‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 76 sur 151 · NOMS DE PEUPLES PAÏENS DANS LE ROLAXD · texte numérisé non relu

NOMS DE PEUPLES PAÏENS DANS LE ROLAXD

diciintHv Leiitici (Jh., p. 344). On voit que le nom et la terreur des Leutis, restés si populaires dans toutes nos chansons de geste ', avaient pénétré dans les pays romans, par une phrase de la Chronique du Mont-CaSsin (Pertz, VII, 805) où il est parlé de l'empereur Lothaire qui per pluru annorniii ciirricula Leiiticos expii^iiaus suh roiiiano inipen'orcilegerat, et par un morceau curieux de Raoul Glaber, plein d'ailleurs d'étranges méprises, où il place à l'extrémité de la Rhétie {sic) la o^ciis Leiiticonini harbara, omni cnidelitate ferocior (Pertz, VII, 68). — Au v. 3225, au lieu de de Bruns et d'Esclavo:^ M. Hofmann lit de Ros, c'est-àdire de Russes, et cette correction, fondée sur le ms. de Venise, se fortifie par le fait que Conrad parle également de Rosse. — Je suis bien convaincu que les Leus (v. 3258) ne sont pas des « loups », mais je n'oserais y reconnaître avec certitude des Lecbs ou Polonais. — J'hésiterais encore plus, malgré la tentation, à voir dans les Onnaleis (Ormaleus 3243, mais Onnaleis est assuré au V. 3284 par l'assonance) les Jarmenses ou habitants slaves de l'Ermland, appelé Onualand dans les textes Scandinaves ; 1'/ fait ici partie du mot land et non du nom ethnique. — Ce qui n'est pas douteux, c'est que le pays de Bruise (v. 3245), qui fournit la huitième « échelle », et où M. Gautier a eu l'idée assez inattendue de reconnaître Brousse en Asie Mineure, est la Prusse {Borussia, Bni:^:^ia). Conrad aussi (p. 275) nomme die Prusseu. On voit que ce n'est pas d'hier que les Français et les Prussiens se rencontrent sur les champs de bataille.

II. Tartares. On a reconnu sans peine les Hims, les H ungres (v. 3254) et les Avers (v. 3242). Une autre identification, quoique moins apparente, n'est pas moins sûre; je veux parler des Pinceneis (v. 3241). Ce nom, sous des formes assez altérées, se retrouve dans des poèmes plus récents. Ainsi dans la partie inédite du Partonopeus, qui raconte des guerres entre les Sarrazins, on lit : Ja Font pris Sarrasin ou

I . Les exemples français sont innombrables. Je citerai ce vers de Girart de Rossilbo, que me signale P. Meyer ; on v voit les Leutis à côté de peuples allemands : Lhi Bavier et Un Saism et Ihi Lectis (éd. Hofmann, v. 2162 ; le ms. d'Oxford donne Letis).

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Finçouart ou Rox \ On parle aussi du pays de Pinccrnie ou de Piuçonie : Demain venra le roy de Pyncernie, Oui c. M. Tiirs a en sa compatir nie (Foulque de Candie, p. 32 ; add. 124) ; A la traverse va Golias ferir, un roi félon qui Piuçonie tint (Garin, I, 40) ; La sesnie esciele fist Baudus d'Aumarie, xx. milliers ot de cels de Piuçonie (Alisccvis, éd. Jonckbloet, v. 5356 ^) ; cette désignation a passé, avec d'autres, des anciens poèmes, et peut-être duRoland même, à la tradition postérieure comme un simple nom qui amusait peut-être par son aspect comique, mais dont on ne devinait plus le sens[^]. Aux ix^ et x^ siècles, ce nom avait une signification des plus claires pour les habitants de l'orient de l'Europe : il désignait la plus puissante et la plus féroce des tribus tartares qui dévastaient sans cesse les provinces chrétiennes. Il s'agit en effet des Petchènègues (gr. naiTavâxci), désignés de bonne heure par une forme nasalisée, et parfois, comme dans Pincernie, augmentée d'une r intercalaire. Ainsi, dans un discours adressé à un chef païen, Eckehard de S. Gall fait dire à Otton : Non te Thurcopolorum tuorum vel Pincinnatoruni mulliuido défendit (Penz, VI, 212); l'auteur d'une chronique de Cremsmûnster nous parle de la Gens Ungarorum... a Pincernatis propulsa (Pertz, IX, 552); la forme Pinciniati ri est donnée par une chronique polonaise (Pertz, IX, 430). Ce nom avait pénétré en France, comme le montre ce passage de Hugues de Fleuri (Pertz, IX, 392) : hnpcrium Orientale a Turcis et Pincenatis graviter infestahatur . Mais ce qui prouve que la terreur inspirée par ces barbares fut bien grande, c'est que leur nom devint, comme celui des Sarrazins, la désigna-

