‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 81 sur 151 · PAR CI LE ME TAILLE · texte numérisé non relu

PAR CI LE ME TAILLE

La RoDiania a donné jadis un certain nombre d'exemples de cette locution (VI, 498). Je les reproduis ici, en y en ajoutant trois autres que j'ai notés depuis :

Mes, vaille que vaille,

Ausi con par ci le me taille

M'en irai outre par la lettre,

Sans riens oster et sans riens mètre

(Hist. de Philippe II, prol., v. 96.)

Puis conta d'Ector la batalle, Ausi com par ci le me talle.

(Mennessier, Perccvjl, v. 45144,)

Aussi com par ci le me taille Penses fuir d'enfer la flame.

(Rustebeuf, éd. Kressner, p. 41, v. 217.)

Aussi prenons le tenz com par ci le me taille

{Ib. p. 46, V. 51.)

Par toi, tu dis a devinaille Aussi com par chi le me taille.

(Adam de la Haie, éd. Cousscniakcr, p. 299.)

[*Crestiiens se viaut autremetre Sanz rien oster et sanz rien mètre De conter un conte par rime...

Aussi com par ci le me taille.

(Guillaume d'EngUt., v. 5.)

On trouve parfois, mais sans doute seulement par la faute des copiste /;// au lieu de ci :

Et Mares vient a la meilee Por achever bien sa bataille .Aussi com par mi le me taille '.

(Meraiigis de Portksgue:;^, v. 5618.)

I. Le ms. de Berlin porte : Ausi com par ci le me taille (Tobler, Miltheilungen aus altfran\ôsischen Handschriften, I, 287).

Mélanges G. Paris. 38

594 NOTES ETYMOLOGiaUES

Bons avocats

Ne quiert apiaus ne fausses lois, Ains suit decretales et drois Aussi com par mi le me taille.

(Jubinal. Contes, t. I, p. 289.)

Dans tous ces passages,/)^;- ci le me taille est précédé des mots aussi ' com. Le sens de la locution est assez clair : c'est « tout droit », mais l'origine en est obscure.

Elle s'explique par le passage suivant d'un sermon de Nicolas de Biard ou de Béarn ~, que veut bien me communiquer mon savant confrère M. Hauréau : « Magistri cementariorum, virgam et cyrothecas in manibus habentes, aliis dicunt : Par ci le me taille, et nihil laborant, et tamen majorem mercedem accipiunt; quod faciunt multi moderni prelati. »

On voit que c'est un dicton emprunté à la langue des maçons et tailleurs de pierre : faire quelque chose comme [celui à qui on dit] par ci le me taille, c'est faire comme l'ouvrier qui taille bien droit sa pierre suivant la ligne que le maître lui a tracée.

[Romania, XVIII (1889), pp. 288-289.]

PARFAIS G, PERPIGXER.

A. Thomas, d'abord dans la Romania, puis dans son précieux volume d'Essais de philologie française (p. 346, 354), a proposé pour ces deux mots une étymologie très séduisante : *perpaginem, formé soit d'un hypothétique *perpangere, soit directement, par analogie à compaginem, impaginem. Le sens supposé convient assez bien ; la forme présente quelques difficultés. D'abord, à côté de parpaing, il existe un fém. parpeigne, parpaigne, par pagne (voy. Godefroy), qu'il n'est pas aisé

1 . Dans deux des passages cités autrefois ici [Romania, VI], on avait imprimé par erreur ainsi pour aussi.

2. Voyez sur ce dominicain et ses sermons, « farcis de proverbes français, et prêches en partie en 1261 », Lecoy de la Marche, La Chaire française au Xllh sikh, 2e éd., p. 134, 523.

PJRPAI\'G, PERPIGNER 5 9 5

de tirer de *perpagineni '. Puis le masc. lui-même se trouve sous la torme /îtT/)/;/ (cf. le fcm. /Jt'r/7///d' donné par Godcfroy), où Ton voit, contrairement à toute analogie, -aiiig aboutir à -imr^ -in, comme -aigu- aboutirait à -ign- dans perpigiier Çd. perpeigner, pcrpeignoel, dans Godefroy); Thomas rapproche, il est vrai, provin et prorigncr pour provaing et pravaignier, mais il y a longtemps qu'on a montré que ces mots avaient subi l'influence de vigne (on a sans doute dit d'abord provignier pour pravaignier, puis prai'ing pour l'anc. provaing). VoiLà donc des raisons sérieuses de douter de l'étymologie proposée.

