‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 75 sur 151 · NOMS DE PEUPLES PAÏENS IJAXS LE ROLAND · texte numérisé non relu

NOMS DE PEUPLES PAÏENS IJAXS LE ROLAND

sans doute que des sobriquets empruntés à la physionomie extérieure des païens. D'autres noms sont encore plus fantaisistes... Les Pinceneis, \qs SoUeras, les Sorbres, \csOnnaleiis et les Eugie:(... tous ces vocables me paraissent peu explicables, et je suis bien loin de partager l'idée de M. d'Avril, disant : « Il « n'est guère admissible que le trouvère, si exact dans ses men- « tions géographiques relatives à la France, ait imaginé arbi- « trairement les noms des pays sarrazins. Je crois que ces « noms se rattachent tous (!) à quelque souvenir et à quelque « tradition. » Si l'on veut bien relire l'énumération précédente, on se convaincra aisément que l'imagination y a eu le plus grand rôle. »

Je partage l'opinion de M. d'Avril et non celle de M. Gautier^ et je vais l'appuyer en donnant l'explication de quelquesuns de ces noms jusqu'à présent incompris ou mal compris. Je ferai d'abord remarquer que la liste de Roland semble bien porter les caractères d'une rédaction antérieure aux croisades. Les connaissances de l'auteur sur TAsie paraissent des plus vagues, comme le montrent des expressions telles que cil de Jéricho ou la gent Samuel ; il ne nomme que les peuples les plus connus, comme ceux que j'ai cités tout à l'heure. Au contraire, il a puisé une partie de sa nomenclature dans ses connaissances relatives aux peuples païens qui, à l'orient de l'Europe, étaient, aux ix^, x^et xi^ siècles, en lutte constante avec les chrétiens. Ces peuples se divisent pour nous en deux grandes familles, les Slaves et les Tartares : il va sans dire que notre poète n'y regarde pas de si près. Voulant opposer à Charlemagne, qui guide toute la chrétienté, toute la païenie sous les ordres de Baligant, il a énuméré confusément toutes les nations infidèles qu'il connaissait. Au milieu des altérations de son texte, voici encore quelques noms qu'il est facile de discerner comme appartenant à l'un ou à l'autre de ces deux groupes \

1. Slaves. Le nom même de cette sjrande race se trouve deux fois, sous les formes Esclavo:^ (3223) et peut-être Esclavers (3245, O. ClauerSy \s., Esclaners) ou EscJaviers (cf. Klainnien

I. Je ne puis me servir que du ms. d'Oxford, n'ayant pas sous la main l'édition de Vn. donnée par M. Hofmann : l'épisode de Bali.^ant manque

580 NOTES ÉTYMOLOGiaUHS

dans Conrad, Claïuerse da.ns le Stricker) : plus tard, à côté de la forme Esdcr, qui est de beaucoup la plus usitée, on trouve Esclam et EscJamor. — On ne peut méconnaître dans lesSorbres et les 5(?/~ du v. 3226 le mot Sorabe ou Sorbe, dans deux représentations différentes. — Les Micenes, dont le poète fait une description si bizarre (v. 3221 ss.), sont bien probablement les Milceni, Mil^eni, Milciani (^MiJ:^ane dans la Descriptio civitatiim et regicmuni ad septentrioualem plagam Daniibii, ap. Zeuss, Die Deiitschen iind ihre Nachbarstœmme. p. 600), que nous trouvons aux ix^ et x^ siècles établis dans la Haute-Lusace (Zeuss, p. 645) et qui paraissent (sans que je sois en état de Taffirmer) avoir perpétué leur nom dans celui de la Misnie. Ce rapprochement explique pourquoi leur nom, écrit en trois syllabes, ne compte dans les vers que pour deux : il doit être prononcé Miçries, et est traité comme imagene et autres semblables. Il est donc inutile de corriger avec M. Hofmann Micenes en Micene. Quant à ceux qui ont vu dans ces sauvages des habitants de Mvcènes, il est inutile de les réfutern — A propos des Leutis (v. 3205, 3360), M. Gautier se borne à dire qu' « on a prétendu à tort que ce sont des Lithuaniens ». Une explication plus plausible a été donnée il y a bien longtemps par Reitîenberg qui, d'après Mone, fait des Leutis des habitants de la Lusace ou Laiisit:;^(\o\. Phil. Mouskes, II, xxv). Ce n'est pourtant point encore la bonne interprétation ; c'est une contusion qui s'est faite souvent d'ailleurs, en Allemagne même, et anciennement, entre les Lusici (^Liiusi:^i dans la Descriptio) et les Liitici (^Ljutic\i). Ces derniers, appelés aussi Luticii, Liutici, Luiticii, Leiiticiiy Lnti~i, sont les mêmes que les Wilzes, et habitaient, entre les Obotrites et les Pomorans, dans le grand duché actuel de Mecklembourg. Je pourrais citer un grand nombre d'endroits où il est parlé par exemple de la diirissima gens Luticensis (Pertz, IX, 45), ou dts barbari qui Liutici vocaiititr (P^nz, XVII, 18). Mais je me bornerai à deux passages d'Adam de Brème qui établissent l'identité dont il s'agit : Leuticios qui alio noifiine iViI~i dicuntur (Pertz, MI, 3 1 2), et : ab illis IVil^i, a Jiobis

dans la Karlamag nus-Saga. Les renouvellements ont complètement transformé le passage ou déficruré les noms. Çà et là on peut tirer quelques secours de la version allemande de Conrad.

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