1. Carpentier, qui me fournit ce passage, n'a rien compris à Pinçonart. Il cite le mot sous pin cerna : il aurait pu renvoyer à Pincinnati, qui est un peu plus loin. Pxncenart est indiqué par Tarbé dans l'index de Foulque de Caudie, mais ne se trouve pas dans les fragments qu'il a imprimés.

2, Le texte du manuscrit de l'Arsenal, suivi dans l'édition de MM. Guessard et de Montaiglon (p. 153), donne paienie; mais le texte de ce ms. est ici très inférieur à celui des autres : il lit dans notre passage sisme, ot .v.v.m, qui fausse le vers ; il passe deux « échelles » (après le v. 5079 et après le V. 5081), etc., etc.

[* 3. Cf. « Pinçonet li petit », Aie d'Av,, p. 44 ; « la terre des Pincenars », Mandeville, Ms. fr. X. A. 4515 3».]

NOMS DE PEUPLES PAÏENS DANS LE ROLA\l) 583

tion générale des ennemis de la chrétienté : une charte de 1096 citée par Du Cange est datée d'Angers, ainio qiio iunumenis populiis ihal in Jérusalem ad depellendani Pinciniiaforuiii perfidiac perseciitionein. Les passages auxquels Du Cange renvoie à ce propos, et qu'on pourrait accroître, montrent que les pèlerins, dans leur passage par les pays danubiens, eurent fort à souffrir de ces tribus sauvages qui n'avaient jamais adopté la vie sédentaire, et qui, toutes réduites qu'elles étaient ['J, taisaient encore de terribles razzias. Encore au xii'' siècle, V 'àutvur dcVItinerarinm Ricardi, qui, pour la partie de son ouvrage où il raconte la croisade de Frédéric Barberousse, a suivi des sources allemandes, réunit, parmi les hordes que l'empereur eut à combattre dans ces régions, Hiini et Alani, Bulgares et Phicenates (éd. Stubbs, p. 44). Mais cette mention des Pinceneis (peut-être vaudrait-il mieux lire Pinceiias ou Piiicena~) est la dernière que j'aie rencontrée. Battus à plusieurs reprises par d'autres peuples tartares, et notamment par les Magyares qu'ils avaient lancés sur l'Europe, les Petchènègues furent peu à peu absorbés par eux ; leur nom n'a laissé aucune trace ^ dans le pays qu'ils ont longtemps occupé (côtes occidentales de la mer Noire), et ce n'est pas de prime abord qu'on lui a restitué l'honneur de figurer à la fois dans les NibeliDigen 5 et dans la Chanson de Roland.

Les quarante noms ou environ que nous offre la liste du Roland ne sont encore expliqués qu'à moitié ; il est à espérer qu'on trouvera le mot de celles de ces énigmes que les bévues de copistes n'ont pas rendues pour toujours indéchiffrables. Le résultat que nous possédons est déjà intéressant. Il nous montre que la France et la Germanie, après le démembrement de l'empire carolingien, ont vécu longtemps encore d'une vie commune : l'armée de Charles, à côté des Bretons, Poitevins,

[*i. A peu près exterminées en 1091 par Alexis; voy. Kugler, G. d. Kr.,

2. S'il était bien assuré que les Grecs aient appelé aussi les Petchènègues Biiio'. , on pourrait retrouver leur nom dans celui de la Bessarabie ; mais c'est ce qui me paraît fort incertain.

3. Die ivilden Pescenxre (Bartsch, 1340). Je ne sais qui a trouvé cette identification, que donnent également Bartsch et Zarncke ; ni MûUer ni Lùbben {Wœrterhuch iii der Nib. Not, 1854) ne la connaissent.

