Romania, XX, 324, sur une note étymologique de M, Behrens {Zeitschrift 'fur rom. PbiL, XIV, 365) : « V. fr. niaiifc. L'auteur signale l'existence d'un mol fé =^ « homme » dans deux passages des Rcis (voyez Godefroy) et un du jBrrtwJa;/ (celui-là douteux ;/<'^ pourrait y signifier « génie, démon ») ; il y en a d'autres, p, ex. : E vus qui aprime:^ Les poires Deu e forces fêtes as humbles fe:^ (S. Thom., 3070) ; Quant Dieu ot fait Adam le premier fé (Vespasien, dans Comparetti, Vinrilio, II, 198); mais je ne vois pas que cela ébranle la certitude de l'équation maufé, = malum fatum « .»
a. M. Gauchat, dans son Etude sur le patois de Dompter re, montre que malum fatum n'est pas l'origine du mot mafi, etc., qui est un des noms du diable dans divers parlcrs suisses.]
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« Naverare it. dans iniiaverare inaverare (p. ex. Pocti del primo sccololl, 113), pr. cat. nafrar, fr. navrer, transpercer, blesser, s. d. aussi sard. uafrar tacher; subst. pr. nafra, norm. nafre blessure, sard. nafra tache; du v. h. ail. nabagér, ail. nœbcr, néerl. neviger, neffiger, nord, nafar tarière. »
Il est étonnant qu'une étymologie aussi peu satisfaisante n'ait soulevé aucune contradiction. Le mot nabagér est un composé de îiaba, radical qui se retrouve sans doute dans nabe (moyeu) et 7iabel (nombril) et paraît signifier un trou rond, et de gér, « pointe, lance ». Il signifie donc proprement : a pointe à trou », et il n'a en effet, dans toutes les langues où il se présente, que le sens très précis de « tarière, vrille, foret ' ». Il ne faut pas se laisser tromper par la forme du vieux-norois nafar ; ce mot est probablement le même que le suédois actuel nafvare, et présente un composé dont la première partie est simplement naf (cf. suéd. naf\ moyeu, nafl nombril). — Le mot nabagér ne se trouve sous aucune forme dans aucune langue romane ; s'il y avait passé il aurait donné quelque chose comme it. navagiere, fr. nagier. — Le mot nabagér n'a produit de verbe dans aucune langue germanique ; on ne voit même pas celui qu'il aurait pu produire. — Si ce mot avait donné un verbe, soit en germanique, soit en roman (en admettant qu'il y eût passé sous la forme nafre, navre), ce verbe aurait uniquement signifié « faire un trou avec une tarière, terebrare ». Or ce sens n'existe dans aucune langue romane; ce n'est que sous l'influence de son étymologie que Diez traduit les mots romans par « transpercer, blesser ». Il est impossible de trouver un seul exemple où le verbe roman signifie autre chose que « blesser » ; or l'idée de « blesser » s'obtient de beaucoup de manières étrangères à l'idée de « transpercer ». Un passage de Raschi, que M. Darmesteter a bien voulu me communiquer, prouve seulement que nafrer emporte au xi^ siècle l'idée de la peau qui est entamée, du sang qui coule ^
1. « Scandinave nafar, instrument tranchant », dit Brachet. Nafar n'a pas ce sens.
2. Raschi emploie le mot navradure (var. naf reduré) à plusieurs reprises pour traduire le mot hébreu ^t^a/;, qu'il explique toujours par « blessure faite avec une arme ». Sur Exod. XXI, 25, « blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure », il remarque : « Blessure, c'est le coup qui foit jaillir le
57^ NOTES ÉTYMOLOGiaUES
Les textes que j'ai interrogés ne m'ont pas permis de préciser davantao:e le sens orisjinaire.
Nabûgér étant écarté, il faut chercher une autre étymologie ^ Je n'ai à présenter qu'une simple conjecture, que je soumets aux critiques et qui aurait besoin pour s'établir de plus de faits que je n'en ai pu grouper autour d'elle.