Une autre se tire d'un rapprochement que fait lui-même le savant auteur. Pour attester la forme perpin, d'où pcrpigner, il allègue l'article de Cotgrave : « Perpins, perpenders or perpent stones. » Les deux mots existent encore en anglais avec ce sens, et ils nous indiquent, si je ne me trompe, l'étymologie du mot français. « Parpaing, dit Thomas, désigne primitivement non pas la pierre qui tient toute l'épaisseur du mur, mais le fait de tenir toute l'épaisseur d'un mur, en parlant de la pierre, et même d'autres matériaux de construction. » Pour moi, le sens plus primitif encore de parpeing est celui de « niveau » : « Que Hues, dit un lexte de 1306 dans Littré, retraissit le marrien a moitiet dou mur, qu'il avoit mis a perpain. » Cotgrave, après la traduction de perpins que j'ai citée, ajoute : « Stones made just as thicke as a wall, and sheiving their smoothcd end on either side thereof. » L'idée de niveau, d'égalisation est sensible dans cette définition, de même que dans celle de Ménage : « Un mur fait parpain, lorsque les pierres dont il est construit le traversent el en font les deux parements. » Jehan Thierry traduit (i56 j) « pierres de quoy on fait les perpins es murailles » ^-àï front al i [utraque] lapides, expression par laquelle Vitruve désigne des pierres taillées à deux parements. Le sens me paraît plus clair encore dans le verbe parpeignier, dont Godefroy cite un exemple unique de 1408-ro : « Pour huit pierres de taille qui sont parpaignees » ; il fait de parpaigné un adjectif et traduit « qui tient

I. On éviterait cette objection en regardant comme primitif le verbe *perpaginare (ce qui serait peut-être aussi plus vraisemblable), qui aurait donné parpaignïer, d'où seraient sortis le màsc. parpaing et le (ém. parpaigné.

59é NOTES ÊTYMOLOGIQ.UES

toute l'épaisseur du mur », mais c'est évidemment le participe d'un verbe qui signifie « égaliser, polir, mettre à parements ». Le terme de construction navale perpl^ner, que Thomas rapproche avec toute raison de parpaing, a gardé nettement le sens originaire de « niveler » : le perpignagc est « l'opération qui a pour but, dans la construction d'un vaisseau, de rendre parallèles les plans de tous les couples de levée après qu'ils ont été élevés sur la quille et établis chacun dans b place qui lui est assignée ».

Je pense que parpaing, originairement parpeing, se rattache à un lat. vulg. perpendium, et parpeigîîe^hîoTYnQÎém. perpendia. On sait quel rôle jouent dans l'architecture romaine, surtout de la basse époque, les perpendicularii^ perpendiculatores, armés de leur perpendiculum ou fil à plomb ; je renvoie aux dictionnaires latins, notamment pour des expressions comme fiunt[}nuri] ad perpendiculum, tigna directa ad perpendiculum, tic. Je suppose que dans l'usage vulgaire on disait perpendium pour perpendiculum, sur le modèle de suspendium (ces dérivés en -ium étaient très employés dans la langue technique)^ On a dû dire couramment : murus faclus ad perpendium (= mur fait à parpaing), d'où s'est facilement dégagé le sens actuel de parpaing. Les termes anglais perpender, perpenf, pcrpend-slone remontent visiblement aussi à perpendium, mais par une dérivation sans doute savante, que nous pourrons suivre quand le dictionnaire Murray en sera là.

Les autres lauiiues romanes ne nous offrent malheureusement que peu de ressources pour contrôler l'étymologie du fr. parpaing. Le wallon, d'après Grandgagnage, dit parpoi, pour parpaing, ce qui ne nous apprend rien. Le mot n'existe pas au midi de la France, où parpin, parpinâ sont évidemment d'importation française. Il est également inconnu en Italie, autant que je puis m'en assurer, sauf en Sicile, où Traina donne ^^^rpagnu avec le sens de « misura colla quale gli artefici regolano i loro lavori, môdano, ^âgoma », c'est-à-dire précisément le

I. Je ne trouve perpendium que dans un glossaire cité par Diefenbach, où il se rattache à perpendereet n'a pas de force probante ; mais on sait combien il est fréquent que des mots de ce genre ne soient pas attestés dans les textes.

PARPAIWG, PERPIGMER 597

sens que j'attribue àperpendium; mais Va est surprenant. Cet a — qui semblerait appuyer l'étymologie de Thomas ou celles de Ménage (*perpani um) ou de Littré ( perpannium) — se retrouve dans l'engad parpaun (qui a une étrange forme concurrente partann), « dicker Querbalken, Stalltramen » ; mais le sens indique peut-être un emprunt au français (admissible dans la langue des maçons), et on peut croire aussi le sicilien importé très anciennement par les Normands '. — Enfin, je ne sais que faire de l'esp. pcrpiano, « parpaing », à moins d'y voir également un emprunt, mais déformé, au français.

En somme, il reste quelque obscurité sur l'étymologie de ce mot, mais je crois qu'il y a beaucoup de chances pour qu'il représente un lat. vulg. perpendium.

[Romania, XXVII (1890), pp. 481-484.]

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