584 • NOTES ÉTYMOLOGiaUES

Auvergnats, Lorrains et Bourguignons % comprend les Bavarois et les Alcmans ; les « barons de France » sont encore des Francs autant que des Français - ; les Slaves et les Tartares sont, avec les Sarrazins, les ennemis communs. Au reste, ce point de vue devait être bien plus sensible dans les formes du poème antérieures à celle qui nous est parvenue : car il est clair que celle-ci appartient aune époque un peu plus récente que celle où l'Europe présentait cet aspect. Je n'en veux citer ici d'autres preuves que le rôle donné aux Normands qui, au lieu d'être comptés, comme ils devraient Têtre, parmi les pires ennemis des chrétiens, figurent dans leurs rangs, d'une manière bien effacée, mais sans qu'on puisse les en exclure, car ils forment à eux seuls une « échelle ». Le remanieur qui leur a donné cette place a dû faire subir à son texte, au point de vue ethnographique où nous nous plaçons ici, bien d'autres altérations. Il est probable que la plupart des anciens noms ne lui représentaient plus grand chose : quels sont ceux qu'il a conservés, ajoutés ou modifiés ? C'est ce que nous ne saurons sans doute jamais. Mais une étude attentive du ms. de Venise, des traductions allemandes et des textes renouvelés, permettrait peut-être de restituer l'un ou l'autre de ceux qui étaient dans son texte et que les scribes seuls en ont fait disparaître K

[Romajiia, II (1873), pp. 329-334.]

1. Il est singulier que notre poème, ni ici ni dans l'énumération des juges de Ganelon, ne dise un mot des Lombards ou Italiens. Turpin connaît à Ron' cevaux « quatre marquis de Lombardie ».

2 . Il semble que les diverses mentions des Saisnes ou Saxons appartiennent à deux couches différentes. Au v. 2921 (cf. 2330) ils sont rangés avec les Huugres et les Bngres parmi les ennemis, les o-^w:^ averses, et aux v. 5900, 3993 ? ils figurent avec les Baivers, les Alemans, les Frisons et autres T/Vt/m parmi les juges de Ganelon. Des chansons de geste bien postérieures au Roland continuent cependant la première tradition, et font de Saisne le synonyme de Sarrazin.

3. On a vu plus haut les Ros. Il y a des raisons de croire que les Ponieraniens ou Pomorans, ces voisins des Leiitii, étaient aussi mentionnés.

SUPTUS EN ROMAN 585

XUPTIAS EX ROxMAX.

En italien (fiô~::^e)y en provençal Çndssas), en français (nôrcs), le lat. nu plias a pris une forme contraire aux lois de la phonétique. Un de nupto et par conséquent de nuptias doit être long, car il est long dans nub-', et on ne voit aucune raison pour qu'il se soit abrégé au participe-. Or Vu long, qu'il soit libre ou entravé, se maintient toujours en roman. Nuptias devrait donc donner en it. uu^x.^-, en pr. niissas, en fr. nuces. M. Foerster {Zeilscbr., III, 5 17) admet en lat. nùptiae, sans dire comment il se fait que l'u soit bref, et il explique les formes romanes par l'influence de l'i atone posttonique, qui aurait amené pour ce mot un « abaissement de la voyelle », tandis qu'ailleurs il produirait une « élévation de la voyelle ». Cet effet contradictoire d'une même cause est peu probable, et toute la théorie d'ailleurs, comme on l'a déjà dit ici ['|, est loin d'être démontrée.

Les formes romanes ont évidemment pour base un ô, tandis que le mot latin a étymologiquement un ù. Il faut donc qu'il y ait là quelque perturbation apportée par l'analogie [+]. Il me semble facile d'indiquer le mot perturbateur : c'est novo et ses dérivés. La mariée s'appelait en latin nova nupta; de là, par une dérivation fréquente, le nom de iioi'iû qu'elle porte dans plusieurs langues romanes, l'époux recevant celui de novio. Ainsi esp. uo-vio uùvia, port, noivo uoivd, pr. (cat.) novi uovia K Le

1. Vu bref de pronuba ne prouve rien : 1'// s'est abrégé sous l'influence de l'accent, qui portait originairement sur le préfixe : pr on ûba d'où p rond b a.

2. Lachmann pose en règle que les thèmes verbaux terminés par une sonore (douce, moyenne) allongent au part, passé leur voyelle si elle est brève (voy. Ulrich, Das Part, prœter. in den rom. Sprachen, p. 6); à plus forte raison restet-elle longue si elle l'était déjà.

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