Le radical Jiafr ou mivr se présente en roman comme verbe et comme substantif; Diez tire le substantif du verbe, mais l'inverse peut aussi bien être vrai. Supposons donc que les substantifs pr. sard. nafra, norm. nafre, dauph. iiafra (Champollion), auxquels il faut ajouter le v. it. nàvcra % soient les primitifs des verbes qui leur correspondent dans les différentes langues. Nous nous trouvons en présence d'un subst. nafra ou navra qui signifie habituellement « blessure » (en dauph. « balafre »), mais en sarde « tache ». L'idée qui est commune à ces deux sens paraît être celle de « marque, éraflure ». Dès lors il est tout naturel de penser à l'ail, narbe, « cicatrice ». Les formes et les sens de ce mot dans les divers idiomes germaniques, loin de nous porter à écarter ce rapprochement, paraissent le rendre assez vraisemblable. — L'ancien haut allemand et le moyen haut allemand disent nariua, narwe, le danois narv et le suédois narf : nous avons donc en germanique cette hésitation entre le v et l'/que nous retrouvons en roman K — Du sens de « cicatrice » à celui de « blessure », il n'y a pas loin ; parmi les exemples de nanue donnés dans le Dictionnaire moyen-haut- allemand , il y en a où on pourrait traduire narwe
sang quand la chair est frappée, en fr. navradure Meurtrissure, c'est le
coup qui amasse le sang sous la peau sans le faire jaillir. « L'idée de « percer » ne ressort pas de cette définition.
1. Du Gange veut tirer navrer de naufragare, en s'appuyant sur un texte où il dit lui-même que le ms. donne naufragata et non nauraia. — Il dit que nafrar au sens de naufragare se trouve en catalan dans Ramon Muntaner et dans la chronique de Pierre IV ; mais, aux deux endroits qu'il indique, nafrar ne veut dire que « blesser ».
2. Dans le dictionnaire de Manuz//i, et déjà dans Alberti, d'après la Tavola Ritonda .... Il quai è innaverato sconcianiente, e di sua ndvera non Iruova alcuno aiuio.
3. Si le mot avait eu dans l'idiome originaire unp ou un h, l'une ou l'autre des langues romanes l'aurait conservé.
SAVRER 577
par blessure : « balafre » rend à la tois les deux sens. — D'autre part, les mots Scandinaves ont exclusivement le sens de « grain du cuir », ou mieux de « côté de la peau, du cuir, qui est tourné vers la chair"». Ce sens appartient également à l'ail. narbe, qui signifie, non seulement <' cicatrice, marque de blessure », mais « grain du cuir » ; du cuir à grains se dit leber mit narben, et le sens propre paraît être aussi celui de « côté du cuir tourné vers la chair (ratihe seitc des Icders) ». Or l'idée commune à « cicatrice » et à « grain du cuir, côté rude du cuir », n'est-elle pas celle de « marque, éraflure », que nous avons rencontrée plus haut comme la souche des idées « tache » et « blessure » exprimées par les mots romans ?
Quant à la forme, combien navra et nanua se ressemblent ! L'interversion de Vr est un fait très fréquent en roman, surtout quand cette liquide précède une labiale. Il est vrai que d'ordinaire Vr est écartée de la labiale {trouver, troubler, etc.) ; mais ici on ne pouvait faire passer Vr après Vn initiale. Comparez le rapport du gr. vsjpsv au latin nervus. — De nafra navra (répondant à narf et nanua) auront été tirés ensuite les verbes uafrar tl navrar Çuaverarc navrer) qui devaient signifier d'abord soit « faire une balafre », soit « écorcher, faire apparaître le côté intérieur de la peau ». Le sens primitif parait s'être conservé dans les patois de la France ; en poitevin (Favre) nafrer signirte « égratigner, déchirer la figure avec les ongles » ; dans la Suisse romande, nafra est traduit (Bridel) par « froisser, blesser ». Navrer est donc « blesser en écorchant », et non pas « blesser en perçant ». •
Cette étymologie serait hors de doute si Ton pouvait trouver en roman une trace de l'emploi de nafra navra au sens de « cicatrice » ou de « côté rude du cuir ». Les vocabulaires techniques, surtout dans les patois, en fourniraient peut-être quelque exemple '. En tout cas navrer ne
I. Je n'ai rencontré que le terme de jardinage navrer, qui signifie (d'après V Encyclopédie) « faire une hoche avec la serpette à un échalas de treillage quand il est tortu ». Cette définition paraît meilleure et est plus claire que celle de Trévoux (reproduite par Littré). Ici l'idée de « blesser » ne touche aucunement à celle de « percer y>.
Mélanges G. Paris. î7
vient pas de uaba^cr et ne signifie pas « percer avec une
tarière | ' j ».
[RotHaiiia, I (1872), pp. 216-218.]